Août 2020.

Puisqu’il faut des chiffres. Depuis janvier, plus de 17 000 personnes sont arrivées en Italie ou à Malte par la mer ; 5 650 ont été interceptées et renvoyées en Libye et au moins 500 se sont noyées, pour celles qui ont pu être comptées.

La pandémie mondiale sert de nouveau prétexte pour refuser de secourir les personnes en détresse et fermer les ports aux rescapé.e.s. En pleine crise du coronavirus, l’Italie, puis Malte, ont déclaré ne plus être en mesure de fournir des « ports sûrs ». Autrement dit, ces deux pays ont annoncé fermer leurs ports aux personnes sauvées en mer. À cette sélection arbitraire des navires autorisés à débarquer, s’est ajoutée une réduction drastique, voire un arrêt des opérations de secours menées par les deux États. Pourtant contraintes de secourir toute embarcation en détresse dans leur zone de recherche et secours, les forces armées maltaises laissent systématiquement dériver pendant des dizaines d’heures les navires surchargés de personnes épuisées, sans eau ni nourriture.

Jouant avec ces vies humaines, ils espèrent sans doute que les vents les repoussent dans les eaux libyennes. Lorsque cela ne fonctionne pas, Malte organise des refoulements de ces bateaux vers la Libye. Au mois d’avril, lors d’une de ces opérations illégales, 12 personnes ont perdu la vie : sept noyées et cinq mortes de soif. Les autres ont été renvoyées dans des centres de détention, en plein enfer libyen. Lorsque les personnes sont finalement secourues, elles sont parquées sur des navires de quarantaine, véritables centres de détention flottants au large de l’île.

Ces dispositions ne sont pas nouvelles, elles ont déjà été utilisées par le passé et tentent, une fois de plus, de limiter l’action des navires de recherche et de sauvetage issus de la société civile. Au retour des opérations de secours, ceux-ci doivent ainsi patienter des jours voire des semaines avant de recevoir l’autorisation de débarquer leurs passagers, mettant de nouveau en danger les vies des personnes secourues.

Opérations de secours entravées

En plein milieu du confinement, l’Alan Kurdi, navire de l’association allemande Sea eye, s’est retrouvé en attente d’un port pendant plusieurs jours, avec à son bord 150 personnes, dont une femmes enceinte. Début juillet, l’Océan Viking est resté plus de dix jours dans l’attente d’un port, avec à son bord plusieurs rescapé.e.s dans un état de détresse psychologique grave, pouvant porter atteinte aux autres personnes. Il a fallu que le navire de secours déclare un état d’urgence sanitaire pour que l’Italie accepte de les accueillir. L’urgence sanitaire du Covid-19 n’affecte pas la nécessité de trouver des solutions dignes pour les rescapé.e.s de la Méditerranée, et les États ont la responsabilité juridique de coopérer à la désignation d’un lieu sûr pour les rescapé.e.s.

Aujourd’hui, à l’appui d’arguments consternants, la plupart des navires de sauvetage sont empêchés dans leurs opérations. Que ce soit pour des arrêts techniques imposés, des « irrégularités » ou encore pour non respect des jauges du navire, selon les autorités locales. Il aurait donc fallu laisser des gens en mer, trier les personnes à secourir, pour respecter une réglementation limitant le nombre de passagers à bord du bateau. Résultat, aucun navire de sauvetage n’a été sur zone jusqu’à cette fin de mois d’août. Les Nations Unies comptent au moins 29 personnes noyées en Méditerranée centrale lors de ces premières semaine d’août. Plusieurs naufrages ont eu lieu au cours du mois. 45 personnes ont ainsi perdu la vie le 16 août dernier, 30 autres personnes deux jours plus tard. Les chiffres gonflent, la tension monte, et les regards se détournent, sans une once de honte.

Heureusement, les associations et ONG de la flotte civile ne perdent pas pied et continuent de chercher des solutions pour intervenir en mer. Sea-Watch et MSF ont réussi à mobiliser un équipage ainsi qu’une équipe médicale sur le nouveau navire Sea Watch 4, en mer depuis le 22 août, avec déjà plus de deux cent personnes secourues à leur bord en à peine quatre jours. Le navire Louise Michel d’une association indépendante est sur zone depuis quelque jours et a commencé les sauvetages dès les premières heures. 219 personnes ont aujourd’hui été secourues par ce bateau.

Le silence de l’Europe

Le sauvetage en mer répond à des principes élémentaires d’humanité, comme l’indique très clairement le règlement de l’Organisation Internationale Maritime (OMI) :

« Le capitaine de navire en mesure de prêter assistance à des personnes en détresse en mer doit se porter à toute vitesse à leur secours, quelle que soit leur nationalité ».

Pourtant, la fermeture des ports décourage les navires commerciaux de secourir les embarcations qu’ils rencontrent. Même si le droit maritime les y contraint, répondre à ce simple principe d’assistance les expose à rester bloquer au large pour une durée indéterminée, attendant que l’on veuille bien les autoriser à débarquer quelque part. Malgré tout, certains n’hésitent pas à répondre à la solidarité maritime. Le 7 juillet, le navire de commerce Thalia est enfin autorisé à débarquer 52 rescapé.e.s à Malte après une attente de cinq jours en mer dans des conditions très difficiles.

Actuellement, le cargo Etienne est toujours en attente au large des côtes maltaises, afin de pouvoir débarquer les 27 personnes à qui il a porté assistance il y a trois semaines. Comme l’exprime Vincent Cochelet — représentant du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugié.e.s : « Si les États européens ne veulent pas assumer la responsabilité de sauvetage en mer, qu’ils laissent la place aux acteurs de la société civile. » Malte et l’Italie refusent d’assumer leurs responsabilités pendant que la grande Europe se tait. Sauver des vies en mer ou sauver l’économie ; entre navires de croisière et navires de sauvetage, le choix semble rapidement fait.

Voilà quatre ans que la situation empire. À chaque fois qu’un nouveau pas est franchi dans l’horreur et le piétinement des droits humains, on se dit qu’il sera difficile de faire pire, et pourtant. La France poursuit ses accords avec la Libye, pourtant impliquée dans de sordides affaires de trafic d’êtres humains. Qu’ils proviennent d’ONG comme Amnesty International, ou qu’ils émanent de l’ONU, les rapports et témoignages sont unanimes : la Libye est un pays en guerre, où viols et tortures sont quotidiens, où les centres de détention sont bombardés, où les gardes-côtes tirent à balles réelles sur les rescapé.e.s des traversées manquées. Il n’y a pas de port sûr en Libye !

L’Europe s’est habituée aux images de noyades et de naufrages. Nous non. Nous refusons de nous habituer aux marques sur les corps meurtris, témoins de ces récits terribles, au nom de l’absurdité des politiques migratoires européennes. Toute vie doit être sauvée, toute personne vulnérable doit être protégée, sur terre comme en mer. L’action est possible et nécessaire. C’est pourquoi nous continuerons à appeler à la mobilisation.

Il est temps d’agir contre la destruction des solidarités maritimes. Il est temps d’établir des solutions afin que les rescapé.e.s soient dignement accueilli.e.s, que les navires de sauvetage ne soient plus empêchés dans leur action, pour que l’obligation de secours en mer soit respectée et les rescapé.e.s dignement accueilli.e.s.

Article initialement publié par Marseille Infos Autonomes.


Article publié le 04 Sep 2020 sur Larotative.info