Clarifier encore l’analyse
du système. Constater l’accélération de son effondrement. Gagner
de nouveaux convaincus. Capitaliser les solidarités. Pour quantité
de gilets jaunes, la pandémie n’est qu’une étape de plus dans
la poursuite des luttes.

C’est le printemps !
Complètement le printemps chez Madeleine. Les pousses de saison ont
bien germé. Elle les case comme elle peut dans son appartement
montpelliérain : « Il y a des cacahuètes, des concombres,
des cornichons, des courgettes ! » 
nous
décrit-elle au téléphone. En
temps normal, tout cela devrait se trouver sous serre, à
Cournonterral. Là-bas, lancé
un jour en assemblée de
gilets jaunes au Peyrou, un
jardin collectif
concrétise
le refus du système : « Vous n’imaginez pas
le bien que ça fait de passer devant un supermarché sans s’arrêter.
Moins consommer,
plus partager ; aujourd’hui,
c’est ma façon de continuer d’être gilet jaune ».

Prête au maraîchage sur
balcon, contrainte par l’épidémie, Madeleine n’a pas perdu un
gramme d’optimisme ni de détermination. Elle raconte comment elle
avait fini de se refermer complètement à la vie, avant de renaître
avec les gilets jaunes, à 50 ans. Ce balcon, elle y est à 20 heures
pour applaudir les soignants. « Mais je mets aussi de la
musique, des chants de lutte. Je discute avec les voisins »
raconte-t-elle. « Je suis sûre qu’on peut militer de
manière fine, subtile ».
Et quand elle plonge dans des
recettes de cuisine alternative, Madeleine réfléchit à comment
s’organiser pour que ces bons plats « finissent dans des
maraudes solidaires ».

Cette force nouvelle, cette
« deuxième vie », on l’écoute aussi dans la
bouche d’Yvan, 42 ans, jamais actif avant les gilets jaunes :
« Le 29 décembre 2018 devant la gare de Montpellier,
j’ai été victime d’une tentative d’assassinat par les forces
de l’ordre. Déjà
blessé à terre, ils m’ont encore tiré trois fois dessus.

J’en suis sorti. C’est pas pour crever d’un virus de merde ».
Tous les autres gilets jaunes que nous interrogeons confirment
cette intuition. Quand on a connu dix-huit mois non stop de luttes,
de rencontres, de réflexions, quand on est passé des gilets jaunes
au mouvement des retraites, on ne vit pas l’épidémie de Covid-19
comme si rien de tout ça ne s’était passé.

« Oui, ça continue,
c’est comme une nouvelle étape »
estime
Daniel. Cette figure de proue du rond-point
de Pr
ès
d’Arènes
a déjà
forgé son nouveau slogan : « J’ai pas le
Covid-19. J’ai la rage »
.
Il complète : « Souvenez-vous que les
hospitaliers en grève, on a été les soutenir ».

Ça
fait toute une différence. Martine, du rond-point de Chez Paulette,
le dit tout aussi bien :
« Le virus serait venu il y a deux ans, avant tout ça, je
serais restée dans le dépit, peut-être la dépression. Ça modifie
complètement la perspective de savoir qu’on en sortira autrement
qu’en rampant. Maintenant, reste à voir si on aura suffisamment de
masques pour les manifs »

blague encore cette sexagénaire confirmée.

Son
compagnon Roland assure que
« l’agitation qui était en surface est simplement passée en
sous-sol. C’est un bon endroit pour creuser
encore les questions.
Comprendre le lien entre l’écologie et les problèmes sociaux.
Tous les mécanismes sont révélés, plus aigus, plus
intolérables ».

À
l’autre
bout de l’échelle des générations, Raphaël, 24 ans, n’a rien
remisé de l’énergie fantastique du mouvement. Lui qui se décrit
en
son temps
« insouciant, ignorant tout du mouvement social, gagné par un
esprit FN de village »,

poursuit maintenant
sur
une
lancée exacte opposée face à la
pandémie,
ouverte
au monde.
« Je continue à travailler, mais
autour de moi on aide des SDF, on fait des courses aux gens, j’arrive
à fabriquer une dizaine de masques par jour. Je les donne aux
soignants, aux caissières. C’est des gilets jaunes qui me
fournissent le matériel et qui se débrouillent avec les règles de
confinement pour faire les transports en
évitant d’être
réprimés ».

Le
savoir-faire militant se transmet : « Trouver
des solutions ensemble, maintenant on sait ».

Même sentiment, même
continuité chez Stessy, qui avait beaucoup donné dans les toutes
premières mobilisations du côté de Castries, Baillargues :
« Au moins pour les connexions, les échanges sur les réseaux,
la floraison de publications et de commentaires, c’est reparti
comme au début »

assure-t-elle, enthousiaste.
On se repère, on échange, « et sur la deuxième
semaine, après le passage à vide, j’en suis à près d’une
centaine d’amis supplémentaires ».

Ce
qui se complète, là encore, de fabrication de masques, de souci
d’entraide vers les plus isolés, d’échange d’idées à propos
des mômes, etc. « Fini le temps où on rentrait chez
soi après le boulot pour rester enfermé. Là, enfermés, on l’est.
Mais c’est pour chercher la vérité. Ma belle-mère,
septuagénaire, n’avait jamais encore imaginé la violence
policière. Quand on lui explique maintenant qu’on a aussi tapé
sur des infirmières ou des pompiers, elle commence à se rendre
compte ».

Gilet jaune confiné ?
C’est déjà percevoir le quotidien complètement différemment.
Yvan constate : « Tout signifie ! Regarde :
on nous empêche de faire un marché, de nous organiser en circuit
court, et on nous laisse comme seule solution d’aller nous entasser
en grandes surfaces, où c’est pourri de virus, pour continuer de
consommer avec les circuits mondialisés qui sont à la source de
l’épidémie ».
De quoi enrager !

Depuis Palavas, Patricia avait
impressionné les manifestations montpelliéraines, où elle prenait
tous les risques, juchée
sur son fauteuil roulant
. Elle n’a pas perdu un gramme de
colère du quotidien : « Pour l’assistance familiale
à domicile, ils ne retiennent que la garde d’enfants, les
déficients mentaux, mais pas mon handicap lourd. Résultat, mon mari
n’a pu se mettre qu’à trois quarts temps, à ses frais, et il
continue son boulot de postier, où d’ailleurs ils sont entassés à
cent, privés de matériel de protection, et sous les menaces de la
direction ».
Tout fait sens, tout fait lien.

Les gilets jaunes auront
clarifié bien des enjeux, à commencer par sa liste d’ami·e·s :
« J’ai dû en rayer un bon nombre. Mais c’était des cons.
Maintenant, je sais sur qui compter ».
Clarification du
quotidien. Et clarification à l’échelle du monde : « Déjà
avant les gilets jaunes, je voulais changer de vie, de boulot,
échapper à ce système »
explique Juan, confiné dans son
squat montpelliérain. Il poursuit : « Les gilets
jaunes, ça m’a aidé à faire vraiment primer les idées,
m’alléger, me défaire de l’inutile, me concentrer sur
l’essentiel ».
L’effet Covid-19 à présent ?
« Une incroyable accélération objective. Nous voyons
l’effondrement du système comme une hypothèse crédible à court
terme, là, dans les années qui viennent ».
Et la
radicalisation des alternatives nourrit les conversations.

Corinne, gilet jaune,
syndicaliste en lutte pour les retraites, et très engagée dans
l’activisme pour le climat, remarque comment la toute dernière
manifestation avant le confinement, malgré son interdiction le 14
mars, fut aussi la première à s’afficher clairement
anticapitaliste autant qu’écologique : « On est
arrivé à un point de maturation incroyable, avec plus de trente
organisations,
des gens extrêmement divers, dont beaucoup
n’auraient jamais imaginé de se retrouver complètement ensemble,
s’il n’y avait pas eu des mois et des mois d’envie de se
battre, de comprendre, de parler ».

La convergence atteinte, elle
se poursuit par temps de pandémie : « Dans un scénario
d’épidémie à l’ancienne on ne parlerait que de malades et de
morts. Là on parle des soignants. Des SDF. Des routiers. Des
caissières.
Tout
s’élargi
t.
Il y a une crise sanitaire, bien entendu. Mais tout le monde voit
qu’il y a une crise du système. Et beaucoup ont fini par
caractériser ce système pour ce qu’il est : le
capitalisme ».

Yvan
le remarquait sur les écrans :
« Je connais des gens qui n’avaient rien contre nos actions,
mais maintenant ça y est,
ils
font un pas,
ils
l’affichent clairement ».
Reste
à « ne pas se
contenter d’être des révolutionnaires sur clavier, mais d’être
dans l’humain, la vraie relation ».

Même sûre que tout va, non pas reprendre, mais continuer, Corinne
craint les effets de milieu :
« Je ne suis pas encore sûre qu’au-delà des milieux
militants, il n’y ait pas une majorité pour se laisser avoir par
le chantage au redressement du pays, les sacrifices à consentir, le
coup de collier
à
donner
, les
droits à suspendre,
etc ».

Roland reste confiant : « C’est dans leur corps même, confronté au virus, que de plus en plus de gens prennent la mesure de leur précarité, et refuseront que tout ça puisse durer ». Sur la base de quoi, il voudrait entrapercevoir, « même si ça n’est forcément synonyme de recours à la violence, un genre de mouvement de masse, qu’il faut bien appeler une insurrection ».

Dessin de Tati Richi
Dessin de Tati Richi

Article publié le 31 Mar 2020 sur Lepoing.net