Septembre 30, 2022
Par CQFD
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En pleine ruée mondiale sur le lithium, un énorme projet de mine menace la petite ville de Cáceres (Espagne). Enterré début 2021 sous la pression d’une ample mobilisation populaire, le projet ressurgit aujourd’hui, greenwashé bien comme il faut.


Illustration de L.L. de Mars

À moins de deux kilomètres de Cáceres, capitale de province de la région espagnole de l’Estrémadure, à l’ouest du pays, la sierra de la Mosca est un lieu de villégiature et de promenade prisé des habitants et des milans qui y planent. Malgré une activité touristique prospère (le centre-ville, classé à l’Unesco, a servi de lieu de tournage de la série Game of Thrones) contrastant avec un climat social sinistré, la menace pèse sur ce massif de montagne moyenne à la flore et la faune méditerranéennes. « L’enfer ! » s’exclame Santiago Márquez, porte-parole de la plateforme Salvemos la montaña (Sauvons la montagne) : le mot s’impose, en effet, pour décrire le projet de mine souterraine de l’entreprise australienne Infinity Lithium. Dans la sierra de la Mosca comme au Portugal voisin, en Serbie ou en Amérique latine, la ruée actuelle vers le lithium motive les pires écocides (voir encadré). Des tunnels plus larges qu’une autoroute, des camions de huit mètres de haut pour charrier la terre extraite des cavités adossées au tunnel principal, et creusées par des machines téléguidées afin de limiter les risques en cas d’éboulement… Ce n’est pas de son imagination que Santiago tire ce scénario de film d’horreur post-apocalyptique, mais des documents publiés par l’entreprise.

Pourtant, l’enfer de la mine, Salvemos la montaña pensait en être sortie. Au printemps 2021, le gouvernement de l’Estrémadure a en effet refusé de délivrer le permis nécessaire aux premiers sondages sur le terrain où doit être creusée la mine. À la suite de cette décision, Infinity Lithium a dévissé en bourse : l’action a perdu près des deux tiers de sa valeur en deux jours, obligeant l’entreprise à suspendre sa cotation. La victoire méritée, mais provisoire, d’une mobilisation puissante et bien organisée.

Enterrée, la mine

Tout commence en 2016. En catimini. Les permis d’exploration de la mine sont délivrés mais pas publiés officiellement comme le veut la loi. Les géologues mandatés par l’entreprise commencent leurs relevés de surface près de l’ancienne mine de Valdeflores, en plein cœur de la sierra. Des chemins sont ouverts pour permettre le passage des machines. La rumeur enfle. Renseignements pris, elle se fait sirène d’alarme : une entreprise australienne, Infinity Lithium, prévoit de creuser une mine de lithium à ciel ouvert d’au moins 400 hectares, impliquant la destruction pure et simple d’une grande partie de la sierra. Par ailleurs, le lithium n’étant présent que de manière résiduelle dans le sol, la mine ne suit pas un filon : toute la terre est chargée vers une usine de traitement où le lithium (et d’autres minerais s’il y a) est séparé de la terre dite stérile. Au programme : des nuages de poussière menaçant d’engloutir l’hôpital, l’université et le centre-ville. En outre, le traitement de lithium étant gourmand en eau (environ deux millions de litres d’eau pour une tonne de lithium raffinée), sans législation contraignante, l’aquifère du Calizero, essentiel pour l’écosystème de la montagne, pourrait être utilisé par l’entreprise, entraînant un risque de sécheresse et de contamination. Autre source d’inquiétude : le code minier, datant de la dictature franquiste, permet à l’autorité publique d’exproprier les habitants au profit d’une entreprise privée.

Au programme : des nuages de poussière menaçant d’engloutir l’hôpital, l’université et le centre-ville.

Fin 2016, début 2017, la voie semble donc libre pour les bulldozers et les tractopelles. C’était sans compter Salvemos la montaña. Le collectif se forme à la suite des premières réunions publiques sur la mine, à l’initiative de militants de Podemos – ils se sont désormais retirés afin que la plateforme ne soit pas associée à une formation politique dans l’esprit des gens. Le collectif se donne trois missions : sensibiliser la population sur les risques de la mine, faire pression sur les politiques et activer tous les recours judiciaires possibles.

Depuis 2017, la plateforme organise des manifestations, des actions de sensibilisation, notamment au moyen de très nombreuses pancartes «  No a la mina  » accrochées aux vitrines, pare-brise et fenêtres tout en menant un combat judiciaire. Cette mobilisation porte ses fruits. En mars 2021, en plein confinement, une vingtaine de militants partent à pied pour la capitale régionale, Mérida, à 70 km. Tout au long de leur marche, ils rencontrent un vaste élan de solidarité, largement relayé dans les médias et surtout sur les réseaux sociaux. À leur arrivée, les militants sont reçus par le gouvernement de l’Estrémadure qui les snobait jusque-là et se montre soudain acquis à leur cause. Dans la foulée, les autorités déclarent irrecevable le permis d’exploration. Le projet de mine à ciel ouvert est enterré.

Greenwashing en règle

Mais que seraient des capitalistes qui renonceraient à une source de profit ? Infinity Lithium joue la revanche. Dans sa manche, l’atout maître du ­greenwashing. Son nouveau projet : une mine souterraine, histoire de préserver un peu le paysage. Heureux coup du sort, le cours du carbonate de lithium a explosé, passant de 6 430 euros la tonne en janvier 2021 à près de 70 000 euros courant 2022 ; un projet aussi dantesque qu’une mine souterraine devient donc rentable. Dans le contexte des plans de relance européens, avec leurs généreuses subventions à la transition pseudo-verte et la fin des moteurs thermiques annoncée pour 2035, ainsi que la guerre en Ukraine qui contraint l’Europe à réorganiser ses approvisionnements en énergies, le rapport de forces conquis de haute lutte en 2021 n’est déjà plus d’actualité. Sur Cáceres les milans planent et le risque d’une mine aussi.

Thibaut Gauthier

Passion lithium

Portugal, Espagne, Serbie… depuis quelques années, les projets de mines de lithium s’accumulent, dans une tentative européenne désespérée de faire pièce aux principaux producteurs mondiaux que sont l’Australie (49 %), le Chili (22 %) et la Chine (17 %). C’est que ce métal grisâtre, mou et léger, est ce qu’on a trouvé à ce jour de mieux pour confectionner les piles et batteries qui font marcher téléphones et ordinateurs portables, vélos et scooters électriques, sans parler des voitures « vertes » en passe de remplacer les thermiques.

Le lithium n’est pas rare – pas plus, par exemple, que le plomb longtemps utilisé dans les batteries – mais son usage était resté jusque-là limité à la fabrication de certaines graisses industrielles et au traitement des troubles bipolaires. Pas de quoi justifier une exploitation à grande échelle. D’autant que lithium pur n’existe pas dans la nature, ce qui complique son extraction. Mais ça, c’était avant.

Avec le développement du numérique et la « transition verte », la demande a explosé. On produit chaque année quelque 100 millions de voitures dans le monde ; si tout le parc est remplacé, à raison de 10 kilos minimum par moteur électrique, ça en fait du lithium. Toute une filière minière est donc en train de se constituer à vitesse accélérée, asticotée par le cours du précieux métal qui a été multiplié par presque trente (à valeur constante) en vingt ans. Avec de tels cours, les gisements les plus contraignants tendent donc à devenir rentables et les plus accessibles (notamment les salares du triangle Chili-Bolivie-Argentine) pourraient bien redessiner la carte géopolitique des ressources naturelles. Quitte à dévaster lieux de vie et écosystèmes, au profit d’une poignée d’actionnaires. •




Source: Cqfd-journal.org