Décembre 14, 2021
Par CQFD
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Elles s’appellent Glow, Flo ou encore Maya et font partie des (très) nombreuses applications qui promettent aux femmes de les aider à suivre leurs cycles menstruels. Empruntant à première vue à l’auto-gynécologie démocratisée par les féministes des années 1970, la plupart de ces applis s’en distinguent rapidement : plutôt normatives et assez peu inclusives, elles sont aussi friandes de données particulièrement sensibles.


Illustration Juliette Iturralde

Quels chiffres affiche votre balance ? Et votre thermomètre buccal ? Quel aspect ont les sécrétions qui tapissent le fond de votre culotte ? Et votre transit, il se porte bien ? On se sent comment ce matin ? Plutôt sexy ou un brin stressée ? Voilà le degré d’intimité des informations à consigner dans les applications de suivi des cycles menstruels, téléchargeables sur smartphone. Leurs promesses ? Aider les utilisatrices à comprendre le fonctionnement de leur corps, optimiser leurs chances de concevoir ou encore minimiser les risques de grossesse non désirée. Parmi les données récoltées, on trouve aussi la date des dernières règles, parfois l’allure du col de l’utérus ou de la poitrine, la fréquence à laquelle l’utilisatrice se masturbe ou encore le rendez-vous médical voire le rencard du jour. Autant d’informations sensibles, que personne n’aimerait voir divulguées.

Un vœu pieux : en 2019, l’ONG Privacy International dévoilait que certaines de ces applis « transmettaient à Facebook des données plus ou moins nombreuses et plus ou moins privées1 ». Maya, pour n’en citer qu’une, envoyait « ces informations ultra confidentielles vers les serveurs » du réseau social. La sonnette d’alarme avait pourtant été tirée dès 2017 par l’association américaine de défense des libertés numériques Electronic Frontier Foundation qui révélait déjà à l’époque « de nombreuses failles de sécurité dans l’utilisation et la protection de la masse de données récupérées par ces applications2 ».

Aujourd’hui, Lucie Ronfaut, journaliste spécialiste de ce qu’elle nomme la « menstrutech », l’assure : « Toutes ces applications disent respecter le règlement général sur la protection des données (RGPD). » Chaque appli est en effet tenue de se conformer à ce règlement appliqué depuis 2018 et censé renforcer, à l’échelle de l’Union européenne, la sécurité des données personnelles. Si des efforts ont été faits, l’année dernière le sujet inquiétait toujours la CNIL3 : « À l’heure où s’occuper de soi est une injonction morale, ces applications semblent offrir un moyen de ne pas être en échec, et le prix à payer est celui de la collecte et potentielle marchandisation de nos données les plus intimes4 ».

L’idée était pourtant séduisante, ces applis promettant de mettre entre les mains des femmes des outils leur permettant d’acquérir une forme d’expertise sur le fonctionnement de leur corps et de leurs cycles. Un peu à la manière des ateliers d’auto-gynécologie démocratisés dans les années 1970 par des collectifs féministes et aujourd’hui investis notamment par certaines antennes du Planning familial. Ces applications offrent en effet la possibilité de « développer des pratiques et des connaissances propres dans le domaine gynécologique, [permettant entre autres] d’atténuer une relation dissymétrique avec le corps médical et de développer une certaine autonomie vis-à-vis des médecins5 ». La dimension numérique offre quant à elle la possibilité de visualiser plus facilement la variation des cycles (par exemple à l’aide de graphiques) et de toucher un public plus varié, qui ne ferait pas forcément la démarche de se rendre à un atelier d’auto-gynécologie collectif.

Jeunes, riches et en bonne santé

Problème : si ces applis ratissent plus large, elles ne sont pas pour autant plus inclusives. C’est en tout cas ce qu’a soulevé Marion Coville, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication et atteinte d’endométriose6. En 2018, elle racontait dans un article7 son expérience des applications de suivi des cycles : « J’ai cherché à appréhender plus précisément le rythme des douleurs, pour saisir plus finement leurs répercussions dans ma vie quotidienne. Mais aussi pour tenter d’identifier des corrélations entre les douleurs et mon mode de vie, afin de trouver des moyens de gérer l’incertitude liée à la maladie chronique. » Une expérience qui ne l’a pas convaincue, la chercheuse s’étant rapidement frottée aux limites de ces outils : « La visualisation des données est basée sur un fonctionnement cyclique. En d’autres termes, si vous n’êtes pas en mesure d’indiquer environ une fois par mois la date de vos menstruations, l’application est rapidement inopérante et les données sont encore moins lisibles. » Autre critique : « Les douleurs occupent […] peu de place et sont souvent restreintes à quelques douleurs “typiques” du cycle menstruel : il n’est pas possible de renseigner soi-même leur localisation. Surtout, l’interface ne permet pas d’évaluer leur intensité. »

Pourtant, certaines applis comme Clue, se félicitent de participer à la recherche scientifique en « santé féminine » en fournissant à des universités des données produites par les utilisatrices. Une démarche qui interroge quand on sait que la base de données exclut de facto les personnes auxquelles la recherche devrait peut-être s’intéresser en priorité. La question de l’échantillon soulève également d’autres questions, estime Lucie Ronfaut : « On peut supposer que les personnes qui utilisent ces applis sont plutôt jeunes et favorisées : cet échantillon ignore donc de fait beaucoup de femmes. » Pour elle, « ce modèle de la recherche main dans la main avec les applications est très américain, très lié à la privatisation de la recherche ».

Clichés éculés et hétéronormativité

« Montrez à ce monstre [qu’est le syndrome prémenstruel] de quoi vous êtes capable. » « Votre cycle peut grandement affecter la vie de votre partenaire. » Voici le genre de messages quotidiens, infantilisants voire culpabilisants, que certaines applications délivrent à leurs utilisatrices. Des clichés éculés qui creusent le fossé entre ces outils numériques et la pratique initiale du self-help gynécologique, laquelle s’inscrit dans une démarche clairement féministe. « On ne peut pas non plus renseigner certains évènements pourtant très fréquents comme une fausse couche ou un avortement », souligne Lucie Ronfaut.

Sur un autre plan, si certaines applis mettent à disposition une documentation connexe, rares sont celles qui relaient des articles destinés aux personnes LGBTQIA+8, en dehors de Clue qui traite par exemple de « ce que ça fait d’avoir ses règles quand on est trans ». Lucie Ronfaut confirme : « Ces applications sont assez normatives. Particulièrement celles qui s’adressent plutôt aux jeunes filles et vont donner des conseils sexo, du genre “comment bien sucer son mec”. Elles ont du mal à s’éloigner de ces clichés sexistes et à sortir de l’hétéronormativité. »

Face à une « menstrutech » monopolistique qui semble bien loin d’incarner une quelconque révolution féministe numérique, deux horizons peuvent se dégager : se détourner de ces usages ou les disrupter. « Il existe quelques applications open source9 », rappelle Lucie Ronfaut en citant Drip, qui à sa connaissance est la plus aboutie. Un premier pas pour renouer avec la dimension résolument Do It Yourself de la pratique de l’auto-gynécologie ?

Tiphaine Guéret


3 Commission nationale de l’informatique et des libertés.

6 Maladie gynécologique fréquente, potentiellement très douloureuse et incommodante, caractérisée par la présence, en dehors de l’utérus, de tissus ressemblant à ceux qui tapissent ce dernier.

8 Qui désigne les personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans, queers, intersexes et asexuelles.

9 Logiciel libre qui autorise les utilisatrices à modifier elles-mêmes le logiciel et son code source.




Source: Cqfd-journal.org