Novembre 5, 2021
Par ACRIMED
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« Vidéo polémique : un pigeon vivant, attaché à une pancarte lors d’une manifestation de chasseurs, indigne » (Midi Libre, 22/09) ; « Polémique au Prix Goncourt : Camille Laurens soupçonnée de conflit d’intérêt » (Télérama, 22/09) ; « Remplacer la statue de Napoléon par celle de Gisèle Halimi ? La polémique s’empare de Rouen » (Le Parisien, 22/09) ; « Photos privées d’Éric Zemmour : les coulisses de la Une polémique de Paris Match » (RMC, 23/09)

À l’ère de l’info en continu et de ses plateaux de bavardage, les grands médias génèrent des « polémiques » à la pelle, inépuisable carburant de leur fonctionnement autophage. Venu du grec, le terme signifie dès le 16e siècle « disposé à la guerre », « batailleur, querelleur », avant de désigner une controverse, en général par écrit. Dans son Dictionnaire du journalisme et des médias (Presses universitaires de Rennes, 2010), Jacques Le Bohec apporte cette définition : « Dispute publique que nombre de journalistes adorent relayer et attiser. Voire créer parce que c’est spectaculaire et que cela fait vendre, au risque de simplifier outrageusement les enjeux et les problèmes. »

Parfaitement adapté aux normes « guerrières » du flux et des formats médiatiques – pensons aux « débats » sous forme de matchs de catch –, produit de pratiques professionnelles routinières – scruter la « guerre » des réseaux sociaux –, l’usage du terme est devenu totalement performatif : décréter une « polémique », c’est, en soi, faire « advenir » un « événement » dans les médias. Peu importe le flacon, pourvu qu’il y ait l’ivresse… Une déclaration raciste d’Éric Zemmour sera ainsi jugée « polémique », au même titre qu’un projet de vente de chemins ruraux dans la Nièvre [1]. Un nivellement ordinaire qui concourt, s’il en était besoin, à la dépolitisation ambiante.

Galvaudée à outrance, « la polémique » permet en effet aux médias qui la fabriquent de ne pas avoir à caractériser plus finement le phénomène dont ils parlent, ni de justifier le fait qu’il soit « mis à l’agenda ». Dans le cas de discours racistes et xénophobes (condamnés en justice), parler de « polémique » est un des mécanismes contribuant à la relativisation et donc à la banalisation de l’extrême droite. Dans d’autres cas, « la polémique » fera de propos parfaitement anodins, voire humoristiques… un « scandale » : Sandrine Rousseau, candidate à la primaire de l’écologie « a l’art des propos polémiques. Encore récemment, invitée sur Europe 1, elle menace la journaliste qui l’interviewe de lui jeter un sort. » (La Dépêche, 5/09) Une « polémique » qui fait surtout polémique… parmi les journalistes, focalisés sur de petites phrases à arracher lors d’interviews politiques, avant de les monter en épingle à coups de bandeaux, de tweets, de reprises dans les journaux d’information et de « débats » de plateau.

Et quelque part, la « polémique » devient ensuite automatique : « Sandrine Rousseau est de nouveau au cœur d’une polémique » (L’Obs, 27/08) ; « La plus polémique… et désormais la plus visible » (Libération, 1/09). Ou encore, au sommet de la disqualification : « Sandrine Rousseau, la candidate “woke” abonnée aux polémiques » (Le Figaro, 31/08) ; « Mon invitée est abonnée aux polémiques […]. Sandrine Rousseau détone par sa radicalité et ses thèses racialistes. Jusqu’où ? » (Sonia Mabrouk, Twitter, 1/09)

Ce vacarme quotidien, des professionnels des médias l’ont théorisé. « Coach média » pour un centre de formation, Emmanuel Vieilly a formé depuis 2016 plus de 500 journalistes et présentateurs. Il déclarait : « Une émission, c’est une histoire, avec des personnages. D’ailleurs, quand Cyril Hanouna vend “Touche pas à mon poste”, il le vend avec la charte des personnages. Si vous ne mettez que des femmes sexy décérébrées, vous n’aurez pas de polémique sur le plateau, tout le monde sera d’accord. Il faut une sexy décérébrée, un séducteur, un intellectuel qui a écrit trois livres… Ça déclenche la guerre, donc ça crée de l’émotion et on a envie de regarder, pour savoir qui va gagner le combat. Comme une bagarre dans la rue, on a du mal à ne pas regarder ». [2]

En roue libre. On voit ainsi l’intérêt principal du mot : servir, par son aspect spectaculaire, un « journalisme de marché » (Le Bohec), entièrement focalisé sur l’audience, donc sur le buzz. Poudre aux yeux, la polémique n’est plus qu’argument de vente… et promotion de marque.

Sophie Eustache, Philippe Merlant et Pauline Perrenot

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Source: Acrimed.org