Janvier 16, 2023
Par Lundi matin
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Il a vécu longtemps, a eu de longues et fidèles amitiés, parfois discrètes (Pascal Pia, Jean Reverzy, Maurice Blanchot, Roland Barthes…), fut un lecteur assidu et, là aussi, extrêmement fidèle. Non pas l’homme des coups d’éclat ou des enthousiasmes fugaces, quand il aimait un écrivain, il le suivait, on peut le voir à travers son activité d’éditeur mais aussi dans les innombrables articles qu’il a publiés. Il suffit de regarder le sommaire général, ou encore les index, pour constater la répétition des occurrences, significative d’une bienveillante assiduité. Au fil des ans, Nadeau accompagne les mêmes auteurs, les mêmes idées, la même mémoire, tout en faisant encore des découvertes, car ouvert à toute jeunesse. Il déroule son filet d’encre dans des articles qui tiennent le plus souvent de la chronique et où donc se mêlent parfois ses propres souvenirs, c’est qu’il a vécu de bout en bout dans le jus littéraire et politique du XXe siècle français, plus exactement des années 1930 jusqu’en 2013 – un mois avant son décès, à l’âge de 102 ans, il rédigeait un dernier article.

Fort de 1824 pages, ce troisième tome de Soixante ans de journalisme littéraire est sous-titré Les années « Quinzaine littéraire », 1966-2013, il chemine en fait sur une période plus vaste encore, puisque les diverses parutions et reparutions sont prétextes à raconter les livres et leurs auteurs, à visiter la genèse de tel ou tel ouvrage, les accueils et les écueils, le sort de postérités incertaines.


Tiphaine Samoyault a rédigé une préface qu’elle a intitulée L’autonomie, car la création de La Quinzaine littéraire correspond à l’émancipation d’un homme épris d’une indépendance qui va jusqu’à vouloir s’engager sous son nom dans l’aventure et assumer ses choix en en payant le prix. C’est avec François Erval, aujourd’hui assez oublié, qu’il crée cette Quinzaine dont les premiers collaborateurs sont notamment François Chatelet, Marc Ferro, Michel Foucault, Dominique Fernandez, auxquels se joindront Jean Chesneaux, Edmond Jabès, François Maspero, Serge Fauchereau, Bernard Pingaud, Lucette Finas. Anne Sarraute (la deuxième fille de Nathalie Sarraute) est secrétaire de rédaction.

Il s’agit pour eux tous de rendre compte de l’actualité littéraire, mais aussi d’intervenir dans les divers champs de la création et des idées. Les convictions trotskystes de Nadeau ne se démentent pas, il combat le stalinisme en soutenant les livres de Soljenitsyne, et il est le premier à faire connaître en France les Cahiers de la Kolyma, de Varlam Chalamov, dont il publie des extraits. Son entourage provient toutefois de différentes tendances de la gauche, allant de proches de la revue Esprit à ses camarades trotskystes. Pour ce qui est du choix des contenus, Nadeau reste le patron et se comporte comme tel, c’est lui qui tranche, décide en dernier lieu. Et c’est aussi lui qui s’inquiète des finances toujours fragiles du journal. Parfois des amis renflouent les caisses ; par exemple, en 1975, une exposition est organisée par Edmond Jabès, Jacques Dupin, Michel Delorme et Bernard Noël ; des peintres comme Fromanger, Vieira da Silva ou Miro, des auteurs comme Beckett, Michaux, Leiris, confient à la vente des manuscrits, des dessins, des éditions de luxe, 200 000 francs sont récoltés qui permettent à la Quinzaine de se renflouer et voir venir. En 1990, Maurice Nadeau publie ses mémoires littéraires sous le titre Grâces leur soient rendues  [1]. En 1997, il crée la rubrique Journal en public où il écrit ouvertement une chronique des parutions et de ses lectures, mais aussi des événements en cours.

Ainsi, en juin 1997, après avoir fait part de ses réticences à parler de Georges Bataille, par crainte de trop le simplifier (alors que « son œuvre couvre tant de domaines sans porter l’étiquette d’aucun »), il lui consacre cependant un long développement surtout nourri des souvenirs qu’il a de lui. Et voici que, alors que la « gauche plurielle » vient de remporter les élections, Nadeau écrit soudain, passant à l’actualité immédiate : « Après le premier tour des élections, je sens que la gauche va gagner. De mes intuitions je ne fais confidence à personne, par superstition. Les résultats tombent, plus favorables à mes espoirs que je ne l’espérais. Ouf ! L’air semble plus léger, dit une amie. »  [2]

Maurice Nadeau, fidèle sur le plan littéraire et politique, les exemples ne manquent pas, que rien ne vient contredire. Voyons cet écrivain remarquable, pourtant pas très en vue, sur lequel il a déjà écrit ; il s’appelle Louis Guilloux. À sa mort, en novembre 1980, Nadeau publie : L’honneur discret du métier d’écrivain.

« Louis Guilloux n’est plus. Depuis quelques années on ne rencontrait plus guère son œil pétillant de malice, son sourire ironique, sa main tendue et ses bonnes histoires briochines entre deux bouffées de son éternelle pipe.

[…]

Il représentait une époque qui, elle aussi, s’efface discrètement dans le souvenir : celle des premiers temps du syndicalisme et de la fraternité ouvrière, celle de la Première guerre et des prodromes de la révolution russe, celle des luttes ouvrières durant l’entre-deux-guerres, époque dont il s’est fait le chroniqueur attentif (le cœur placé à gauche), mais quelque peu désabusé. Ce sont toujours les mêmes qui paient les pots cassés, les petits, les humbles, ceux qu’on appelle le peuple. Un peuple constamment berné, bon pour souffrir et aller se faire tuer et qui, par ses révoltes latentes ou ouvertes, incarne néanmoins ce qui reste de meilleur en l’homme : la conception d’une certaine dignité. […] »  [3]

Presque vingt ans plus tard, à l’occasion d’une biographie de l’auteur du Sang noir, il conclut par un souvenir personnel : à Saint-Brieux, Guilloux lui disant : « Je mourrai à mon compte.  » Et Nadeau d’ajouter : « Comme toujours, il a tenu parole. »  [4]

Quinze jours après, c’est à Fred Deux qu’il s’adresse. Il vient de recevoir un livre édité par André Dimanche, augmenté de 24 CD (combien d’heures enregistrées ?), Fredy est un sacré parleur, un bouleversant bavard, Maurice Nadeau fut son premier éditeur, son découvreur, du temps de La Gana, qu’il signait « Jean Douassot ». À ce jour il le tutoie dans sa chronique (« Fredy, une fois de plus, tu me stupéfies. »  [5]), c’est une véritable lettre à un ami qu’il partage avec les lecteurs de La Quinzaine.

Mais voyons le Nadeau politique. Illustration : en août 1968, il rédige un éditorial qui a pour titre La Liberté, qu’il ne signera pas, c’est en écho avec ce qui se passe à Prague, et donc le journal tout entier s’exprime ici à travers les mots du « patron » :

« À première vue, les événements de Prague semblent la répétition d’innombrables précédents historiques : un grand pays envahit une petite nation pour lui imposer sa loi, pour l’occuper militairement, pour la maintenir en dépendance. […]

Pourtant un fait nouveau se dessine. C’est sans doute pour la première fois dans l’histoire qu’une grande puissance estime comme une condition impérative et indispensable pour le maintien de sa domination, le rétablissement d’une censure, supprimée, il y a quelques mois à peine, dans une liesse générale. L’hommage rendu de cette façon détournée et involontaire s’adresse non seulement au courage des écrivains, intellectuels et journalistes tchécoslovaques, mais aussi à la puissance de la parole et à la force de quelques idées apparemment simples qui s’ordonnent autour d’une seule notion : la liberté.

[…]

Il se peut qu’ils soient obligés, momentanément de reculer. Mais ils savent tous, et nous le savons avec eux, que leur action est loin d’être achevée et que leurs idées resteront invincibles. »  [6]

Boris Souvarine

Le nom de Boris Souvarine apparaît à de nombreuses reprises dans les pages de ce tome trois. On se souvient que Souvarine  [7] (pseudonyme emprunté au saboteur anarchiste du Germinal de Zola) compta parmi les premiers déçus du communisme stalinien, lui qui, en tant que délégué permanent du Parti communiste français à Moscou, puis comme membre du comité exécutif du Praesidium et du secrétariat de l’Internationale Communiste, avait pris parti pour Trotsky contre Staline dès l’affaiblissement de Lenine, malade. Mais, tout en restant communiste, il préféra s’écarter du pouvoir, et lui qui avait vécu les événements de près, en connaissant trop de scabreux détails, il ne pouvait pas ne pas critiquer, ne pas dénoncer le régime. De retour en France, il crée le Cercle communiste démocratique et se lie d’amitié avec Isaac Babel  [8]. Alors qu’au début des années trente les Surréalistes français se font camarades, quelques transfuges comme Raymond Queneau, Michel Leiris, ou Jacques Baron se joignent à lui et participent à sa nouvelle entreprise : une revue intitulée La Critique sociale. Par ailleurs, alors qu’il a donné un sérieux coup de main à Panaït Istrati pour son récit d’un retour désabusé d’URSS (bien avant Gide), Vers l’autre flamme, Souvarine trouve avec difficulté un éditeur pour son ouvrage consacré à Staline, aujourd’hui un classique.

Maurice Nadeau profite d’une biographie écrite par Jean-Louis Panné pour évoquer cette figure importante, comme il l’avait fait déjà au moment de la réédition des numéros de La Critique sociale, une revue dont on prenait la mesure de l’importance quelques décennies plus tard. C’est dans cette revue, en effet, que des personnalités aussi essentielles que Simone Weil et Georges Bataille publièrent des textes de nature politique tout à fait remarquables. Une étude comme La structure psychologique du fascisme  [9] paraît ainsi sous l’égide de Souvarine. Et l’on pouvait trouver aussi dans la revue des textes de Freud, de Marx, ou encore de Blanqui (pas moins que ses Instructions pour une prise d’armes). De Simone Weil, c’est là qu’on a pu lire d’abord ses Réflexions sur la guerre ou ses notes à propos de Rosa Luxembourg ou Otto Rülhe.

Et Nadeau, dans La Quinzaine, de saluer Souvarine, âgé de 88 ans, qui a rédigé une préface vivace, roborative, non sans régler quelques comptes sans doute trop personnels avec certains anciens complices (Bataille, en premier lieu).

« En 1931, Souvarine croit encore à ‘‘la mission historique du prolétariat’’. Et c’est parce qu’il y croit qu’il porte les coups les plus durs à tout ce qui l’adultère ou lui fait obstacle. Il croit à l’avenir. Il croit aux ‘‘jeunes’’. Aujourd’hui qu’il a perdu certaines de ses illusions, il ne s’interdit pas moins de ‘‘souscrire le moins du monde aux divagations des ignorants et des médiocres qui attribuent à Marx et à Engels la responsabilité de tous les maux qui affligent la société actuelle.’’

Reprenant un mot de Benedetto Croce à propos de Hegel, il écrit en 1983, en ce qui concerne le marxisme : ‘‘Il vaut la peine de savoir ce qu’il y a de vivant et ce qu’il y a de mort.’’ »  [10]

Nadeau remarque toutefois, à travers les diverses notes et recensions, notamment celles de Bataille, des exécutions par trop hâtives, c’est que « En fin de compte, la littérature n’a pas la cote à La Critique sociale. Romanciers, poètes, artistes en tout genre sont généralement sacrifiés aux essayistes, aux économistes, aux philosophes, à tous les ‘‘porteurs d’idées’’. »  [11]

Georges Orwell

Il est une autre figure de taille qu’affectionne Maurice Nadeau, Georges Orwell, aujourd’hui trop facilement récupéré par les conservateurs, tandis que toujours calomnié par des staliniens immortels, notamment une certaine historienne (Lacroix-Riz) engoncée dans des vérités de propagande et ignorant les mises au point documentées concernant une fausse affaire de délation. En effet, The Guardian publia en 1996 un article retentissant, repris par nombre de journaux français, qui faisait état d’une liste de noms connus pour leur stalinophilie et aurait été envoyée à un service gouvernemental travaillant à la propagande anti-soviétique. Sauf, que, vérifications faites, si cette liste a bien été consignée dans un carnet, elle n’a jamais été envoyée à quiconque, tout juste partagée avec une amie. Au demeurant, les personnalités listées étant notoires, et l’anti-stalinisme d’Orwell tout autant public, rien de nouveau sous le soleil. C’est à l’occasion de la parution d’un pamphlet ruinant la théorie du mouchard Orwell  [12] que Nadeau reprend dans les grandes lignes cette affaire assez puante…

« L’antistalinisme d’Orwell est public. Il n’était pas nécessaire de fouiller les archives pour en faire un scoop 46 ans plus tard. […] À quoi il faut ajouter qu’aucun écrivain ou journaliste anglais tenu pour ‘‘cryptocommuniste’’ n’a jamais été inquiété par le pouvoir travailliste. Il s’agit donc bien de ‘‘calomnies’’ formulées par des journalistes à l’égard d’Orwell. S’ils ont fait preuve d’émulation contre le soi-disant délateur, cela mène à s’interroger sur les motifs qui font se transformer en moralistes des informateurs pressés et trop amateurs de sensationnel. La calomnie était un des attributs du stalinisme, le stalinisme, même défunt, fait des petits. »  [13]

Dès les années trente, Nadeau découvre avec enthousiasme le premier livre traduit de Georges Orwell, La vache enragée  [14]. Dans un article de 1955  [15], il présente longuement La Catalogne libre, le récit espagnol du journaliste et combattant anti-fasciste qui faillit bien laisser sa peau dans cette aventure. Enrôlé avec le P.O.U.M.  [16], parti sans cesse diffamé par les agents de Moscou, il dut quitter clandestinement le pays pour échapper à une arrestation par le Parti socialiste unifié de Catalogne, appartenant au Kominterm  [17].

« Si vous m’aviez demandé, déclare Orwell, cité par Nadeau, pourquoi je m’étais engagé dans les milices, je vous aurais répondu : Pour combattre le fascisme, et si vous m’aviez demandé pourquoi je me battais, je vous aurais répondu : Pour maintenir le respect humain. »  [18]

Cette très longue et élogieuse recension se termine par un hommage à l’homme, alors que, dans un monde d’après-guerre bipolarisé, où les partis communistes sont puissants, alignés sur Moscou, l’image de l’auteur de La ferme des animaux et de 1984 est fortement travaillée par ses ennemis.

« En dehors des motifs qui font aimer cet Hommage à la Catalogne (qui reste, en dépit de tout, un hommage à la révolution), pour les qualités d’écrivain qu’y déploie l’auteur et sur lesquelles nous n’avons pas suffisamment insisté, on tire l’amère satisfaction de voir la vérité prendre sa revanche sur la diffamation, le mensonge, l’assassinat. Cela ne change apparemment rien à l’ordre du monde, mais permet peut-être à ceux qui veulent le changer de se reconnaître entre eux. Peu importe ce qu’est devenu Orwell par la suite. On peut être sûr que n’a jamais coulé dans ses veines un sang de « traître » ou de « contre-révolutionnaire ».  [19]

* * *

Il faudrait consacrer des mots à Pascal Pia  [20], à Pierre Naville  [21], deux présences essentielles dans la vie de Maurice Nadeau. Naville lui sera très tôt une sorte de guide sur le plan des idées, et, ayant lu son Histoire du surréalisme, Pia l’engagera à parler de littérature dans son journal, Combat.

« J’admire, tout près de moi, Pascal Pia, qui a refusé un destin littéraire comme un destin politique qui l’eussent placé au premier rang, et qui « venu du néant », n’avait d’autre aspiration que d’y retourner, mais sans rien faire pour en hâter le moment : comme si le suicide impliquait une quelconque valeur donnée à son existence. »  [22]

Côté Quinzaine littéraire, en 2008 disparaît Anne Sarraute, qui était toujours en poste à la rédaction, y jouant un rôle majeur. Le journal s’en trouve ébranlé, mais il continue toutefois. En 2011, Nadeau a cent ans, on le fête, il se laisse faire, et poursuit vaillamment sa tâche de chroniqueur et animateur. Il meurt deux ans plus tard. Un mois auparavant il signait encore un texte intitulé « Vous ne laisserez pas mourir la Quinzaine ». Laquelle devient alors La nouvelle Quinzaine littéraire sous l’égide de Patricia De Pas, nouvelle détentrice du capital de la société éditrice, mais un litige avec Thiphaine Samoyault, puis avec Gilles Nadeau, fils de Maurice, fait que ces derniers quittent le navire et créent, avec une équipe constituée de fidèles, le journal en ligne : En attendant Nadeau. Gilles Nadeau s’occupe aussi de la maison d’édition, qui poursuit la tâche qui était celle de Maurice. Patricia De Pas reste avec quelques personnes seulement et le journal, toujours sur papier, devient Quinzaines, et ne paraît plus aujourd’hui que mensuellement, son tirage oscille entre 8000 et 13000 exemplaires  [23].




Source: Lundi.am