Novembre 10, 2021
Par ACRIMED
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« Visite à l’usine après une soirée chez le directeur ». Sur cette toile d’Ernest Georges Bergès, peinte en 1901, un bourgeois coiffé d’un haut-de-forme, accoudé à une balustrade, contemple l’intérieur d’une fonderie. À ses côtés, hommes et femmes de la haute société s’affairent en touristes et discutent, on le suppose, de cette usine de Terrenoire (bassin stéphanois) considérée comme un laboratoire à la pointe de la métallurgie. En arrière-plan, minuscules dans la fournaise, les ombres d’ouvriers au travail.

Un siècle plus tard, si les représentations du travail et des travailleurs se sont diversifiées dans les productions culturelles, elles restent majoritairement, dans les grands médias, l’affaire des classes dominantes. C’est ainsi qu’au mois de décembre 2014, sur le service public, le journaliste économique François Lenglet ouvre son émission « La France travaille-telle assez ? » [1] par une promenade dans les ateliers du constructeur aéronautique Safran. Musique haletante, ouvriers en fond de paysage, le chef d’orchestre débute sa bande-annonce :

Les jeunes qui sont derrière moi se souviendront de ce moment toute leur vie ! Les voici partis pour une aventure de 40 ans au moins ! Ils vont découvrir le monde du travail et ses surprises, bonnes ou mauvaises, ses rigidités et ses dangers. Parce qu’en France, il y a beaucoup de gens qui travaillent, et souvent trop. Mais il y a aussi des chômeurs qui voudraient travailler et qui n’y parviennent pas. Comment en est-on arrivé là ? Est-ce la faute aux 35 heures, au Code du travail avec ses 3 400 pages, est-ce la faute des patrons frileux, des syndicats rigides ? […] Comment mettre fin au chômage, comment encourager les patrons à embaucher ? Nous irons poser ces questions à des grands témoins : Jean-Claude Mailly de Force ouvrière, Pierre Gattaz du Medef et Xavier Niel, le patron préféré des Français.

Les productions médiatiques dominantes sur le monde du travail revêtent ainsi le plus souvent le même point de vue surplombant et paternaliste, pétri d’une vision patronale du monde où le droit et les syndicats sont des gêneurs en puissance, et qui marginalise immanquablement les travailleurs. Dans cette même émission, la parole des salariés fut d’ailleurs négligeable au regard de celle des « grands témoins » – au premier rang desquels figuraient des PDG, petits patrons et leurs représentants – et cantonnée à une fonction descriptive, illustrative, pour ne pas dire folklorique. Alors qu’Olivier Dutreuil, petit agriculteur (mais également chauffeur de bus), raconte pendant quelques secondes ne pas pouvoir vivre de son travail, la voix-off de François Lenglet embraye : « Il y a pourtant parfois de bonnes nouvelles. Ce matin, Aubépine vient de mettre un veau au monde. Mais Olivier n’est pas d’un naturel romantique. [Autre journaliste :] Ça vous fait encore quelque chose quand un veau naît, Olivier ? » Heureusement, le journaliste, lui, sait encore s’émerveiller.

Fantasmes de journalistes citadins et fortunés mis à part, le simple fait de voir des employés et ouvriers à l’écran est devenu chose rare. Selon le dernier baromètre du CSA pour l’année 2020 [2], les CSP les plus populaires ont été largement sous-représentées à l’écran, à hauteur de 9 %, un chiffre bien en deçà de leur poids réel dans la population (27 %). Et parmi elles, les ouvriers (12 % de la population), n’ont été représentés qu’à hauteur de 1 % (contre 3 % en 2019). Une tendance qui évidemment s’inverse s’agissant des classes supérieures, qui représentent 28 % de la population française et 75 % des personnes à l’écran ou à la radio. Dans le détail, les cadres, professions libérales et chefs d’entreprise, qui ne composent que 10 % de la société, représentent 64 % des personnes présentées dans les productions audiovisuelles. Un fossé qui s’est encore creusé par rapport à l’année précédente.

On aurait pu penser que la crise du Covid allait remettre la question du travail et les travailleurs sur le devant de la scène médiatique, a fortiori lorsque leurs têtes d’affiche se joignaient de bonne grâce aux applaudissements des « premiers de corvée ». Et elle le fut. De manière satisfaisante ? Rien n’est moins sûr tant le traitement médiatique n’a pas échappé aux biais et angles morts habituels : parti pris patronal, invisibilisation des travailleurs essentiels, occultation des propositions de gauche au profit de la doxa libérale.

Travail et (télé)travailleurs « sous Covid »

« Nouveauté » oblige, le télétravail – auquel les journalistes ont aussi été contraints – a fait l’objet d’une forte couverture médiatique. Mais là encore, le sujet n’a pas échappé au biais du journalisme de classe, jusqu’à la caricature avec la floraison de reportages sur de jeunes cadres technophiles, partis télé travailler au bout du monde : « À Madère, la possibilité d’une île pour les télétravailleurs » (M le Mag, 26 mars 2021) ; « La Thaïlande, paradis tropical du travail à distance » (France 24, 5 fév. 2021) ; « L’essor des “digital nomads” avec le Covid : “Quand je fais une pause, je vais sur la plage” » (Europe 1, 13 nov. 2020) ; « Les îles Caïmans proposent un télétravail de rêve mais il faut gagner au moins 85 000 euros par an » (Le Progrès, 29 oct. 2020) ; « Télétravailler au bout du monde : Pourquoi pas vous ? » (Les Échos, 21 juil. 2021) ; « Courchevel, Maurice, la Barbade… Ces paradis qui tentent d’attirer les télétravailleurs » (Madame Figaro, 22 janv. 2021) ; « Vous êtes en télétravail et avez toujours rêvé de vivre sur une île paradisiaque ? La Barbade a pensé à vous. » (CNews, 22 juil. 2020) ; « Pratique. Quelques conseils pour travailler depuis un paradis sur terre » (Courrier international, rubrique « Expat », 3 sept. 2020) ; « Sur la plage abandonnée, coquillages et télétravail » (L’Express, 26 fév. 2021). Fort à parier que les « haut gradés » journalistiques comptent dans leur entourage plus de « digital nomads » que de téléopérateurs.

Parallèlement, les rédactions parisiennes ont semblé découvrir que les poubelles ne disparaissaient pas des trottoirs par magie, que leurs bureaux n’étaient pas nettoyés par de serviables lutins, ni leurs repas livrés par pigeons voyageurs. À cette catégorie de travailleurs, elles donnèrent alors un nom tout ajusté : les « invisibles ». Mais invisibles pour qui ? Mouloud Achour, animateur de Canal+ pourtant bien éloigné de la critique des médias, pointait là une expression de classe :

Y a un truc qui me fait rire, c’est que les gens disent « grâce à cette crise, on voit les invisibles ». Et ceux qu’eux appellent les invisibles, c’est les gens que nous, on voit tous les jours, dans le quotidien, dans la rue. Pourquoi on appelle les « invisibles » les gens normaux ? Les gens qui sont caissiers, qui sont livreurs, les gens qui sont chauffeurs-livreurs, qui triment, qui font des métiers normaux, pourquoi on les appelle tout d’un coup les « invisibles » ? Moi, je ne supporte pas cette expression [3].

Cette révélation a toutefois donné lieu à quelques sujets et émissions hors norme, qui, par contraste, rendent saillante la norme : celle qui occulte en permanence des millions de travailleurs dans les médias. Ceux de l’hôpital public, notamment, ont fait l’objet de reportages écrits et audiovisuels, parfois de bonne facture. Les espaces plus en vue de l’information ont cependant continué à les exclure. Dans les matinales radiophoniques par exemple, et ce dès le début de la crise sanitaire, les médecins ont été sur-représentés au détriment d’autres catégories professionnelles, comme les aides-soignantes, les infirmières, ou les agents de nettoyage [4]. Un phénomène que certaines émissions ont poussé à l’extrême au cours de cette période : le 1er mai 2020, l’émission « Grand bien vous fasse » de France Inter réussissait l’exploit d’invisibiliser les travailleurs du nettoyage dans une émission consacrée… à leur invisibilisation.

Autre exemple : la mobilisation de 22 mois – dont 8 mois de grève – des femmes de chambre de l’hôtel parisien Ibis des Batignolles (groupe Accor). Si leur combat a fait l’objet de nombreux reportages et chroniques – en particulier au moment de leur victoire – les grévistes n’ont que rarement eu accès aux plateaux des grands médias, et ne furent jamais reçues dans les matinales. À la même période, le PDG du groupe Accor, Sébastien Bazin, déroulait quant à lui au micro du « grand entretien » de France Inter (20 oct. 2020), reçu aux petits soins par Nicolas Demorand et Léa Salamé : « Dans quel état d’esprit êtes-vous ce matin ? » ; « Les hôtels en ville sont-ils plus touchés qu’à la campagne ? Quels sont les hôtels qui souffrent le plus ? » ; « À la place où vous êtes, celle d’un grand dirigeant économique, pensez-vous que les espérances de reprise et de relance de l’économie affichées pour dès l’an prochain par Bruno Le Maire sont trop optimistes ? » ; « Symboliquement, qu’est-ce que ça veut dire de sortir du CAC 40 ? » [5] Dans ce concert de lamentation, la parole ouvrière aura dû, une fois encore, entrer par effraction : « À quand la fin de l’esclavage moderne chez le groupe Accor ? Surtout que ces femmes de chambre sont en grève depuis 15 mois ! » lancera Tiziri Kandi, militante syndicale ayant pris part à la grève des femmes de chambre. Quelques secondes au moment des questions d’auditeurs : telle aura été sa place dans la matinale.

Paroles ouvrières : entrer par effraction

Ainsi la parole des travailleurs – lesquels ne sont jamais considérés par les journalistes comme une force politique agissante, sinon comme un objet de discussion pour « personnalités » médiatiques – est-elle la plupart du temps reléguée au rang de simple témoignage, devant faire la part belle à l’émotion – plutôt qu’à la colère ou à la combativité. Pour espérer une forme de médiatisation un peu plus substantielle, il faut forcer la porte. D’autant plus que créer (puis entretenir) des liens avec des journalistes n’est pas chose aisée, en particulier dans les corps de métiers les plus précaires et/ou peu organisés syndicalement. Nombreux furent les Gilets jaunes à l’avoir rappelé, lors d’émissions où n’ont d’ailleurs pas manqué les rappels à l’ordre et recadrages de tout poil. Cette relégation médiatique influe en retour sur les stratégies des travailleurs eux-mêmes, notamment lorsqu’ils sont engagés dans des conflits sociaux, ou en lutte dans leur entreprise.

Pour s’imposer dans l’agenda médiatique, ces derniers peuvent être amenés à adapter leur stratégie, voire à faire le choix d’actions « spectaculaires », au sens littéral du terme. Ainsi que l’analyse Tiziri Kandi, dans le cadre de la lutte des femmes de chambre de l’hôtel Ibis des Batignolles : « On a fait des actions qui sortent de l’ordinaire, comme “l’Halloween des invisibles de la sous-traitance”, où les femmes de chambre se sont déguisées en fantôme pour dénoncer l’invisibilité dont elles faisaient l’objet. C’était une action qui visait, entre autres, à provoquer la visibilité médiatique. Ce qui nous intéressait, c’était les médias lus par une partie de la bourgeoisie, ou la petite bourgeoisie intellectuelle, qui sont précisément les clients de ces hôtels. Le Monde, très lu dans le milieu juridique et d’affaires, mais aussi les médias comme BFM-TV, qui passent en continu », explique-t-elle.

Dans ce cas précis, d’autres raisons expliquent la médiatisation hors norme [6] dont a bénéficié la grève : « À cette époque, BFM-TV tenait son antenne avec comme quasi seule information : “Il fait chaud à Paris”. Quand tu as un conflit social qui démarre en plein été où il ne se passe pas grand-chose, où tu as des femmes qui démarrent une grève dans un grand groupe comme Accor, dans le 17e, et qui dénoncent entre autres des faits de violences et de viols d’un ancien directeur sur leur collègue, ça intéresse les journalistes, surtout que c’était dans le sillage de MeToo. Il y avait un désert médiatique, un conflit un peu atypique, et une actualité politique puisque ça arrivait deux mois après les grandes déclarations de Marlène Schiappa qui affirmait vouloir “s’occuper des femmes de chambre”. »

Un « cocktail » de facteurs, qui interroge également sur les temporalités médiatiques : à quel moment les médias décident-ils de parler des travailleurs et de leurs conditions de travail ? Les conflits sociaux permettent parfois de sortir un corps de métier de l’ombre. Problème, selon le journaliste indépendant Julien Brygo [7] : « La possibilité de faire grève a été sérieusement sabotée par les gouvernants Et ce en partie grâce à la presse, qui a constamment tapé sur ce moyen de lutte : “Bloquer son outil de travail ? Quelle violence inouïe !” Et allons plus loin : je n’ai pas lu un seul article sur les 30 années sans grève chez les dockers de Dunkerque. Aucun journaliste ne s’est intéressé aux raisons pour lesquelles les dockers n’ont pas fait grève depuis 1992. En l’occurrence, il y a eu une réforme pour le leur interdire, leur interdire de bloquer les bateaux. On leur a dit que si leurs salaires étaient bas, et s’il y avait peu d’activité, c’était en raison des grèves et donc de leur faute. Mais ça, ça fait partie des choses qui n’intéressent pas les journalistes. »

À suivre…

Pauline Perrenot et Sophie Eustache




Source: Acrimed.org