Septembre 16, 2021
Par ACRIMED
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« Tout se passe, explique le sociologue Alain Accardo, comme si le “peuple” n’était intéressant pour les médias qu’autant qu’il est inoffensif, désorganisé, souffrant, pitoyable, mûr pour les Restos du cœur, l’intervention caritative et le miracle du loto [1]. » Invisibles à la télévision ou à la radio, les classes populaires sont rappelées à l’ordre dès lors qu’elles ne s’y résignent plus. Méprisés sur tous les plateaux, leurs porte-parole se font gronder quand ils cessent d’y faire de la figuration.

Depuis 2014, les grands médias doivent diffuser des programmes qui contribuent à la lutte contre les préjugés sexistes et les violences faites aux femmes. Un progrès, tout de même, tant par ailleurs l’inégalité sociale semble, elle, toujours aller de soi. Ou presque de soi. Si le législateur a confié en 2006 le soin au CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel) de veiller à la représentation de la diversité de la société française, son dernier rapport annuel est accablant : « les CSP+ sont surreprésentées dans tous les genres de programmes. Elles représentent jusqu’à 79 % des personnes visibles dans les divertissements, 78 % dans l’information et 73 % dans les fictions. » La proportion des cadres, professions libérales et chefs d’entreprise à la télévision atteint 61 % en 2019 alors que ce groupe ne représente que 10 % de la société ; pour les ouvriers, ces proportions atteignent, respectivement, 3 % et 12 %. Autrement dit, les CSP+ sont quinze fois plus présents que les ouvriers alors qu’ils sont moins nombreux dans la population…

À la radio, aussi, l’écart est saillant. Une enquête du Monde diplomatique pointait que, la semaine du 18 au 24 novembre 2019, « les studios de la radio de service public France Inter ont accueilli 177 invités. Tous issus de classes moyennes supérieures, culturellement et économiquement favorisées. À deux petites exceptions près, à des heures de faible écoute. [Une] étudiante boursière et une chômeuse de longue durée ont apporté leur “témoignage” dans l’émission “Le nouveau rendez-vous”, entre 22 heures et 23 heures [2]. » D’autres stations se préoccupent davantage de la diversité sociale. « Les Grandes Gueules » sur RMC accordent du temps d’antenne à toutes les classes sociales et, comme le relève Vincent Goulet, cette émission « a un côté polémique […] proche de l’ethos populaire [3] ». Mais le sociologue constate aussi que « le cadrage idéologique » reste, notamment par le choix des thèmes et des polémiques, « très proche du pôle libéral et entrepreneurial. » On en revient ainsi très fréquemment à la figure du « patron » qui « se bat seul contre le fisc pour donner du boulot aux pauvres gens ». Et, in fine, les milieux populaires constituent toujours ce que Pierre Bourdieu nommait une « classe-objet », soit un groupe qui est parlé par d’autres plutôt qu’il ne parle de sa voix propre. Ainsi des classes populaires périurbaines : comme le constate le CSA, « les personnes demeurant dans les grands ensembles de banlieues populaires […] n’apparaissent qu’à hauteur de 7 % dans les programmes visionnés alors que ces zones seraient habitées par 27 % de la population ». En revanche, 52 % des intervenants à la télévision résident en centre-ville alors que cette situation caractérise 32 % de la population. De plus, les habitants de ces « banlieues » sont systématiquement présentés à travers des clichés (jeunes des cités, rappeurs, petits dealers) et renvoyés à une identité ethnoculturelle (d’origine africaine, de confession musulmane…) plutôt qu’à leur appartenance aux classes populaires [4].

L’exclusion des classes populaires procède aussi de la sélection des sujets. La couverture des « sports d’hiver » et des vacances à la montagne occupe chaque année une place considérable dans les journaux télévisés (JT) durant les mois de décembre, janvier et février. On s’émerveille des chutes de neige, on compatit aux embouteillages et on salive devant la fondue du soir ! Sur TF1, en février, la cadence est d’un sujet par JT [5]. À quoi s’ajoute la « météo des neiges ». Pourtant, deux tiers des Français ne partent jamais en vacances l’hiver. 9 % des ouvriers se rendent à la montagne à cette saison au moins une fois tous les deux ans, contre 40 % des cadres et professions intellectuelles supérieures [6]. Le choix d’un thème, d’un angle ou d’un invité permet même parfois d’expulser les classes populaires de chez elles – quand Le Monde consacre l’essentiel d’un dossier sur Marseille à la création culturelle, à l’attractivité renouvelée de la ville et à ses bonnes adresses (« Il fait bobo à Marseille ») [7] – ou de les déposséder de leur Histoire – quand la commémoration médiatique de Mai 68 consiste encore et toujours à inviter Serge July ou Daniel Cohn-Bendit.

Et en 2018 ? Comment ont été traités les Gilets jaunes ? De manière générale, par de la condescendance, voire du mépris. Un peu de paternalisme aussi [8], celui de Franz-Olivier Giesbert sur BFM-TV – « Ils ne vivent pas comme nous […]. Ce sont des gens qui veulent juste qu’on leur parle, qu’on leur explique » – ou celui de Christophe Barbier sur France 5 – « Beaucoup de Gilets jaunes sont des gens qui regardent la télé parce qu’ils n’ont pas beaucoup d’autres distractions dans la vie » ; dès lors, pour mettre fin au conflit pourquoi ne pas « supprimer la redevance télé » ? Trois jours après la première manifestation du 17 novembre 2018, Cyril Hanouna invite quatre Gilets jaunes dans son émission sur C8 pour « faire avancer les choses dans le calme » et faire en sorte « que tout le monde se sente bien dans cette société ». Il tient à le faire savoir aux personnes mobilisées : « Sur les chaînes du groupe Canal+, on est avec vous. » Avec, surtout pour tempérer les revendications et modérer les ardeurs : « Est-ce que vous ne pensez pas que les débordements, ça pollue un peu le débat, et ça fait que les choses avancent moins bien au niveau du gouvernement ? » ; « Je suis persuadé que le gouvernement ne demande qu’à discuter avec vous. » ; « J’ai des infos. Je sais que le gouvernement travaille dans votre sens. » Et, lorsque les Gilets jaunes affichent leur détermination, notamment à obtenir la destitution de Macron, l’animateur morigène : « C’est pas bon, de parler comme ça » ; ou : « Alors là, Maxime, je vous aime beaucoup, mais non. C’est un truc qui va décrédibiliser le mouvement. »

Viendra ensuite le temps de la déception. « Je ne comprends plus rien aux Gilets jaunes, se lamente l’animateur de RMC Éric Brunet le 2 décembre. Cette profonde grogne anti-taxes est devenue au fil des jours un mouvement pour l’augmentation du Smic et des minimas sociaux… J’ai lu avec attention leur plateforme revendicative : elle est plus à gauche que le programme de Mélenchon. » La condescendance vire à la haine de classe. « Il y a dans le mouvement des Gilets jaunes, déplore Thomas Legrand le 11 février 2019, une incapacité à s’exprimer, une incapacité à hiérarchiser ses revendications, une incapacité à dire ce qu’ils veulent. » Éric Drouet et Maxime Nicolle que Legrand identifie comme les « leaders » du mouvement ? « Leurs propos sont absolument débiles. C’est-à-dire qu’ils sont incommentables. Moi je me penche sur leurs textes, sur ce qu’ils disent, et là il ne s’agit pas d’orthographe, il s’agit du contenu : c’est débile. » Pour l’ancien dessinateur au Monde, Xavier Gorce, aussi, les Gilets jaunes sont dépourvus de sens politique (« Nous exigeons ! Et n’essayez pas de nous piéger en nous demandant quoi », fait-il dire à l’un d’entre eux), hargneux, individualistes, bêtes (« troupeaux d’abrutis »), méchants, et même nazis : un dessin représente un Gilet jaune tatoué « Über alles » [9]. Des « beaufs d’extrême-droite » aussi pour le journaliste de Libération Jean Quatremer, qui les dépeint comme « factieux » à « embastiller » d’urgence, « poujadistes », évidemment « antisémites » et « homophobes » [10]. Mais nous cacherait-on des choses ? Jean-Michel Aphatie l’assure : « dans ce mouvement [des Gilets jaunes], je pense depuis le début qu’il y a une organisation souterraine, cachée. Il y a des tireurs de ficelles [11]. »

Les saillies contre les classes populaires se doublent d’attaques contre ceux et celles qui les défendent ou qui les représentent. Sommations à négocier, procès en archaïsme, et rappels à l’ordre : à chaque mobilisation sociale, des syndicalistes ou d’autres personnalités subissent un déferlement de violence médiatique. En 2019 et 2020, au cours des mobilisations contre la réforme des retraites, Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, a constitué la cible préférée des journalistes. Lors de la matinale de France Inter le 7 janvier 2020, les deux animateurs ne lui ont laissé aucun répit. Quand Léa Salamé ironise – « Quel est l’objectif d’appeler à faire la grève dans les raffineries ? C’est d’empêcher les Français de mettre de l’essence en fait ? » –, Nicolas Demorand se fait plus sentencieux. « C’est désormais la plus longue grève à la SNCF depuis Mai 68 », explique l’animateur avant de dérouler : « les Français, surtout les franciliens d’ailleurs, se débrouillent comme ils peuvent pour circuler pour se rendre à leur travail. Des commerçants ont perdu beaucoup de chiffre d’affaires pendant les fêtes. Certains redoutent même, on le disait hier, à Paris de mettre la clé sous la porte. » Et Demorand de s’interroger : « Est-ce que vous assumez toutes ces conséquences, tous ces effets de la mobilisation ? Et est-ce que ça vous fait réfléchir et pourquoi pas douter ? »

Tant qu’ils défilent sans entraver le fonctionnement de la société, les manifestants sont tolérés. Dès qu’ils vont au-delà, plutôt que de les interroger sur les motifs de leur colère, les journalistes enjoignent à leur porte-parole de s’expliquer sur cette « violence » et, surtout, de la condamner. Lors du mouvement des Gilets jaunes, François Ruffin est interrogé sur France Bleu Provence le 18 mars 2019 ; la première question qui lui est posée est « toute simple » : « Est-ce que vous condamnez les violences sur les Champs-Élysées, samedi à Paris ? » Les suivantes sont de la même eau. Trois ans plus tôt, dans une séquence surréaliste diffusée sur BFM-TV, Apolline de Malherbe pose huit fois la même question à Olivier Besancenot à la suite de débordements en marges des défilés du 1er Mai : « Est-ce que vous condamnez les violences ? » Les réponses du porte-parole du NPA (Nouveau Parti anticapitaliste) et sa volonté de débattre du fond (la loi dite « El Khomri ») n’entament en rien la pugnacité de l’animatrice. Elle répétera onze fois une deuxième question : « Les casseurs sont-ils des manifestants [12] ? »

La même morgue s’observe à chaque campagne présidentielle. Le 19 mars 2017, invité d’Europe 1, à la veille du « grand débat », Hervé Gattegno – directeur de la rédaction du Journal du dimanche et éditorialiste à RMC et BFM-TV – revient sur le choix de TF1 de ne convier que les cinq « gros » candidats : « Si on veut un débat sérieux, un débat où on aborde les vrais thèmes, il faut se concentrer sur les candidats qui peuvent prétendre vraiment gouverner le pays. Vous savez, avec onze candidats, dont un complotiste, deux trotskistes et celui qui veut coloniser la planète Mars, ce n’est plus un débat, c’est un jeu télévisé. C’est-à-dire que c’est au mieux “Questions pour un champion”, au pire, “Le Maillon faible”. » Ouvrier et candidat du NPA pour les élections présidentielles de 2012 et de 2017, Philippe Poutou explique la disposition des médias à sélectionner les « bons clients » : « La plupart du temps, c’est Olivier [Besancenot] qui est invité […]. Depuis quelques semaines, nous proposions à nouveau que ce soit moi qui participe aux émissions, en tant que candidat à la prochaine présidentielle mais aussi en tant que porte-parole du parti, histoire de montrer un autre visage du NPA. Parfois, les télévisions acceptent, mais c’est rare. On nous répond souvent : “C’est promis, on invitera Poutou la prochaine fois !” Et puis, la fois suivante, c’est encore Olivier. Tous agissent de la même manière [13]. » Les médias entendent choisir eux-mêmes les porte-parole des organisations politiques ou des mouvements sociaux, ceux qui font de l’audience, ceux qui maîtrisent les « codes » comme la concision de l’expression.

Mais, de manière plus générale, « pour parler à la télévision, résume l’Observatoire des inégalités, mieux vaut savoir maîtriser le discours en public. La parole est donc donnée, dans l’immense majorité des cas, à ceux qui la manient le mieux, c’est-à-dire aux plus diplômés et aux catégories favorisées [14]. » Lors de la crise sanitaire de 2020-2021, ce sont presque toujours des médecins qui ont été conviés aux matinales des grandes chaînes de radio (92 % des invitations durant les mois de mars et avril 2020) [15] et, plus encore, des chefs de services. Les autres travailleurs médicaux, travailleuses pour la plupart, n’ont pas eu droit de cité. Ce sont pourtant les infirmières, les aides-soignantes ou les agents des services hospitaliers chargées de l’entretien et de la désinfection des locaux qui sont les plus nombreuses à l’hôpital. Ce sont elles aussi qui ont été directement chargées de mettre en œuvre la réorganisation des services, de gérer les plannings et le matériel ou qui furent les plus mobilisées pour dénoncer la destruction de l’hôpital public en 2019-2020 ou les pénuries à répétition (lits, respirateurs, masques).

À quoi tient cette disparité ? Sans doute en grande partie au profil des journalistes, un peu le même dans toutes les rédactions. Cette uniformité est liée à la longueur de leurs études, souvent analogues [16], aux origines sociales communes (et aisées), aux lieux de résidence identiques (20 000 des 35 000 détenteurs de la carte de presse habitaient en région parisienne en 2018) et à des salaires supérieurs à la moyenne (le salaire médian des journalistes titulaires – 74 % de la profession – était de 2 800 euros net par mois en 2016. Celui de l’ensemble des Français était de 1 800 euros en 2015 selon l’Insee) [17]. En bas de la grille des salaires, les journalistes pigistes et en CDD touchent autour de 1 800 euros bruts. Une précarité que ne connaissent pas les chefferies du journalisme qui occupent l’espace médiatique, sélectionnent les sujets, construisent et éditorialisent l’information. Leurs revenus fluctuent entre 5 000 et 15 000 euros par mois pour les présentateurs/animateurs d’émission et journaux sur les télévisions et radios publiques, et entre 25 000 et 50 000 euros pour les mêmes fonctions dans les médias privés [18].

Stéphane Courbit, lui, habite à Neuilly-sur-Seine (ou à Saint-Tropez l’été). 114e fortune de France, l’homme d’affaires à la tête de Banijay a importé les émissions de téléréalité en France. Après « Loft Story » en 2001, c’est lui qui a produit en 2011 l’émission à succès « Les Ch’tis » sur W9, puis, en 2012, sa déclinaison provençale, « Les Marseillais ». Le « concept » est le suivant : suivre quotidiennement durant plus d’un mois des candidats locaux issus principalement de milieux modestes et travaillant dans le monde de la nuit (barman, serveuse, DJ, danseuse…). À chaque saison, ils découvrent un lieu paradisiaque (Ibiza, Las Vegas, Hollywood, Cancún, Rio…). Le succès de l’émission repose sur un montage perfide surlignant les fautes de français des uns ou les réflexions niaises des autres, en saupoudrant le tout de disputes et de larmes. Les « héros » – et surtout les « héroïnes » – ne semblent préoccupés que par leur apparence et leur succès (éphémère).

Si, à des fins commerciales, ces émissions de divertissement accordent davantage de place aux classes populaires – et si ces émissions sont sans doute davantage regardées par les classes populaires –, ce qu’elles disent du peuple, ou d’un certain rapport au peuple, ne diffère pas vraiment de ce qu’on entend sur les plateaux ou dans les studios des programmes d’information. Dans son roman Comme un empire dans un empire [19], Alice Zeniter décrit les jurés du télécrochet « The Voice », feignant « de souffrir plus que les candidats qu’ils éliminaient », leur volant « toute possibilité de parler de la violence du procédé, secondés en cela par la réalisation qui braquait les caméras sur les chanteurs connus, émus aux larmes ». Et la romancière de comparer à « la casse sociale à l’œuvre dans le pays. Après tout, c’était le même show : un patron millionnaire ou un ministre à la retraite assurée venait déclarer à la télévision que c’était dur pour lui, cette fermeture d’usine, vraiment dur, quelle vacherie, la réalité économique se fout des sentiments, elle les piétine, pourtant j’aurais voulu… »

Consterné devant cette mascarade, le héros du roman de Zeniter « aurait voulu voir des Gilets jaunes faire irruption sur le plateau ». Avec leur mobilisation, en tout état de cause, deux mondes se sont affrontés : d’un côté des manifestants s’organisant en dehors des cadres habituels (hors syndicats, partis politiques…), via les réseaux sociaux, et contre les grands médias ; et, de l’autre, des journalistes (et leurs auditeurs) refusant de sortir de leur confort et arcboutés sur l’image (le cliché) qu’ils se faisaient des Gilets jaunes. Ce traitement réservé à la classe ouvrière, à ses représentants et aux syndicalistes relève aussi du refus de toute opposition au libéralisme économique. Comme l’expliquait le journaliste Michel Naudy, dans le film Les Nouveaux Chiens de garde, « pour la très grande majorité [des journalistes], dès l’instant où [les membres des classes populaires] sortent de leur rôle, […] alors ils deviennent dangereux. Parce qu’ils rompent avec le consensus mou de la démocratie molle. Ils rompent la règle du jeu, ils brûlent des pneus, ils occupent des usines, ils séquestrent des patrons, ils sont hors le champ social. Et là, l’appareil idéologique montre ses dents et mord cruellement. Et ce qui est moquerie de classe devient, à certains égards, exclusion, voire haine de classe [20]. »

Et, à l’inverse, les médias traditionnels, quels sentiments inspirent-ils au peuple ? S’ils ont exercé leur emprise sur le public tout au long du XXe siècle, leur crédit a depuis été fortement entamé : les charniers de Timisoara, les guerres du Golfe, les armes de destruction massive en Irak, le Kosovo, le Traité constitutionnel européen, les « faits divers » (Outreau, RER D, etc.), sont passés par là et ont laissé des traces. Mais il faut le souligner : il n’y a pas que des animateurs vedettes et des commentateurs qui ont été impliqués dans la propagation de fake news et dans la propagande en tous genres. Il y a eu des directeurs de journaux, des rédacteurs en chef, mais aussi des journalistes, des reporters, des photographes… Des journalistes inconnus, des reporters inconnus, des photographes inconnus. La pression subie, la précarité réelle, ne doivent pas faire oublier que les journalistes – tous les journalistes – ont une responsabilité qui mérite une exigence sans faille.

Florence Aubenas raconte comment, à la fin de son enquête pour Le Quai de Ouistreham [21], lorsqu’elle est allée trouver ses collègues femmes de ménage pour leur révéler qu’elle était journaliste, l’une d’entre elle lui a répondu : « Depuis quand les journalistes s’intéressent à nous ? » Pour la grande reporter, « l’échec du journalisme, c’est vraiment ce manque de confiance que les lecteurs, les auditeurs ont vis-à-vis de nous […]. Les informations qu’on donne de la société […] ne sont pas celles qu’ils aimeraient partager ou celles qu’ils aimeraient connaître. Elles sont celles qui nous intéressent, qui intéressent ce monde clos de la presse, qui a ses codes, qui a ses intérêts […] Et je pense ça, c’est un sacré problème [22]. »

« Ça et la proximité avec nos sources, ajoute Aubenas. On me demande souvent “mais vous n’êtes pas trop proche des gens ?” et effectivement à Ouistreham j’ai gardé des copines […]. Mais, le problème, ce n’est pas d’être copine avec une femme qui fait le ménage à Ouistreham ou quelqu’un qui travaille dans une usine de plastique à Montréal-la-Cluse. Non, le problème c’est quand on est copain avec Macron ou avec un chef d’entreprise puissant qui vous tient en son pouvoir. » En effet, si les médias ne réussissent plus à prescrire ce qu’il faut penser, ils continuent de fixer, avec l’aide des dirigeants politiques et économiques, l’agenda médiatique. Ils imposent ainsi ce à quoi il faut penser. Pour le sociologue Patrick Champagne, « ce que l’on appelle le “pouvoir des médias” pourrait bien n’être pour l’essentiel que le pouvoir de ceux qui ont un intérêt à croire et à faire croire au pouvoir des médias, et dont font partie, au premier chef, tous ceux qui participent du pouvoir des médias [23]. » Loin, très loin du peuple.

Mathias Reymond




Source: Acrimed.org