Avril 12, 2021
Par Lundi matin
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Née en 1898, morte en 1983, May Piqueray a traversé le XXe siècle animée par la révolte. Refusant de serrer la main de Trotski ou fabriquant des faux papiers jusque dans les bureaux des autorités de Vichy, côtoyant Makhno, Emma Goldman, Marius Jacob, elle ne cessera de lutter, réfractaire à toutes les injustices. Autobiographie d’une anarchiste, judicieusement rééditée par les éditions Libertalia. [1]

« Non, les anarchistes ne sont ni des utopistes, ni des rêveurs, ni des fous, et la preuve, c’est que, partout, les gouvernements les traquent et les jettent en prison afin d’empêcher la parole de vérité qu’ils propagent d’aller librement aux oreilles des déshérités, alors que si l’enseignement libertaire relevait de la chimère ou de la démence, il leur serait si facile d’en faire éclater le déraisonnable et l’obscurité. » C’est par la citation d’un long texte de Sébastien Faure que débute le récit de ses souvenirs, quatre pages qu’elle découvre à 18 ans et qui guideront toute son existence.

Elle nait et grandit en Bretagne, maltraitée par sa mère qui ne lui a jamais pardonné d’avoir failli mourrir en la mettant au monde, cause première d’une révolte contre l’injustice qui ne la quittera jamais. À onze, elle est « placée » chez un négociant en beurre, mais une institutrice qui l’a prise en affection l’engage à son service pour veiller sur son fils souffrant. Elle les suivra au Canada, pourra suivre des études et passera le bac au lycée de Montréal. Elle raconte son retour en France, la guerre, sa formation de sténodactylo, ses premiers boulots, ses premiers amours, sa rencontre avec les « anars » et notamment Sébastien Faure, son « père spirituel », puis Louis Lecoin avec qui elle se consacrera, à partir de 1921, à l’antimilitarisme. Alors que la « grande presse était muette sur ce crime légal qui allait se commettre », l’exécution de Sacco et Vanzetti, elle expédie à l’ambassadeur des États-Unis à Paris un colis piégé, attirant enfin l’attention des journalistes sur cette affaire. Tenant à voir de ses yeux « une personne comme Léon Daudet », elle assiste à un meeting d’extrême droite en compagnie de Germaine Berton, quelques jours avant que celle-ci ne tire sur Marius Plateau, au siège de L’Action française.
« Entrée en anarchie » par instinct, elle se cultive à force de lectures et de discussions et trouve dans l’anarcho-syndicalisme, le cadre pour la conduire à l’action. Secrétaire administrative de la Fédération des métaux, elle assiste au congrès national de la CGT en 1922 à Saint-Etienne, consacrant la scission de celle-ci et la naissance de la CGTU, puis participe au congrès international syndical à Moscou, accompagnant le secrétaire fédéral, porteur d’un mandat d’opposition à l’adhésion de la CGT à la Troisième internationale. Pendant le voyage, elle rencontre, à Berlin, Rudolf Rocker, Augustin Souchy, Emma Goldman et Alexandre Berkman. Au cours d’un repas au Kremlin, scandalisée par la profusion de nourriture alors qu’elle n’a vu que famine et disette chez les ouvriers qu’elle a visités, elle provoque un scandale en montant sur la table et haranguant les délégués. Lors d’un déjeuner avec Trotski, elle entonne Le Triomphe de l’anarchie, de Charles D’Avray. Déterminée, elle refuse de lui serrer la main, réclame la libération des anarchistes et obtiendra que Mollie et Senya Flechine, membres de la Croix noire, soient libérés et condamnés à l’exil.
Infatigable, elle connaitra plusieurs séjours en prison, aidera Alexandre Berkman dans la rédaction de ses mémoires et travaillera pour Joseph Kessel, accueillera chez elle de nombreux migrants, dont Voline et Makhno, à qui elle consacre de longues pages, croisera la route de Marius Jacob, d’Arthur Koestler et de nombreux autres, ravitaillera les réfugiés espagnols dans les camps du Sud de la France. Proche de Louis Lecoin, elle partagera tous ses combats antimilitaristes et sa lutte en faveur des objecteurs de conscience :

« Je hais les fauteurs de guerres, les responsables, quelque soit leur nationalité, ou leur rôle. Hommes d’État, capitalistes, fabricants d’armes, que ce soit un Krupp, un de Wendel, un Zaharoff, qui bâtissent leur énorme fortune par la mort de millions d’hommes… je hais les hommes d’État qui considèrent qu’une guerre est le seul moyen de détruire dans l’oeuf des mouvements sociaux, inévitables quand la misère est telle que les victimes ne peuvent même plus réagir et s’abandonnent à la fatalité et, par conséquent, le seul moyen d’éviter toute révolution et même toutes réformes d’envergure et de sauver les fortunes et privilège acquis.
On dit et on écrit que la guerre est la seule solution pour résoudre les crises. Elle permet de liquider les stocks d’armement, de matières premières et aussi le stock de matériel humain rejeté du travail.
Quelle honte ! Quelle infamie ! À quand la levée en masse des consciences pour exiger le désarmement et pour crier : “Debout les vivants ! Et à bas les armes !“ »

Elle s’occupera longtemps du journal Le Réfractaire, créé en 1974, et participe à la mobilisation pour le Larzac, au rassemblement de Creys-Malville, fin juillet 1977 violemment réprimé. Face aux injustices de la société, l’anarchie l’animera jusqu’à son dernier souffle :

« Et parce que je ne me prosterne pas aveuglément devant les dogmes, vous me décochez le mot “anarchiste“qui, d’ailleurs, ne saurait me déplaire. Eh non, je ne réprouve pas ce qualificatif, avec l’indignation grotesque de tels ignorants des vocables ou de tels partisans de régime à poigne, qui, par méconnaissance ou par hypocrisie, détournèrent le terme de son sens en lui prêtant la signification de “désordre“.

En ma conscience, anarchie signifie : sans lutte d’ambition, sans envie du voisin, sans haines meurtrières, puisque le terme “anarchiste“ exclu tout chef, tout maître, tout despotisme et toutes les dominations de fait qui n’engendrent que guerres et servitudes. »

Quelle vie !

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

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Source: Lundi.am