Septembre 2, 2021
Par ACRIMED
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Quand le meilleur footballeur de la planĂšte dĂ©barque en France, les mĂ©dias sportifs et gĂ©nĂ©ralistes lui dĂ©roulent le tapis rouge. LĂ©gender le sport plutĂŽt qu’informer, rĂ©cit d’un parti pris qui pique les yeux.

« Leo 1er, un roi Ă  Reims. Le monde entier va suivre ce soir les dĂ©buts de Lionel Messi en Ligue 1, dans la ville des sacres. Â» Ce dimanche 29 aoĂ»t, la Une de L’Équipe ressemble un peu plus Ă  ces gazettes vouĂ©es Ă  cĂ©lĂ©brer les tĂȘtes couronnĂ©es. Il est question ici de l’Argentin Lionel Messi. Depuis l’annonce de son transfert du FC Barcelone au Paris Saint-Germain, mĂ©dias sportifs et gĂ©nĂ©ralistes se livrent Ă  une surenchĂšre hagiographique. Rarement le quotidien sportif aura dĂ©clinĂ© avec autant de zĂšle et de constance sa devise, « L’Équipe lĂ©gende le sport Â». ConfrontĂ© Ă  une Ă©rosion continue de ses ventes [1], en proie Ă  des soubresauts sociaux, le titre phare du groupe Amaury ne peut qu’applaudir l’arrivĂ©e du « prodige Â» argentin, synonyme de diffusion en hausse.

Alors que Messi s’apprĂȘte Ă  signer son contrat avec le PSG, richissime club de la capitale propriĂ©tĂ© d’un fonds souverain qatari, le titre d’un Ă©ditorial annonce la couleur : « La lĂ©gende du siĂšcle Â». Pas moins de onze pages sont consacrĂ©es Ă  « Messi, guide en exil Â» (9 aoĂ»t). Petite baisse de rĂ©gime le surlendemain, avec seulement dix pages sur le phĂ©nomĂšne argentin. « Une apothĂ©ose Â» ; « Ils se lĂšvent tous pour Messi Â» (11 aoĂ»t). La course aux superlatifs ne faiblit pas.

La palme de l’idolĂątrie revient au consultant de BeIn Sports Omar Da Fonseca. Ce dernier acclame bruyamment la vedette argentine lors de sa confĂ©rence de prĂ©sentation Ă  la presse. « Messi, Messi ! Â». Sous le regard goguenard et complice de l’idole. Le Journal du dimanche n’est pas en reste. Interviewant Da Fonseca, le JDD lui demande sans rire si le jeu de Messi est « une Ɠuvre d’art Â». Le consultant de BeIn Sports – qui appartient Ă  l’État qatari, comme le PSG – rĂ©pond tout aussi sĂ©rieusement : « Exactement, et il ne faut jamais banaliser la beautĂ©. Messi, c’est Mozart, la tour Eiffel, une deuxiĂšme Joconde. Tout le monde le regarde tout le temps. Â»

La chronique du monarque

SĂ»r que les mĂ©dias ont les yeux rivĂ©s sur Messi. Au risque de le banaliser. Dans son Ă©dition du 16 aoĂ»t, L’Équipe offre un poster « grandeur nature Â» du « gĂ©nie XXL Â». Les adeptes pouvaient mĂȘme partager leur photo « aux cĂŽtĂ©s de Lionel Messi avec le hashtag #MessiDansMonEquipe sur Twitter/Instagram Â».

À l’instar de Louis XIV en son palais, ses courtisans s’enquiĂšrent des moindres faits et gestes du roi Messi :

Quand il n’est pas au Camp des loges [le terrain d’entraĂźnement du PSG, NDR], Messi passe son temps en famille. Antonela et les enfants – pleins d’énergie –, toujours en quĂȘte de leur maison, ont dĂ©jĂ  visitĂ© quelques parcs parisiens. Vendredi soir, dans le cadre d’une opĂ©ration avec Adidas, la petite famille s’est accordĂ© une virĂ©e shopping dans le magasin de la marque sur les Champs-ÉlysĂ©es. Une demi-heure discrĂšte, rien que pour eux (le magasin Ă©tait fermĂ© au public) en compagnie de Jorge, le papa, d’un couple d’amis et de quelques proches dont Pepe Costa pour remplir les sacs. Dans la grande salle, Thiago, Mateo et Ciro, les fils du numĂ©ro 30 parisien, courent un peu partout. Messi jongle et Ă©change quelques passes avec sa progĂ©niture. Les salariĂ©s prĂ©sents n’ont pas Ă©tĂ© autorisĂ©s Ă  parler directement Ă  la star. Alors, entre deux photos, ils regardent ces joyeuses scĂšnes familiales de loin. Une signature sur le pied gauche d’une paire de crampons qui sera vendue, puis deux ou trois photos avec quelques enfants prĂ©sents et Messi est reparti. (L’Équipe, 16 aoĂ»t.)

Tout, nous saurons tout ou presque sur « Antonela et les enfants Â». Les sorties au restaurant de Lionel tiennent une part non nĂ©gligeable dans la chronique du monarque :

S’il dĂźne au Royal Monceau (
), l’Argentin s’est offert ces derniers jours quelques repas en dehors de son hĂŽtel. Notamment dimanche soir en compagnie de son Ă©pouse, dans l’un des restaurants les plus apprĂ©ciĂ©s par le vestiaire parisien (
). Antonela, qui avait dĂ©jĂ  des contacts avec certaines Ă©pouses ou compagnes des joueurs sud-amĂ©ricains, a fait connaissance avec d’autres au Parc des princes [le stade du PSG, NDR] (
). (L’Équipe, 16 aoĂ»t.)

Le feuilleton de la quĂȘte d’un logement – pardon, d’une « villa luxueuse Â» digne du clan Messi – tient les journalistes en haleine. En la matiĂšre, Le Parisien dispose des informations les plus dĂ©taillĂ©es. Le quotidien de Bernard Arnault, l’empereur du CAC 40, a sollicitĂ© l’avis d’un « professionnel qui a dĂ©jĂ  trouvĂ© des solutions [sic] pour de nombreux joueurs du club Â». D’aprĂšs lui, « la famille a certaines attentes Â»â€Š dont le dĂ©ballage ne fait pas tache dans les pages du Parisien :

« Ils veulent la mĂȘme chose qu’à Barcelone, une maison contemporaine au style trĂšs Ă©purĂ©, sans travaux Ă  rĂ©aliser, avec un extĂ©rieur et une piscine. Une piscine, c’est compliquĂ© Ă  trouver sur le marchĂ© parisien. Il n’y en a pas forcĂ©ment Ă  la location, il faut aller piocher Ă  la vente et demander aux propriĂ©taires s’ils veulent bien louer Â», argue-t-il. (Le Parisien, 16 aoĂ»t.)

Pas question d’oublier le meilleur ami des Messi. « Un grand terrain pour Hulk, le chien de la famille, sympathique Dogue de Bordeaux de 60 kg, est Ă©galement Ă  prĂ©voir
 Â». Quand on aime, on ne compte pas. Qu’importe si le loyer peut grimper « jusqu’à 40 000 euros par mois ! Â» [2] Surtout que « Leo Â» va gagner annuellement 40 millions d’euros, net d’impĂŽts.

C’est bien connu, la cĂ©lĂ©britĂ© et le pouvoir rendent beau, voire parfait. Sous la plume des journalistes de L’Équipe, le Dieu du ballon rond a des allures de Saint-Louis guĂ©rissant les Ă©crouelles, croisĂ© avec Bambi, le gentil faon de Walt Disney. « Messi affiche une forme de discrĂ©tion. Des sourires, une volontĂ© – en retenant par exemple certains prĂ©noms – de trouver sa place. Sans faire trop de bruit. Quand certains salariĂ©s lui envoient des messages, Messi se montre rĂ©actif. Et quand, mercredi, au cours d’un atelier avec les diffĂ©rents sponsors et mĂ©dias du club – dans le cadre d’une opĂ©ration pour l’office du tourisme du Qatar –, Messi doit participer, il le fait avec sobriĂ©tĂ© et disponibilitĂ© Â», minaude le reporter (L’Équipe, 29 aoĂ»t 2021). Ou serait-ce son attachĂ© de presse


Tapis rouge pour le patron du PSG

Dans cette atmosphĂšre de culte de la personnalitĂ©, Le Canard enchaĂźnĂ© fait figure d’exception. Omar Da Fonseca, l’amoureux des Jocondes, se retrouve collĂ© au traditionnel « mur du çon Â» de l’hebdomadaire satirique (18 aoĂ»t). Cette mĂȘme Ă©dition tourne en dĂ©rision un portrait du prĂ©sident du PSG, paru dans France Football (aoĂ»t 2021), le supplĂ©ment mensuel de L’Équipe. Monument de flagornerie, l’article rĂ©sonne comme un acte d’allĂ©geance Ă  l’employeur de Messi. Le choix du titre de couverture, « Le prince du dĂ©sert Â», donne le ton du reportage, rĂ©alisĂ© au Qatar, chez Nasser Al-KhelaĂŻfi. Comme Lionel, « NAK Â» est une personne humble qui privilĂ©gie les joies simples de la vie en famille et auprĂšs de ses amis
 C’est en tout cas le portrait qu’en fait le rĂ©dacteur en chef de France Football, qui s’est dĂ©placĂ© pour l’occasion :

Le vrai Nasser, c’est celui qui sert tout le monde Ă  table avant de commencer Ă  manger, explique Hakim Chalabi, le patron d’Aspire, l’hĂŽpital du sport ultrasophistiquĂ© de Doha et proche de « NAK Â» depuis 2008. C’est celui qui tĂ©lĂ©phone Ă  n’importe quelle heure juste pour te demander comment ça va, celui qui prend le temps de la rĂ©flexion, comme souvent les orientaux.

Sans oublier d’interroger les proches, pour plus de diversitĂ© :

[Un autre ami] admire son calme [
]. Je ne sais pas comment il encaisse tout ça. Moi, j’ai dĂ©jĂ  cassĂ© des tĂ©lĂ©viseurs, des portables, Ă  cause des matches du PSG. Lui, il reste tranquille et gentil. DĂ©mesurĂ©ment gentil. MĂȘme quand on lui fait mal. Je ne sais pas comment il fait. Mais il a sans doute raison.

Comment France Football fait-il pour dĂ©rouler dix pages dithyrambiques sur le patron du PSG et de BeIn Sports ? Le tout sans un mot « sur les petites casseroles judiciaires que trimballe notre fan de nouilles sucrĂ©es Â», comme le souligne Le Canard enchaĂźnĂ© (18 aoĂ»t) ?

***

La question se pose aussi pour Lionel Messi, dont le cache-cache avec le fisc espagnol est pudiquement passĂ© sous silence [3]. De peur de froisser l’idole et son entourage ?

David Garcia




Source: Acrimed.org