287 invitations, rĂ©parties en 10 catĂ©gories : c’était notre dĂ©compte des invitations des « grandes Â» interviews matinales radiophoniques sur la pĂ©riode de mars-avril 2020 [1].

La catĂ©gorie « SantĂ© Â», Ă  laquelle nous nous intĂ©ressons plus particuliĂšrement ici, compte 64 invitations : 52 concernant des « professionnels de santĂ© Â» (parfois plusieurs fois les mĂȘmes – soit 22% au total) et 8 passages mĂ©diatiques accordĂ©s Ă  des membres du « conseil scientifique Â» mis en place par le gouvernement (soit prĂšs de 3% des interventions). Les professionnels de santĂ© (mĂ©decins, cadre de santĂ©, psychologue, pharmaciens) ont des diplĂŽmes rĂ©gis par le code de la santĂ© publique et/ou ont une activitĂ© en matiĂšre de santĂ© qui est reconnue par ce code. Les autres professionnels travaillent effectivement dans le domaine de la santĂ©, mais sont hauts fonctionnaires ou prĂ©sidents de structures hospitaliĂšres sans ĂȘtre eux-mĂȘmes des professionnels de santĂ© au sens du code de la santĂ© publique.





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L’étude de ces intervenants rĂ©vĂšle plusieurs caractĂ©ristiques : les professionnels de santĂ© invitĂ©s sont essentiellement des hommes, mĂ©decins et parisiens. Les autres travailleurs de l’hĂŽpital sont donc largement invisibilisĂ©s, malgrĂ© les enjeux importants que reprĂ©sentent leurs conditions de travail dans une pĂ©riode de crise sanitaire. Enfin, certains invitĂ©s cumulent diffĂ©rentes « casquettes Â» (politiques, entrepreneuriales, etc.) sans que celles-ci ne soient systĂ©matiquement mentionnĂ©es ou interrogĂ©es par les animateurs, et malgrĂ© de potentiels conflits d’intĂ©rĂȘts. Un constat qui pose cette fois-ci la question de la rigueur journalistique et Ă  travers elle, de la qualitĂ© de l’information scientifique et mĂ©dicale.

Des médecins et des hommes parisiens

PremiĂšre observation : comme c’est le cas pour l’ensemble des invitĂ©s, les matinales radio ont, parmi les professionnels de santĂ©, trĂšs majoritairement donnĂ© la parole Ă  des hommes : Ă  hauteur de 90% des interventions (soit seulement 5 interventions de femmes sur 52). Alors mĂȘme que les soignantes sont majoritairement des femmes [2]. Une disproportion particuliĂšrement troublante pour ce secteur !

Seconde observation : si l’on met de cĂŽtĂ© les intervenants Ă©trangers [3], une Ă©crasante majoritĂ© des interventions de professionnels français sont rĂ©alisĂ©es par des franciliens. Que l’un des foyers majeurs de contagion soit alors localisĂ© dans l’Est de la France n’y change pas grand-chose : les matinales se focalisent toujours sur ce qui se passe dans la capitale et, Ă©ventuellement, sa petite couronne. On ne relĂšve ainsi qu’une seule intervention d’un professionnel de santĂ© non francilien : un mĂ©decin du Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Strasbourg [4]. DĂ©risoire donc
 À croire qu’il n’y aurait pas de spĂ©cificitĂ© rĂ©gionale et que ce qui se passe Ă  Paris est transfĂ©rable Ă  n’importe quel autre endroit. Quant aux professionnels de santĂ© des zones « moins touchĂ©es Â» par la propagation du virus, ils n’auront tout simplement pas la parole.

TroisiĂšme observation : les professionnels de santĂ© invitĂ©s par les matinales radio sont, dans leur Ă©crasante majoritĂ©, mĂ©decins [5] : 44 interventions sur les 48 Ă©tudiĂ©es, soit 92%. La plupart du temps, ces mĂ©decins sont Ă  la fois chercheurs (Professeurs des UniversitĂ©s, PU, ou MaĂźtre de ConfĂ©rence, McF) et mĂ©decins (Praticiens Hospitaliers, PH). Ce profil reprĂ©sente plus de 70% des interventions de mĂ©decins (32 sur 44).



Occupant le haut de la hiĂ©rarchie mĂ©dicale, ils peuvent ainsi tĂ©moigner Ă  (au moins) deux titres : en tant que salariĂ©s des hĂŽpitaux et bien souvent chefs de leur service ; et en tant que scientifiques, au plus prĂšs de la recherche en train de se faire. S’agissant des spĂ©cialitĂ©s mĂ©dicales : les interventions de mĂ©decins-chercheurs travaillant sur les questions liĂ©es au virus et Ă  sa propagation sont les plus nombreuses. Ainsi, on dĂ©nombre quinze interventions d’infectiologues, trois d’épidĂ©miologistes, deux d’immunologistes et une d’un parasitologue.

On peut Ă©videmment comprendre une telle polarisation : il s’agit, pour les rĂ©dactions des matinales radio, de chercher Ă  rendre intelligible la crise sanitaire en cours, en donnant la parole Ă  des chercheurs travaillant directement sur le virus ou en tant que spĂ©cialistes de ce type de maladie. Des chercheurs dĂ©tenteurs d’un savoir lĂ©gitime et dont la parole, Ă  ce titre, peut ĂȘtre utile pour comprendre la situation sanitaire et diffuser des connaissances scientifiques.

Leur surexposition pose toutefois question Ă  plusieurs titres, comme nous l’avions Ă©voquĂ© dans un prĂ©cĂ©dent article. Notamment lorsque les chercheurs s’expriment Ă  partir de rĂ©sultats partiels, et qu’on leur enjoint de livrer des avis tranchĂ©s ou des prĂ©dictions. Sans compter le fait que les intervieweurs des matinales ne sont pas des journalistes spĂ©cialisĂ©s, et donnent la parole Ă  des experts sans ĂȘtre en mesure de remettre en perspective leurs travaux (mĂ©connaissance des spĂ©cialitĂ©s et de l’état de la recherche).

Marginalisation des travailleurs de l’hîpital

Par ailleurs, la surreprĂ©sentation des mĂ©decins chercheurs montre que la crise du Covid a Ă©tĂ© surtout apprĂ©hendĂ©e Ă  travers un prisme strictement « sanitaire Â», focalisĂ© sur l’état des connaissances scientifiques – particuliĂšrement flou durant les six premiĂšres semaines Ă©tudiĂ©es –, au dĂ©triment d’autres enjeux. Comme, par exemple, celui des conditions de travail Ă  l’hĂŽpital (ou dans d’autres structures de soin). Certes, les mĂ©decins-chercheurs sont aussi salariĂ©s des hĂŽpitaux, et peuvent donc s’exprimer sur les conditions de travail dans leur Ă©tablissement. Mais on constate, Ă  nouveau, que les premiers concernĂ©s ne sont pas sollicitĂ©s [6]. N’inviter que des mĂ©decins – occupant les positions dominantes dans le champ mĂ©dical – pour Ă©voquer les conditions de travail Ă  l’hĂŽpital confisque de fait la parole d’autres catĂ©gories de travailleurs.

De mĂȘme, on n’a pas entendu celles qui sont les plus nombreuses Ă  l’hĂŽpital : ni les infirmiĂšres, ni les aides-soignantes, ni les Agents des Services Hospitaliers (ASH) chargĂ©es de l’entretien et de la dĂ©sinfection des locaux. Ces personnels, trĂšs majoritairement fĂ©minines, sont pourtant fortement mobilisĂ©s et au plus prĂšs des changements organisationnels opĂ©rĂ©s dans la pĂ©riode. Au contraire, pour Ă©voquer cette rĂ©organisation des services, on donnera lĂ  encore la parole Ă  des chefs de services ou Ă  Martin Hirsch, directeur gĂ©nĂ©ral de l’AP-HP, par deux fois. Ainsi, les premiĂšres concernĂ©es, tout comme celles qui sont directement chargĂ©es de mettre en Ɠuvre la rĂ©organisation, de gĂ©rer les plannings et le matĂ©riel, ne furent pas invitĂ©es.

La marginalisation des points de vue des travailleurs – en particulier les plus « revendicatifs Â» – transparaĂźt Ă©galement dans l’absence de reprĂ©sentants syndicaux ou de membres de collectifs dans les matinales. Des collectifs mobilisĂ©s pourtant depuis des mois dans le cadre des luttes pour l’obtention de moyens Ă  l’hĂŽpital (comme les collectifs inter-urgences et inter-hĂŽpitaux), et dĂšs le dĂ©but de la crise sanitaire dans un contexte de criantes pĂ©nuries (lits, respirateurs, masques).

À l’image d’autres catĂ©gories de professionnels, les reprĂ©sentants invitĂ©s (parfois plusieurs fois, sur diffĂ©rentes antennes) sont ceux des dirigeants [7] :

– FrĂ©dĂ©ric Valletoux, prĂ©sident de la FĂ©dĂ©ration hospitaliĂšre de France sera invitĂ© Ă  trois reprises (France Inter, France Info et RMC) ;

– Lamine Gharbi, prĂ©sident de la FĂ©dĂ©ration de l’hospitalisation privĂ©e et prĂ©sident de Cap SantĂ© [8] est invitĂ© sur Europe 1 et RMC ;

– Romain Gizolme, directeur de l’association des directeurs au service des personnes ĂągĂ©es [9], sera reçu dans la matinale d’Europe 1.

Le constat est sans appel : la parole donnĂ©e aux professionnels de santĂ© reste peu diverse, majoritairement concentrĂ©e sur ceux qui occupent les positions dominantes dans leur champ, Ă  savoir les mĂ©decins-chercheurs des grandes structures hospitaliĂšres de la capitale, ou bien Ă  des reprĂ©sentants de fĂ©dĂ©rations ou de structures reprĂ©sentant les directeurs [10]. Les nombreux travailleurs de l’hĂŽpital, en premiĂšre ligne, seront ainsi largement marginalisĂ©s, de mĂȘme que d’autres structures du soin – professions libĂ©rales du soin et de l’aide Ă  la personne, Ehpad, psychiatrie, etc. (voir l’annexe 1). Un constat qui rejoint celui que nous faisions Ă  propos d’autres catĂ©gories, et qui ici non plus, n’a rien d’inĂ©luctable : il tĂ©moigne plutĂŽt de la vision Ă©triquĂ©e que construisent les grands mĂ©dias du « monde de la santĂ© Â», et de ses problĂ©matiques face Ă  la crise.

Doubles casquettes : le dĂ©voiement des questions sanitaires ?

La promotion des points de vue dominants et son pendant – la marginalisation de la parole des travailleurs – se vĂ©rifie Ă©galement dans le choix des « non-professionnels de santĂ© Â» invitĂ©s Ă  s’exprimer sur la crise sanitaire [11]. On trouve dans cette catĂ©gorie Ă  la fois des directeurs d’institutions de santĂ© publique ou d’agences gouvernementales de santĂ© ; des prĂ©sidents de syndicats ou d’associations. De plus, des directeurs d’entreprise, dont les activitĂ©s sont directement liĂ©es au monde de la santĂ©, mais qui n’entrent pas dans les 12 invitations citĂ©es car ils font partie de la catĂ©gorie « Business Â» prĂ©sentĂ©s dans l’article gĂ©nĂ©ral sur les matinales ont Ă©tĂ© Ă©galement invitĂ©s. À titre d’exemple, intĂ©ressons-nous donc Ă  ces invitĂ©s Ă  travers deux exemples et une problĂ©matique gĂ©nĂ©rale : ont-ils Ă©tĂ© conviĂ©s pour faire Ă©tat de la crise dans leurs structures ou dĂ©fendre leurs intĂ©rĂȘts privĂ©s ?

On l’a indiquĂ© prĂ©cĂ©demment : toutes matinales confondues, un seul professionnel de santĂ© a Ă©tĂ© sollicitĂ© pour tĂ©moigner de la crise des Ehpad (France Inter, 2/04). Le thĂšme a Ă©galement Ă©tĂ© abordĂ© sur Europe 1, Ă  ce dĂ©tail prĂšs que la parole a Ă©tĂ© accordĂ©e pour cela Ă  NadĂšge Plou (13/04), responsable des Ressources humaines (RH) du groupe Korian [12]. NadĂšge Plou n’est pas une professionnelle de santĂ© : elle est issue du secteur privĂ© et a occupĂ© des postes hiĂ©rarchiques chez Carrefour, la Fnac ou encore Tati, trois entreprises dont les prĂ©occupations – nous en conviendrons – sont bien Ă©loignĂ©es du monde du soin.

On peut dĂšs lors questionner le choix d’inviter une responsable RH pour Ă©voquer la situation dans les Ehpad, alors qu’on n’aura pas donnĂ© la parole aux soignants de ces structures. Une confiscation de la parole Ă  peine tempĂ©rĂ©e par le fait que l’un d’entre eux tĂ©moignera par tĂ©lĂ©phone, au cours de la matinale, pour contester l’organisation mise en place dans un Ă©tablissement Korian [13], et expliquer que l’objectif du groupe est avant tout la rentabilitĂ© financiĂšre. Les critiques seront balayĂ©es par la responsable RH et prĂ©sentĂ©es comme mensongĂšres. Quant Ă  l’animateur, Matthieu Belliard, il ne cherchera pas plus loin, acceptera le rectificatif, et « oubliera Â» de questionner son invitĂ©e sur les dividendes prĂ©vus pour les actionnaires du groupe. Un sujet pourtant brĂ»lant
 et documentĂ© : des informations chiffrĂ©es Ă©taient disponibles depuis fin fĂ©vrier dans un communiquĂ© de presse publiĂ© par le groupe Korian lui-mĂȘme. Autant dire que l’intervieweur a ici pleinement investi son rĂŽle de contradicteur !

Autre exemple, sur un tout autre sujet : le 30 mars, la matinale de RTL invitait en duo Laurent Lantieri – chirurgien plasticien (mĂ©decin et chercheur) auteur de la premiĂšre greffe de visage – et Franck Zal – biologiste, PDG, fondateur de l’entreprise HĂ©marina [14] et par ailleurs assez mĂ©diatisĂ© [15]. Les deux professionnels sont sollicitĂ©s pour parler de leur « dĂ©couverte Â» : ainsi que le prĂ©sente RTL, « un ver marin qui contient une molĂ©cule capable de miracles en terme d’oxygĂ©nation. Il suscite de grands espoirs. [
] Pourrait-on imaginer cette super-hĂ©moglobine dans l’arsenal des rĂ©animateurs qui luttent face Ă  l’épidĂ©mie de Covid-19 ? Â» L’intervieweuse Alba Ventura va mĂȘme plus vite en besogne, en annonçant Ă  l’antenne, sans conditionnel, que leur travail « peut sauver des patients en rĂ©animation malades du Covid 19. Â»

Un allant qui n’est pas sans rappeler l’emballement des grands mĂ©dias Ă  propos d’autres « remĂšdes Â» supposĂ©s « miracle Â», de la chloroquine Ă  la nicotine pour ne citer que deux exemples. Emballements qui, rĂ©pondant aux logiques de « scoop Â», abandonnent gĂ©nĂ©ralement la rigueur de l’information sur le bord du chemin, tout en contribuant Ă  la promotion des entreprises privĂ©es des scientifiques concernĂ©s [16]. Et de fait, quelques jours plus tard, 20 minutes (9/04) annonce que l’ANSM (Agence nationale de sĂ©curitĂ© du mĂ©dicament) a suspendu l’essai clinique [17], et avec lui
 les espoirs de RTL !

Mais la palme de l’instant promotionnel, sous prĂ©texte de couvrir « l’actualitĂ© scientifique Â», revient tout de mĂȘme Ă  la matinale de RMC (20/04), qui invite Olivier Bogillot, PDG de Sanofi (et ancien conseiller santĂ© de Nicolas Sarkozy, comme le rappelle Jean-Jacques Bourdin) Ă  faire librement sa rĂ©clame en ouverture de sĂ©ance :

Jean-Jacques Bourdin : D’abord, vous aviez une annonce Ă  faire je crois. Un don Ă  la collectivitĂ©. Sanofi s’engage. Expliquez-nous. Â»

Olivier Bogillot : Oui absolument, on est aujourd’hui engagĂ©s Ă  travers notre mission [
], Sanofi a dĂ©cidĂ© de faire un don de 100 millions d’euros aux hĂŽpitaux, Ehpad et entreprises de santĂ© engagĂ©es contre le Covid.

Amen.

Dans le mĂȘme ordre d’idĂ©es, certains « invitĂ©s santĂ© Â» (qu’ils soient professionnels de la santĂ© ou membres de fĂ©dĂ©rations regroupant des Ă©tablissements de santĂ©) peuvent aussi avoir (ou avoir eu) des mandats politiques, quoiqu’invitĂ©s au premier chef en tant que mĂ©decins. C’est le cas par exemple de Jean Rottner (mĂ©decin urgentiste et prĂ©sident LR de la rĂ©gion Grand-Est). Il est invitĂ© trois fois dans trois matinales diffĂ©rentes. De mĂȘme que Philippe Juvin (RMC, Europe 1 et France Inter), chef de service des urgences Ă  l’hĂŽpital Georges Pompidou, mais aussi maire LR de La Garenne-Colombes et ancien dĂ©putĂ© europĂ©en (jusqu’en 2019). Dans son cas, les trois matinales prĂ©cisent sa casquette politique. Contrairement Ă  FrĂ©dĂ©ric Valletoux (directeur de la FĂ©dĂ©ration hospitaliĂšre de France qui est aussi maire de Fontainebleau et conseiller rĂ©gional en Ăźle de France) : invitĂ© Ă  trois reprises (RMC, France info et France Inter), seule la derniĂšre station mentionnera son mandat de maire sans toutefois prĂ©ciser la couleur politique [18].

Quand les doubles casquettes ne sont pas passĂ©es sous silence, elles servent Ă  asseoir encore davantage l’autoritĂ© de l’interviewĂ©, sans que les mĂ©dias ne portent plus d’intĂ©rĂȘt au mĂ©lange des genres, et Ă  ce qu’il peut impliquer. L’invitation de Philippe Douste-Blazy (Ă©pidĂ©miologiste et ancien ministre) dans la matinale Europe 1 est Ă  ce titre
 Ă©clairante. ConviĂ© Ă  Ă©voquer ses prises de positions vis-Ă -vis des traitements Ă  l’hydroxychloroquine, surtout parce qu’il est Ă  l’initiative d’une pĂ©tition pour Ă©largir l’autorisation de sa prescription, la double casquette (Ă  la fois mĂ©dicale et politique) est soulignĂ©e tout au long de l’interview pour renforcer la lĂ©gitimitĂ© des propos. Ainsi Sonia Mabrouk fait-elle le parallĂšle entre les positions de son invitĂ© et celles d’Olivier VĂ©ran, l’actuel ministre de la SantĂ©, tout en rappelant que Philippe Douste-Blazy est aussi professeur de mĂ©decine et Ă  ce titre, bien au fait des prĂ©cautions Ă  prendre lorsqu’on parle d’essais cliniques, et de l’importance de la dĂ©ontologie mĂ©dicale :

Sonia Mabrouk : Si vous Ă©tiez, Philippe Douste-Blazy, ministre de la SantĂ© en ce moment, si vous Ă©tiez durant cette crise inĂ©dite, en charge de la santĂ© des Français, auriez-vous, en responsabilitĂ©, en conscience, autorisĂ© justement l’élargissement de la chloroquine ?

Philippe Douste-Blazy : Oui. Je l’aurais fait.

L’invitĂ© embraye alors en faisant l’éloge des rĂ©sultats de Didier Raoult et de son Ă©quipe… Mais ce que ne prĂ©cise pas Sonia Mabrouk ni personne dans la matinale, c’est que Douste-Blazy est membre bĂ©nĂ©vole du conseil d’administration de l’IHU MĂ©diterranĂ©e Infection, Ă  savoir le laboratoire de Didier Raoult [19]. Une appartenance qui aurait pourtant mĂ©ritĂ© un signalement…

***

Une nouvelle fois, on constate que les matinales n’ont pas Ă©tĂ© Ă  la hauteur des enjeux. DĂ©connectĂ©s de la rĂ©alitĂ©, les journalistes qui les animent ont invitĂ© leurs semblables – des CSP+ parisiens – en omettant – comme c’est souvent le cas – de prĂ©senter l’intĂ©gralitĂ© de leur curriculum vitae. Le traitement mĂ©diatique massif (et lĂ©gitime) de la crise sanitaire n’a en outre jamais bousculĂ© le modĂšle des matinales : quand bien mĂȘme les sujets traitĂ©s requerraient un haut degrĂ© de spĂ©cialisation, les journalistes scientifiques furent laissĂ©s dans l’ombre, et les « tĂȘtes d’affiche Â», spĂ©cialistes de tout et rien, en pleine lumiĂšre.

Lucile Girard et Pauline Perrenot (avec Maxime Friot et Denis PĂ©rais)

Annexe 1 : L’exercice libĂ©ral, les Ehpad, la psychiatrie
 : les grands absents

L’exercice libĂ©ral ne sera l’objet que de deux interventions : deux mĂ©decins, dont l’un est prĂ©sident du syndicat des mĂ©decins gĂ©nĂ©ralistes. Pourtant, de nombreux professionnels libĂ©raux ont Ă©tĂ© confrontĂ©s Ă  des difficultĂ©s d’organisation et Ă  des manques d’équipements de protection au moins aussi grands – si ce n’est plus – que ceux des hĂŽpitaux. Et les professionnels libĂ©raux sont loin d’ĂȘtre tous mĂ©decins ! On n’entendra pas une seule fois, en un mois et demi, les soignantes ou les auxiliaires de vie, qui travaillent au domicile des personnes, souvent ĂągĂ©es.

De mĂȘme, la situation dans les Ehpad [20] ne fera l’objet que d’une seule intervention (un homme, cadre de santĂ©). Alors mĂȘme que leurs patients (et soignants) sont particuliĂšrement exposĂ©s. Cette absence est d’autant plus flagrante qu’assez rapidement, les chiffres des dĂ©cĂšs dans ces Ă©tablissements ont fait l’objet de points rĂ©guliers. Les intervenants qui seront invitĂ©s Ă  parler de la situation dans ces structures n’ont rien de professionnels de terrain : il s’agit, entre autres, de FrĂ©dĂ©ric Valletoux (prĂ©sident de la FĂ©dĂ©ration HospitaliĂšre Publique, fĂ©dĂ©ration qui comprend aussi des Ehpad), ou encore Phillipe Juvin, chef de service… des urgences ! Vous avez dit confiscation de la parole ?

Enfin, on n’entendra pas du tout parler les professionnels des structures de soins psychiatriques non hospitaliĂšres, qui, comme leurs confrĂšres et consƓurs des hĂŽpitaux, ont Ă©tĂ© fortement impactĂ©s dans leur travail par la crise sanitaire. Des soignants qui manifestent en outre depuis plusieurs annĂ©es pour dĂ©noncer le manque de moyens humains et matĂ©riels dans leur secteur.

Annexe 2 : Professionnels de santĂ© : de fortes disparitĂ©s entre les stations





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Point mĂ©thodologique : sont comparĂ©es ici trois des cinq stations, qui ont invitĂ© une quantitĂ© comparable de professionnels de santĂ© [21] : Ă  savoir France Inter, RMC et Europe 1 qui comptent respectivement 17, 13 et 13 invitations Ă  l’antenne [22].

– Sur RMC, le pourcentage Ă©levĂ© d’interventions de professionnels de santĂ© (42% ou 13 invitĂ©s) masque une trĂšs faible diversitĂ© des intervenants. Ainsi, 12 interventions ont Ă©tĂ© le fait de mĂ©decins chercheurs (PUPH) [23]. Les autres catĂ©gories de travailleurs seront quant Ă  elles complĂštement invisibilisĂ©es. La particularitĂ© de la station par rapport aux deux autres matinales (France Inter et Europe 1), c’est de rĂ©inviter plusieurs fois les mĂȘmes professionnels : Éric Caumes [24] sera invitĂ© deux fois, et Gilles Pialloux [25] sera quant Ă  lui invitĂ© pas moins de quatre fois. De quoi s’interroger aussi sur la fabrication de figures mĂ©diatiques, et le phĂ©nomĂšne des « bons clients Â» qui semble ici Ă  l’Ɠuvre, les deux mĂ©decins ayant Ă©tĂ© extrĂȘmement mĂ©diatisĂ©s ailleurs dans l’audiovisuel et dans la presse.

_- Dans la matinale d’Europe 1, non plus, la diversitĂ© des intervenants n’est pas au rendez-vous
 Notons tout d’abord que la matinale ne donnera la parole Ă  aucune femme professionnelle de santĂ©. Ensuite, sur 13 interventions, 8 ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es par des mĂ©decins chercheurs, auxquels on peut ajouter RĂ©mi Salomon, mĂ©decin et directeur de la commission mĂ©dicale de l’AP-HP. Sur les quatre autres interventions, trois ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es par des mĂ©decins : Xavier Emmanuelli, le fondateur du Samu Social, invitĂ© pour parler de la mise en place d’un numĂ©ro spĂ©cifique Ă  cette structure, dont il est le fondateur (mĂȘme s’il n’y travaille plus aujourd’hui) ; Jacques Battistoni le prĂ©sident du syndicat MG France ; et StĂ©phane Clerget, psychiatre travaillant dans un service de maladies infantiles. Les deux premiers occupent des positions dominantes dans la santĂ©, quant au troisiĂšme, il semble ĂȘtre un habituĂ© de la station [26]. Enfin le dernier invitĂ©, Romain Wantier est le seul non mĂ©decin des invitĂ©s santĂ© de la matinale. Il est psychologue et coordonne le dispositif de crise (plan blanc) de l’hĂŽpital Jean Verdier de Bondy. Sur Europe 1, les invitĂ©s qui ne sont pas des mĂ©decins chercheurs sont donc soit des professionnels exerçant des responsabilitĂ©s (comme Roman Wantier), des figures mĂ©diatiques (comme Xavier Emmanuelli) ou bien des spĂ©cialistes maison (comme StĂ©phane Clerget).

– France Inter se distingue, quant Ă  elle, par une diversitĂ© lĂ©gĂšrement plus grande de ses invitĂ©s. Ainsi parmi les 17 invitĂ©s, « seulement Â» 11 sont des mĂ©decins chercheurs (PUPH), auxquels on peut ajouter deux mĂ©decins qui ne sont a priori pas des universitaires mais qui travaillent Ă©galement Ă  l’AP-HP. Ce qui permettra d’entendre quatre catĂ©gories de professionnels qui n’ont Ă©tĂ© sollicitĂ©es nulle part ailleurs : une psychothĂ©rapeute parisienne ; un mĂ©decin gĂ©nĂ©raliste de Seine-Saint-Denis ; une mĂ©decin gynĂ©cologue-obstĂ©tricienne, Ghada Hatem, Ă©galement directrice d’une structure associative prenant en charge les femmes victimes de violences et de l’excision ; et enfin un cadre de santĂ© en Ehpad [27]. Ces invitĂ©s, bien que trĂšs minoritaires, permettent d’entendre d’autres rĂ©alitĂ©s : les Ehpad, la mĂ©decine de ville, ou encore les violences contre les femmes. Reste que lĂ  encore, les mĂ©decins – qui sont aussi des supĂ©rieurs hiĂ©rarchiques – restent majoritaires [28].


Article publié le 11 Oct 2020 sur Acrimed.org