Mai 18, 2016
Par Brest Media Libre
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Mayotte est située dans l’Océan Indien, et fait partie de l’archipel des Comores. Elle est divisée en deux îles : Dzaoudzi / Pamandzi (Petite Terre) et Mayotte (Grande Terre). Il faudrait un livre entier pour relater son histoire.

Pour résumer en quelques lignes, Mayotte est vendue à la France en avril 1841, puis connait de nombreuses périodes où elle change de statut. Sur l’île, deux positions politiques principales s’opposent : d’un côté la volonté d’indépendance, d’être rattaché aux Comores, et de l’autre côté, la volonté d’intégrer la République Française, et devenir ainsi un territoire français à part entière.

Dès 1958, Mayotte cherche la départementalisation. En 1976, la population est consultée pour savoir si Mayotte doit rester en République Française, ou si elle doit intégrer l’État Comorien. 17 845 Mahorais-e-s votent pour le maintien de Mayotte en France, contre seulement 104 voix en faveur de l’intégration à l’État Comorien. La même année, une loi organise la Collectivité Territoriale de Mayotte sur le modèle départemental français (préfet, conseil général, communes), mais les lois françaises n’y sont pas appliquées.

En 2009, un référendum est organisé sur la départementalisation de Mayotte : avec 57% de taux de participation, 95% des votant-e-s confirment leur volonté de rester attaché-e-s à la France.

Le 31 mars 2011, Mayotte devient officiellement le cent-unième département français, et le cinquième département français d’outremer.

L’histoire de Mayotte est intimement liée à la France depuis sa colonisation en 1841. La départementalisation était voulue par une grande partie des Mahorais-e-s, et ce depuis des dizaines d’années. Pour autant, un grand décalage existe entre Mayotte et la métropole : La vie y est très chère, les aides sociales sont ridicules, le taux de chômage est très haut.

Mayotte ne bénéficie pas du tout des mêmes droits que les autres départements français. Ainsi, le code du travail appliqué à Mayotte n’intègre que 25% de la législation métropolitaine. Résultat, les semaines de travail sont de 39h, pour 35h en métropole. Du côté des prestations sociales, les inégalités semblent plus accrues que’en métropole : par exemple, le RSA socle versé aux Mahorais-e-s bénéficiaires est de 268,08 euros par mois contre 524,68 euros dans les autres départements français, c’est à dire 50% de moins. En 2012, il s’élevait à peine à 25% du RSA socle métropolitain… De même, pour ce qui est des aides financières d’allocations familiales, retraite, logement : les montants ne sont pas calculés de la même manière qu’en métropole, ils sont bien inférieurs à ce qu’ils devraient être. Les Mahorais-e-s dénoncent également avec ferveur le peu d’infrastructures publiques sur l’île (écoles, établissements de santé). À Mayotte, le taux de chômage atteint 19%, et touche 61% des 15-24 ans actif-ves. Plus de 27% des Mahorais-es vivent sous le seuil de pauvreté.

Cinq ans, jour pour jour, après la départementalisation de Mayotte, une grève générale est lancée, dont la principale revendication est l’égalité réelle. La grève, appelée par une intersyndicale (CGT, FSU, UD FO, l’UIR CFDT, SAEM, Snuipp et Solidaires) débute le 30 mars 2016, et dure deux semaines. En novembre 2015, une grève générale avec les mêmes revendications avait déjà été lancée, mais interrompue à cause de l’état d’urgence.

Chronologie non exhaustive depuis le début de la mobilisation mahoraise

En septembre 2015, la société Colas menace de licencier les représentant-e-s syndicaux-les impliqué-e-s dans le mouvement de juin 2015 (mouvement de grèves) pour l’exemple, afin de dissuader de probables prochaines grèves. Les syndicats menacent alors d’une grève générale, pour dénoncer ces méthodes d’intimidation. S’ajoute à cela un ras le bol sur les différences de traitement, Mayotte peut s’enflammer à tout moment…

Le 14 octobre 2015, une Commission Consultative du Travail Extraordinaire se tient, rassemblant des parlementaires, le préfet, des organisations syndicales et patronales. Après 2h de discussion, FO, CGTma et CFDT quittent la CCT, considérant que leurs exigences n’avaient pas été satisfaites, à savoir l’annulation du licenciement des trois délégué-e-s syndicaux-les de Colas. L’intersyndicale annonce une grève générale privé-public dès le 3 novembre.

Le 3 novembre rassemble 2000 grévistes selon les syndicats, 900 selon les flics. La grève générale est suspendue jusqu’à la venue de la ministre des Outremer, George Pau-Langevin. Selon les syndicats, des salarié-e-s ont subi des pressions de la part de leur supérieurs et entreprises pour ne pas prendre part à la grève. 51% des enseignant-e-s du premier degré étaient en grève ce jour là.

Le 10 novembre, la lutte reprend de plus belle. Les barges reliant Petite Terre à Grande Terre sont bloquées. Des rond-points le sont également. Les organisations syndicales estiment que d’autres actions sont inévitables si des réponses ne sont pas apportées avant le départ de la ministre des Outremer. L’intersyndicale décline la proposition de rendez-vous des conseillers de la Ministre. Ils consultent les syndiqué-e-s quant aux décisions à prendre.

À 19h, le syndicat SGP Police est reçu par les conseillers de la Ministre : les forces de l’ordre connaîtraient aussi de grosses difficultés dans l’exercice de leurs fonctions. La grève est suspendue, l’intersyndicale accepte la rencontre avec la ministre. La grève générale reprendra le 12 novembre, mais elle est très rapidement interrompue, dès le 14 novembre, du fait de l’état d’urgence. La lutte passe sous silence pendant quelques mois.

En février, après une nouvelle prolongation de l’état d’urgence par le gouvernement français, l’intersyndicale décide de reprendre la grève générale débutée en novembre, avec les mêmes revendications : une réelle égalité, et une vraie justice pour Mayotte. La reprise de la grève est prévue pour le 30 mars.

À l’occasion de cette reprise de la grève générale, le syndicat majoritaire de la Caisse de Sécurité Sociale de Mayotte (CGT) appelle à suivre le mouvement, et le syndicat FO à La Poste dépose un préavis de grève illimitée.

Le 30 mars, la grève démarre. Un rassemblement a lieu le matin, place de la République, où 1000 personnes se rassemblent (seulement 350 d’après les flics) : un départ en cortège se fait à destination de la Préfecture. Cette rencontre n’aboutissant à aucunes propositions de la part de la Préfecture, la grève est reconduite le lendemain.

Dès le lundi 4 avril, des routes sont bloquées, la circulation est très difficile. La grève se poursuit. Les élu-e-s expriment leur soutien, et promettent même de rédiger un document présentant les revendications des Mahorais-e-s, et de le faire remonter à Paris.

Le blocage des axes routiers ralentit l’économie. Les magasins ne sont plus approvisionnés, les déplacements en transports sont compliqués. Malgré le soutien des élu-e-s du conseil départemental, le préfet Seymour Morsy est en total désaccord avec ces blocages : « Que les gens aient le droit de grève, oui, qu’ils expriment leur mécontentement, oui, mais qu’ils gênent l’activité et la circulation du département, non. »

La colère éclate dans plusieurs villages : des voitures sont brûlées, des vitrines sont “redécorées”, le mécontentement se fait voir et entendre.

Le vendredi 15 avril, la ministre des Outremer George Pau-Langevin reçoit pendant 5h une intersyndicale FSU, FO, CGT, FAEN, CFDT, Solidaire, venue à Paris. Un accord “de méthode” est trouvé avec la métropole, pour répondre aux revendications des Mahorais-e-s sur l’égalité réelle :

  • Application du code du travail métropolitain à Mayotte dès 2018
  • Accords de branches négociés en métropole appliqués de manière automatique dès la fin de l’année 2016
  • Augmentation des salaires des fonctionnaires
  • Revalorisation du minimum vieillesse avant la fin de l’année 2016
  • Un projet de CMU (Couverture Maladie Universelle) avant la fin de l’année 2016

Un appel à “tout bloquer” est lancé pour le 10 mai par les militant-e-s contre la loi travail. L’appel, intitulé “Joue la comme Mayotte” reprend les revendications portées par les Mahorais-es, et appelle à prendre exemple sur leur mouvement : « Unissons-nous contre la loi Travail, pour l’égalité des droits et contre l’asphyxie de notre quotidien. »

Mercredi 11 mai, Le Centre Hospitalier de Mayotte (CHM) est en grève suite à un préavis déposé par le directeur de l’hôpital. Leurs revendications sont très nombreuses, avec notamment : surcharge de travail, surcharge d’activité, offre de soins, qualité de soins, politique économique, insécurité, etc. Il faut savoir que, même si la France se transforme de plus en plus en désert médical, pour Mayotte c’est bien pire : on compte 41 médecins pour 100000 habitant-e-s (en France, c’est 156 médecins pour 100000 habitant-e-s).

La grève du CHM dure jusqu’au vendredi 13 mai. Elle doit reprendre le vendredi 20 mai, jour où le directeur de l’hôpital, Etienne Morel, et le directeur de l’ARS, Francois Maury, doivent se rendre au ministère. Un appel à manifester le 20 mai a été lancé par l’intersyndicale du CHM, pour soutenir une meilleure prise en charge à l’hôpital. La grève ne sera que partielle, les urgences vitales étant assurées.

Silence radio chez les médias de métropole

Face à tant d’événements, on peut se demander pourquoi les médias de métropole ont attendu près de deux semaines avant de parler de Mayotte.

Plusieurs hypothèses peuvent être avancées.

Les négociations avec la ministère des Outremer se passent en France, et les grands médias nationaux sont beaucoup plus au courant de ce qu’il se passe en métropole qu’en outremer. Par ailleurs, depuis quelques semaines, les médias se concentrent surtout sur quelques sujets en particulier (loi travail, Panama Papers, télé-réalité politique, etc). Les négociations devant être replacées dans leur contexte, les médias évoquent enfin la grève générale mahoraise.

Une mobilisation en ligne a aussi permit de porter la voix des Mahorais-es, grâce au mot clef #SaveMayotte, porté par le collectif Bouge-Toi Mayotte. Le 12 avril, le hashtag #SaveMayotte fait partie des sujets les plus discutés sur Twitter.

La “violence” : thème de prédilection des médias, bras droit de l’État et des flics

En revanche, l’annonce médiatique en métropole de la grève générale se fait au même moment que des ’’violences’’ dans ce département : des affrontements entre “bandes de jeunes”, des dégradations, une “augmentation de l’insécurité”… Ce sont donc surtout les violences à Mayotte qui intéressent les médias, qui doivent tout de même situer le contexte du département, c’est à dire la grève générale et la revendication d’égalité réelle.

Ces violences, traitées par les médias métropolitains, apparaissent comme inacceptable, où des “jeunes armés” terrorisent les Mahorais-e-s, faisant grandir “l’insécurité” sur l’île. Des renforts étaient d’ailleurs déployés à Mayotte par le ministre de l’Intérieur, les forces de l’ordre étant en sous-effectif.

On peut ici constater, comme d’habitude, la rapidité d’agir de l’État pour faire face à des “violences”, et leur lenteur, voir même leur déni, lorsqu’il s’agit de violence institutionnelle qui se traduit par des inégalités sociales entre Mayotte et la métropole. De même pour les médias, qui ne relaient ce qui se passe à Mayotte que lorsque des violences éclatent sur l’île. Le message envoyé à Mayotte est clair : vos revendications pour une égalité réelle, on n’en parlera pas en métropole, sauf si vous caillassez des voitures ! C’est d’ailleurs un constat qu’ont fait les syndicats mobilisés à Mayotte : il a fallu de la casse pour obtenir des réponses et une réaction de la part du gouvernement.

La colère sur l’île n’est que le résultat d’un délaissement de la part de l’État Français, le résultat des inégalités, du peu de ressources financières des habitant-e-s, du trop peu d’infrastructures publiques (écoles, hôpitaux, etc).

Sources :
http://www.mayotte-observer.com
http://www.linfokwezi.fr

Plus d’infos sur l’insuffisance de la couverture médicale à Mayotte :
http://www.smg-pratiques.info/Face-a-une-penurie-chronique-de.html




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