FĂ©vrier 8, 2021
Par Lundi matin
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1

Ce matin, j’ai croisĂ© Pascal Praud, mais si, vous savez, le mec de Cnews qui sera jugĂ© en 2046 lors du procĂšs BollorĂ© pour incitation au fascisme, qui sera relaxĂ© faute de preuves tangibles et qui retournera bien gentiment commenter des matches de football, oui, lui, le mec qui proclame que le problĂšme principal, de nos jours, c’est qu’on ne peut plus rien dire parce que les mĂ©dias dominants sont tous aux mains de raclures islamogauchistes et qui, dans le mĂȘme temps, dit de la grosse merde sur l’une des chaĂźnes d’info en continu les plus regardĂ©es de France, oui, je l’ai croisĂ© ce matin, je venais de poser mon fils Ă  l’école, d’embrasser sa joue fraĂźche, de lui souhaiter une bonne journĂ©e et lĂ , l’horreur, Pascal Praud en train de fouiller les poubelles du quartier Ă  la recherche de polĂ©miques susceptibles de faire grimper son audience et de faire rĂ©agir ses invitĂ©s d’extrĂȘme droite… Moi, j’ai le temps, je me dis “j’ai le temps”, alors je me cache un moment derriĂšre lui, et lorsqu’il a la tĂȘte proche d’une poubelle bien dĂ©gueulasse, je le chope par les cheveux et lui fais bouffer le contenu de la poubelle, normal quoi, on aurait tous fait ça je pense, mais quand je me retourne il y a tout plein de camĂ©ras et un envoyĂ© spĂ©cial trĂšs jeune qui commente la scĂšne en direct en incitant les tĂ©lĂ©spectateurs Ă  apprĂ©cier le comportement des islamogauchistes quand on les met face Ă  la vĂ©ritable libertĂ© d’expression… Je me dis « merde Â», « je me suis fait avoir Â», et je ne crois pas si bien dire puisque celui que je pensais ĂȘtre Pascal Praud n’est en rĂ©alitĂ© qu’un comĂ©dien afghan sans-papiers que la production a louĂ© le temps de cette camĂ©ra cachĂ©e.

Quelqu’un crie “c’est dans la boĂźte !”, “et merde…”, je me dis “et merde…”.

2

Hier soir, GĂ©rald Darmanin est passĂ© Ă  la maison. Je ne l’aime pas trop mais c’est un ami d’enfance, et j’ai pour habitude de me plier aux rĂšgles usuelles de l’amitiĂ© d’enfance ; je lui ouvre la porte, lui propose d’entrer, lui demande : « Hey, comment ça va ? Â», dĂ©cline la liste de toutes les boissons alcoolisĂ©es prĂ©sentes Ă  la maison puis lui montre le canapĂ© d’un geste de la main tout en lui proposant de s’y asseoir. GĂ©rald est fĂ©ru de jeux vidĂ©os. Hier il en a apportĂ© un, un qui tourne sur ma Playstation 8, un jeu dont le but est de dĂ©foncer Ă  coups de barre Ă  mine un maximum de racailles progressistes. (GĂ©rald les surnomme « les islamo-gauchistes Â».) On a jouĂ© toute la nuit. Son score : 17540925 points, soit autant d’ennemis politiques liquidĂ©s. Je comprends mieux maintenant que le PrĂ©sident de la RĂ©publique n’ait pu se passer d’un homme de sa trempe Ă  l’intĂ©rieur ! D’ailleurs, tiens, en parlant d’ « intĂ©rieur Â», vous savez ce qu’il me tend au moment de l’affichage des scores ? Une matraque ! Et le voilĂ  qui se lĂšve… et le voilĂ  qui se met Ă  hurler… Ă  m’ordonner de la lui glisser entre les fesses… « Tu me la mets ! Illico ! Et tu chantes des slogans de la Manif Pour Tous en me la mettant, c’est un ordre ! Â».

Je dis « Non, GĂ©rald, j’ai pas envie Â». Brusquement, il change de technique, se tortille sur le canapĂ© tel un serpent charmĂ© : « Mmmmmmmm… un papa… mmmmmm… une maman… oh oui c’est bon… mmmmmm… pour les enfants… Â»

Parce que c’est un ami d’enfance, et parce que je suis fidĂšle en amitiĂ© d’enfance, je la lui mets.

J’aurais tout de mĂȘme apprĂ©ciĂ© un petit merci.

3

Hier soir j’ai vu JosĂ© BovĂ©. TrĂšs sympa le mec. Bon, il parle quand mĂȘme super fort et c’est un peu usant, mais contrairement Ă  moi (qui parle doucement) il raconte pas que des conneries. On s’est fait un Mac Do. C’était dĂ©gueulasse, mais on avait trop envie de voir ce qu’il y avait comme cadeau cette semaine dans le Happy Meal. Comme le dit SĂ©bastien Orwell (un ami d’enfance), “La Lutte n’empĂȘche en aucun cas la curiositĂ©”.

JosĂ© m’a Ă©videmment fait promettre de ne rien dire, “Ă  personne, hein !” et j’ai jurĂ© sur la vie de Christian Estrosi que je serai muet comme une tombe. Ce qui Ă©tait trop drĂŽle, vraiment trop drĂŽle, c’est qu’en mangeant notre hamburger JosĂ© et moi on s’en est foutu plein la moustache. « Hahahahaha, olalalala, hahahaha… Â», qu’est-ce qu’on a rigolĂ©. Et en rigolant, ça faisait sortir du ketchup par notre bouche et mĂȘme par nos trous de nez, c’était vraiment gĂ©nial !

Quand on a fini de manger, on Ă©tait tellement heureux de ce moment partagĂ© qu’on s’est dit que la soirĂ©e devait continuer. Alors quand on a vu Ronald Mc Donald en train de composer le code des toilettes, avec JosĂ© on s’est regardĂ©, et on n’a pas eu besoin de mots pour se comprendre…

C’est JosĂ© qui l’a butĂ©.

Moi je me suis contentĂ© de dĂ©marrer la voiture, de conduire le plus tranquillement possible et de rire comme un connard. On a beaucoup moins ri quand, arrivĂ©s Ă  la maison et aprĂšs avoir goĂ»tĂ© une petite dizaine de rhums arrangĂ©s par mes soins (excellents), on s’est dĂ©cidĂ© Ă  ĂŽter le masque du cadavre.

“Patricia Kaas, putain… Patricia Kaas…”, c’est ce que JosĂ© a dit, la voix chevrotante et le regard au plafond.

Je nous ai resservi un verre, un rhum piment-coco, pour consoler.

Décidément, les temps sont confus.

4

Je suis en train de boire l’apĂ©ro avec Didier Raoult Je pensais que ce serait sympa mais finalement il ne me laisse pas en placer une. C’est chiant. J’ai beau avoir des compĂ©tences footballistiques consĂ©quentes, il m’appelle « gamin Â» mĂȘme quand la discussion tourne autour du futur de l’Olympique de Marseille. Je n’ai jamais croisĂ© un connard pareil. Pourtant j’ai fait du rugby Ă  Bron pendant deux ans et il y avait deux CRS dans mon Ă©quipe… Il m’est aussi arrivĂ© un soir d’automne pluvieux de boire quelques pintes de biĂšre brune avec un ancien ministre de l’intĂ©rieur dont je ne peux dĂ©voiler le nom sous peine de me faire emprisonner dans les geĂŽles de la RĂ©publique.
J’en ai rencontrĂ©, des grosses merdes. Mais franchement, et dĂ©solĂ© si je me rĂ©pĂšte : je n’ai jamais croisĂ© un connard pareil. En plus, il met de la musique toute pourrie. Florent Pagny puis Mireille Mathieu en duo avec le sosie vocal de Johnny Hallyday suivi de la version karaokĂ© d’Il jouait du piano debout, ça fait beaucoup. Mais quel connard… On dirait un prĂ©fet parisien voire un dictateur africain ou mĂȘme des Balkans tellement qu’il est con !

MalgrĂ© tout, je tĂąche de prendre la soirĂ©e du bon cĂŽtĂ© ; Didier est tellement bavard et obnubilĂ© par ce qu’il raconte que c’est moi qui ai bu l’exquise bouteille de Chianti de 2012 et mangĂ© toute la boĂźte de gaufrettes VICO Ă  la crĂšme de fromage.

Tant pis pour lui.

5

C’est en mai 1964, un vendredi si mes souvenirs sont bons, que je rencontre l’homme le plus grand du monde. Il s’appelle Zhao Liang. Il est Chinois et ne parle que le Mandarin. De mon cĂŽtĂ©, je maĂźtrise uniquement le Français.

Le dĂ©but de notre rencontre est donc poussif mais, trĂšs vite, quelque chose passe entre Zhao et moi ;

quelque chose de puissant ; je le sens ; son regard m’appelle et son oeil gauche cherche Ă  me dire un truc.

Au bout d’un moment (une heure et demi environ), je finis par comprendre, par un hochement de tĂȘte lui signale que j’accepte son invitation et commence Ă  grimper.

L’ascension de Zhao est rude et parsemĂ©e d’embĂ»ches. Trois jours, trois nuits.

EreintĂ© mais heureux, comme un gosse, j’arrive au sommet, m’y asseoie un moment en m’épongeant le front. La trĂȘve est de courte durĂ©e, puisque Zhao Liang siffle et d’autres enfants rappliquent.

Bien plus dĂ©gourdis que moi, ils parviennent au sommet en moins d’une heure. LĂ -haut, Ă©reintĂ©s mais heureux (comme des gosses), nous rions, de joie, Ă  tue-tĂȘte, longtemps, puis, une fois considĂ©rĂ© que nous avons suffisamment ri, nous dĂ©cidons de nous atteler Ă  la construction d’une cabane.

Zhao, en silence, nous fait passer les outils.

Sur lui, lĂ -haut, il fait frais. Je sens qu’une communautĂ© est en train de se former, de se souder, et le crĂ©ole que nos tentatives d’échanges ont crĂ©Ă© est en passe de devenir notre langue officielle.

Plus tard, une fois la cabane construite, l’enfant d’origine Irlandaise suggĂšre que nous nous munissions de quelques poules, et que nous leur amĂ©nagions un chouette espace. GrĂące Ă  elles, dit-il, et si elles ne sont pas trop stressĂ©es, nous pourrions partager de formidables omelettes et pourquoi pas nous essayer aux clafoutis maison.

Deux ans plus tard, dans notre hÎtel flambant neuf, nous accueillons les premiers touristes américains. Ces gens-là sont imbuvables. Ils parlent au personnel comme à des merdes de chien

mais ils ont le mĂ©rite de ne pas sourciller quand les serveuses malgaches leur annoncent que le verre d’eau plate leur en coĂ»tera 1200 $.

Aujourd’hui, j’ai douze ans. Je suis Ă  la tĂȘte de la douziĂšme fortune mondiale et je confĂ©rence dans le monde entier. En somme, je suis devenu un exemple et la preuve par trois que, pour qui se fait violence, pour qui se bouge un peu le cul et s’en extrait les doigts, l’ascension sociale est bien plus qu’un mythe.

6

Un beau jour, ou peut-ĂȘtre la nuit derniĂšre, j’ai dormi avec Roselyne Bachelot. Je sais Ă  quoi vous pensez mais non les coquinous, il ne s’est rien passĂ©. L’amitiĂ© homme-femme (et inversement), n’en dĂ©plaise Ă  certain.es, ça existe. Et si elle a dormi Ă  la maison c’est parce que c’était beaucoup plus simple pour tout le monde, et parce que le bar dans lequel nous avions trinquĂ© une bonne douzaine de fois Ă  la vie et aux surprises qu’elle offre aux gens qui savent lui tendre la main Ă©tait Ă  deux pas de chez moi.

Et puis d’ailleurs, je n’ai absolument pas à me justifier.

Roselyne n’est pas bien. Je la connais. Quand elle passe une soirĂ©e Ă  enchaĂźner Ă  ce point les verres de vin blanc et les blagues salaces c’est qu’il y a en elle un malaise, qu’elle cherche Ă  dissimuler, Ă  nier, Ă  recouvrir de pitreries grossiĂšres, d’alcool et de rires gras. Mais, comme l’a Ă©crit Jean-Pierre Papin dans son autobiographie « Droit au but ! Â» parue aux Ă©ditions Baudelaire, « Le retour de bĂąton, c’est quelque chose ! Â».

Toute la nuit, Roselyne a tenu entre ses mains un papier sur lequel il Ă©tait notĂ© en lettres majuscules qu’elle Ă©tait dorĂ©navant la plus populaire des ministres, celle dont la nomination recevait la plus large approbation des Français (56,6% d’aprĂšs Gouv.fr). Elle l’a serrĂ© toute la nuit, contre elle, comme un gamin s’accrocherait Ă  son doudou les nuits d’orage, l’a mordillĂ©, laissant quelquefois apparaĂźtre entre sa bouche et le papier-doudou un mince filet de bave ma foi extrĂȘmement touchant. Mais, comme l’écrit si bien J.P.P. Ă  la page 100 tout rond, « La nuit ne ment pas Â». Et Roselyne, aux alentours de 3H30–4H, s’est mise Ă  hurler « Nooooooooooooooooon ! Noooooooon ! Je n’opĂ©rerai pas France Gall Ă  c ?ur ouvert ! Nooooooooooooon ! Nooooooon ! Â»

Ce matin, tout est rentrĂ© dans l’ordre. Entre le cafĂ© et le rail de coke, elle m’a racontĂ© l’histoire de la pute et du petit cheval blanc. Puis nous avons Ă©coutĂ© du Mozart, trĂšs fort.




Source: Lundi.am