Septembre 2, 2019
Par Lundi matin
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Dimanche 1er septembre, on dĂ©couvrait une Ă©tonnant Une sur Mediapart. Sous l’onglet « terrorisme Â» on pouvait dĂ©couvrir la nouvelle angoisse des services de renseignement français : Ces revenants du Rojava qui inquiĂštent les services de renseignement. L’article signĂ© par les journalistes Matthieu Suc et Jacques Massey a immĂ©diatement soulevĂ© la polĂ©mique sur les rĂ©seaux sociaux tant les informations rĂ©vĂ©lĂ©es et le vocabulaire choisi semblaient tout droit sortis d’un mauvais rapport de la DGSI. Nous publions ici une tribune de Corinne Morel Darleux, elle aussi « revenante Â» de deux missions au Rojava, et qui dit sa stupĂ©faction. Nous publierons demain un second article qui dĂ©montrera que certaines des informations rĂ©vĂ©lĂ©es par le site d’investigation prĂ©fĂ©rĂ© des français s’avĂšrent inexactes et non vĂ©rifiĂ©es.

Elle fait froid dans le dos, cette Une sur les « revenants du Rojava Â», entre radicalisation et film de zombie. Et cette photo hĂ©rissĂ©e de kalachnikovs, ce chapo indiquant que “certains d’entre eux voudraient passer Ă  l’acte en France” ! On se souvient du JDD et ses fameuses boules de pĂ©tanque hĂ©rissĂ©s de lames de rasoir sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, dont il sera d’ailleurs beaucoup question dans l’article. On frĂ©mit.

Soulagement, on apprend assez vite – pour ceux qui dĂ©passent encore les titres – qu’il s’agit en rĂ©alitĂ© d’une “douzaine d’individus”, dont “l’inexpĂ©rience militaire [a conduit] Ă  les affecter en prioritĂ© Ă  des travaux d’amĂ©nagement et de terrassement”, et qui n’auraient pas pensĂ©, une fois en Syrie, Ă  communiquer sur des applis cryptĂ©es. SĂ©rieux. On y apprend ensuite que le tir sur l’hĂ©licoptĂšre de gendarmerie lors de l’expulsion Ă  Notre Dame des Landes, mentionnĂ© dans ce chapo saisissant, est en fait une fusĂ©e Ă©clairante. Nul besoin au demeurant d’ĂȘtre un “vĂ©tĂ©ran du Rojava” pour manier une fusĂ©e Ă©clairante, une rapide recherche indique qu’elles sont vendues sur Internet pour les “soirĂ©es illuminĂ©es, fĂȘtes nationales, dĂ©part en retraite, Ă©vĂ©nements, fiançailles, mariage, baptĂȘme”. Mais surtout, on parle beaucoup dans cet article de “prĂ©-terrorisme”, ce concept Ă©tonnant popularisĂ© par le film Minority Report, pour ensuite reconnaitre qu’en fait non, “on n’a pas l’impression que le tabou de la mort soit tombĂ©”. Nuance d’importance.

Et bien sĂ»r pas un mot sur le contexte ni les motivations de ces personnes parties combattre Daech. Pas un mot sur les dizaines de milliers de Daechiens toujours prisonniers des forces arabo-kurdes dans le camp de al-Hol, autrement plus inquiĂ©tants et pour lesquels aucune aide internationale ne pointe le nez. Pas un mot sur les victimes de Daech et les camps de rĂ©fugiĂ©s. Ni sur la situation gĂ©opolitique avec la Turquie. Pis, l’article insinue que ces combattants français auraient mĂȘme prĂ©cipitĂ© la coopĂ©ration de la France avec les services secrets turcs du MIT. Des propos infĂąmants et pour tout dire assez contradictoires. Comme si la DGSI avait besoin de ceux que l’article dĂ©crit comme une “poignĂ©e de jeunes rĂ©volutionnaires Ă©mus par les images de Kobane” pour se rapprocher de la Turquie, membre de l’Otan. Bref, pas un mot sur les tenants et aboutissants des combats que ces militants de l’”ultra-gauche” ont rejoint. Ni sur les dispositions prises rĂ©cemment en Angleterre sous couvert d’état d’urgence pour emprisonner Ă  leur retour les militants internationalistes qui se rendent en Syrie du Nord, quelles que soient leur activitĂ©s, mĂȘme civiles, lĂ -bas. C’aurait Ă©tĂ© une information intĂ©ressante, parfaitement dans le sujet, dont peu de mĂ©dias français ont parlĂ©. Et en lien avec la rĂ©pression policiĂšre et judiciaire des milieux militants dont Mediapart s’est pourtant beaucoup fait l’écho en France. Mais rien de tout ça. On nous livre un dossier Ă  charge, clĂ© en main.

Et pour mieux jouer l’effet de stupeur et faire masse (“tout en se gardant de dramatiser”), les auteurs n’hĂ©sitent pas Ă  coller pĂȘle-mĂȘle dans le mĂȘme article, sans en expliciter les liens, la ZAD, la lutte contre Vinci, le blackbloc et les rĂ©seaux libertaires, les gilets jaunes, Tarnac, et lĂ -bas les combattants engagĂ©s dans la lutte contre Daech – comme l’armĂ©e française – et ceux de la Commune internationale, entiĂšrement civile, dont le projet principal est de planter des arbres : https://makerojavagreenagain.org/ (voilĂ , ça fait des mois que je dis que c’est devenu une action subversive). A ce compte-lĂ  on se demande mĂȘme pourquoi les auteurs n’ont pas poussĂ© jusqu’à titrer sur les liens avec la Colombie, puisque deux militants d’ultra-gauche s’y seraient rendus. Le lien avec le Rojava ? L’article ne le dit pas. Pas plus qu’avec les locaux et vĂ©hicules incendiĂ©s en France, Ă  part un laconique “croit savoir le haut gradĂ©”. Mais peu importe, on a lĂ  tout l’attirail de l’”ultra-gauche” fantasmĂ©e par les RG.

Il y aurait certes des articles d’investigation Ă  faire sur le sujet, des tĂ©moignages Ă  rĂ©colter, des analyses Ă  pousser. Mais le ton lui-mĂȘme discrĂ©dite tout le papier. Personne ne “joue” aux Brigades internationales. Je passe la mention de l’”improbable « brigade Henri-Krasucki Â»” : cet adjectif, sans doute destinĂ© Ă  faire ricaner le lecteur, traduit une mĂ©connaissance inquiĂ©tante du rĂŽle dudit Krasucki dans la RĂ©sistance et des actions de sabotage menĂ©es au sein des FTP-MOI (rĂ©fĂ©rence loin d’ĂȘtre anodine, et qui au demeurant aurait fait un article de fond particuliĂšrement intĂ©ressant). Parler de femmes “affectĂ©es aux conseils populaires”, dans un territoire oĂč l’émancipation des femmes est l’objectif premier du projet politique, oĂč les unitĂ©s fĂ©minines de dĂ©fense, les YPJ, ont fait la guerre “comme des hommes” (une des revendications de la Commune de Paris, lĂ  aussi ç’aurait produit un article intĂ©ressant)… Ecrire cela est inexact et insultant. Cet article n’est pas un article, mais une tribune. Elle aurait pu ĂȘtre publiĂ©e sur un blog de Mediapart, il s’y exprime de nombreuses opinions assez variĂ©es. Mais en Une du Journal, j’avoue mon incomprĂ©hension.

Tout ça n’est pas trĂšs sĂ©rieux. Mais qui le saura ? Ce qu’il en restera, en Une de Mediapart, c’est une espĂšce d’affaire Tarnac du pauvre, de JDD du Rojava. Il y a pourtant fort Ă  dire sur la situation en Syrie du Nord et sur les questions de “sĂ©curitĂ© intĂ©rieure”, sur la rĂ©surgence de Daech, et mĂȘme sur les milieux antifas, la dĂ©gradation des infrastructures matĂ©rielles ou la lutte armĂ©e. Mais jouer Ă  se faire peur et exacerber la paranoia, comme si on n’avait pas assez de rĂ©els motifs d”inquiĂ©tude comme ça, donner du prĂȘt-Ă -penser tout droit sorti des cartons de la DGSI, appauvrir la pensĂ©e… Le sujet mĂ©rite mieux que ça. La pĂ©riode mĂ©rite mieux que ça. Mais la complexitĂ©, visiblement, a fait long feu. MisĂšre.

Nota Bene :

Je me suis rendue au Rojava deux fois en l’espace de quinze mois :

— Carnet du Rojava

— Dix jours en Syrie, entre guerre et rĂ©volution




Source: Lundi.am