Avant de revenir sur les principaux rĂ©sultats de notre Ă©tude, nous proposons de rendre compte de notre mĂ©thodologie et des donnĂ©es recueillies. Notre Ă©tude repose sur une recension allant du 17 mars au 30 avril. Elle concerne un ou plusieurs entretiens des cinq principales matinales radios nationales (France Inter, RTL, RMC, France Info et Europe 1) [3].

Une remarque prĂ©liminaire : au total, notre base de donnĂ©es compile 287 invitations. Le choix des Ă©missions rĂ©pertoriĂ©es, diffusĂ©es quotidiennement (hors week-end) entre 7h30 et 8h45, comporte toutefois un biais : Europe 1 totalise un nombre bien plus important d’invitĂ©s (112), devant France Inter (73). Les chiffres des trois autres radios sont plus homogĂšnes (33 invitĂ©s pour France Info et RMC ; 36 pour RTL). Compte tenu de cette disproportion, nous limiterons les remarques transversales Ă  quelques traits saillants pour davantage privilĂ©gier une analyse par chaĂźne et/ou catĂ©gorie.

Les diffĂ©rents invitĂ©s ont Ă©tĂ© rĂ©partis en dix familles [4].





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Premier constat : les reprĂ©sentants politiques sont les plus prĂ©sents (35%), avec les professionnels de la santĂ© (22%), auxquels nous consacrerons une analyse Ă  part entiĂšre dans un second article [5]. Les chefs d’entreprises (« Business Â») reprĂ©sentent quant Ă  eux 16% des interviewĂ©s. Ces trois catĂ©gories Ă©crasent les autres invitĂ©s, reprĂ©sentĂ©s de maniĂšre rĂ©siduelle : entre 4% et 6% pour les universitaires, les syndicalistes (tous confondus), les reprĂ©sentants d’établissements publics ou parapublics. Les catĂ©gories restantes reprĂ©sentent moins de 3% des invitĂ©s : « Culture Â», « ONG Â», « Institutions europĂ©ennes Â», « Autres Â».

Afin de rentrer plus avant dans l’analyse des choix des « grandes Â» matinales radiophoniques, nous proposons de revenir sur plusieurs aspects : la question du genre, celle du pluralisme politique, la reprĂ©sentation du patronat en comparaison de celle des travailleurs, ainsi que la place rĂ©servĂ©e aux milieux universitaire et culturel.

De flagrantes inégalités de genre

Un des rĂ©sultats les plus flagrants de l’analyse des invitĂ©s des interviews matinales est sans doute l’inĂ©galitĂ© entre les hommes et les femmes : sur l’ensemble des radios, les premiers constituent en effet 81% des invitĂ©s, soit plus de quatre invitĂ©s sur cinq. Une tendance qui se vĂ©rifie chaĂźne par chaĂźne : les hommes cumulent 73% des fauteuils sur France Inter, 76% sur France Info, 84% sur Europe 1 (94 hommes et 18 femmes !), et mĂȘme 88% et 89% sur RMC et RTL.

Ce fossĂ© s’accentue dans certaines catĂ©gories : ainsi, sur 45 invitations passĂ©es au secteur « Business Â», 44 l’ont Ă©tĂ© Ă  des hommes. Idem chez les universitaires, oĂč les hommes ont occupĂ© 12 des 14 fauteuils. La catĂ©gorie « Culture Â», rassemblant des Ă©crivains, artistes, etc. ne compte quant Ă  elle strictement aucune femme ! Un secteur pourtant loin d’en ĂȘtre dĂ©pourvu
 Quant aux 101 fauteuils accordĂ©s aux politiciens sur les diffĂ©rentes chaĂźnes, 67 furent occupĂ©s par des hommes, et 34 par des femmes – soit presque moitiĂ© moins.

Dans un rapport datĂ© de mars 2020 concernant l’annĂ©e 2019, le CSA note que « pour la premiĂšre fois, la part des femmes prĂ©sentes Ă  l’antenne – tĂ©lĂ©vision et radio confondues – dĂ©passe la barre des 40% (41% contre 59% d’hommes). Â» Force est de constater qu’avec une part ridiculement basse (19%), les interviews matinales de mars-avril 2020 sont bien en deçà d’une telle moyenne, et explosent mĂȘme les inĂ©galitĂ©s de genre dans le choix des invitĂ©s que leurs rĂ©dactions choisissent de mettre en valeur.

Le trou noir du pluralisme politique

Autre rĂ©sultat important de notre analyse : la grande pauvretĂ© du pluralisme politique dans les matinales radio. La RĂ©publique en marche cumule plus de la moitiĂ© des fauteuils (55 sur 101, dont 4 fois un dĂ©puté  et 51 fois un membre du gouvernement !) S’y ajoutent 3 invitations de reprĂ©sentants politiques Ă©tiquetĂ©s UDI ou Modem, alliĂ©s Ă  la majoritĂ©. Les RĂ©publicains (membres actuels ou ex) cumulent quant Ă  eux 24 passages, soit un quart des invitations, et le Rassemblement national, 5 invitations. Au total, les libĂ©raux et l’extrĂȘme droite auront donc, un mois et demi durant, captĂ© 86% des invitations politiques des cinq principales interviews matinales de ce pays !

Reste, Ă©videmment, fort peu de place
 Le Parti socialiste et Europe Écologie les Verts totalisent respectivement 2 et 1 invitations. La France insoumise, quant Ă  elle, sera reprĂ©sentĂ©e Ă  seulement trois reprises (Jean-Luc MĂ©lenchon est invitĂ© une fois sur Europe 1, une autre sur France Info et Alexis CorbiĂšre est intervenu dans la matinale de France Inter). Le Parti communiste est inexistant, de mĂȘme que le Nouveau parti anticapitaliste et Lutte ouvriĂšre. Un oubli, sans doute. Un tel palmarĂšs confirme la petite musique (de droite) qui, chaque semaine, s’impose aux auditeurs. De fait, il fut impossible de trouver deux jours consĂ©cutifs sans un reprĂ©sentant du gouvernement ou de la majoritĂ© Ă  la radio [6]. La norme fut plutĂŽt une, et mĂȘme deux voix gouvernementales par jour [7].

Et, en prime, quelques doux rĂ©veils ! Le 14 avril par exemple, la diversitĂ© radiophonique nous laissait le choix entre Christophe Castaner sur France Inter, Bruno Le Maire sur RMC, GĂ©rald Darmanin sur France Info, Olivier VĂ©ran sur RTL ou Marion MarĂ©chal Le Pen sur Europe 1. De quoi Ă©craser l’oreiller ! Le lendemain, Le Maire et Darmanin Ă©taient de nouveau prĂ©sents (respectivement sur RTL et Europe 1), mais on pouvait aussi choisir l’extrĂȘme droite grĂące Ă  France Info, qui conversait cette fois-ci avec Louis Aliot. Quelques jours plus tĂŽt, le 9 avril, CĂ©dric O Ă©tait sur France Inter, Muriel PĂ©nicaud sur RMC, Sibeth Ndiaye sur France Info ; ne restait qu’Europe 1 pour trouver l’introuvable, puisque micro fut tendu à
 Manuel Valls ! Mais le 29 avril reste le jour du quintĂ©-plus pour le gouvernement : GĂ©rald Darmanin (RTL), Jean-Baptiste Djebarri (Europe 1), Olivier VĂ©ran (France Info), Jean-Michel Blanquer (RMC) et Muriel PĂ©nicaud (Inter) saturent l’espace.

Les matinales ont bien sĂ»r leurs habituĂ©s : Bruno Le Maire, GĂ©rald Darmanin, Olivier VĂ©ran et Christophe Castaner cumulent ainsi Ă  eux seuls 22 passages sur la pĂ©riode [8], soit un tiers des invitations masculines
 Chez les femmes, Muriel PĂ©nicaud, ValĂ©rie PĂ©cresse, Sibeth Ndiaye, et Marine Le Pen raflent respectivement 5, 4, 3 et 3 invitations : 15 passages au total donc, sur les 34 invitations passĂ©es Ă  des femmes politiques


À noter, Ă©galement, l’ouverture quasi nulle des matinales Ă  l’international : hormis une ministre allemande et une seconde, espagnole, les radios ont trĂšs peu tendu le micro Ă  des personnalitĂ©s Ă©trangĂšres pendant la pĂ©riode Ă©tudiĂ©e, alors que le contexte de pandĂ©mie mondiale le justifiait d’un point de vue journalistique. Quand des points de vue extra-hexagonaux ont Ă©tĂ© reprĂ©sentĂ©s, ce furent exclusivement ceux des hauts responsables libĂ©raux des institutions europĂ©ennes : Charles Michel, prĂ©sident du Conseil europĂ©en est intervenu sur France Inter (17/03), de mĂȘme que la prĂ©sidente de la Banque centrale et le Commissaire europĂ©en pour le marchĂ© intĂ©rieur, Christine Lagarde (9/04) et Thierry Breton (2/04), ce dernier ayant Ă©galement fait un passage sur RMC (21/04). Ursula von der Leyen, la PrĂ©sidente de la Commission europĂ©enne, a quant Ă  elle Ă©tĂ© reçue sur Europe 1 (3/04).

Bref, le constat est sans appel : les voix de gauche ont littĂ©ralement Ă©tĂ© Ă©crasĂ©es pendant la pĂ©riode Ă©tudiĂ©e. Offrant ainsi une dĂ©monstration de l’anĂ©mie du pluralisme politique dans les lieux clĂ©s de l’espace mĂ©diatique que sont les matinales radiophoniques.

Désert médiatique pour les travailleurs

L’anĂ©mie du pluralisme ne s’exprime pas seulement sur le plan de la reprĂ©sentation politique : la reprĂ©sentation du patronat en comparaison de celle des salariĂ©s en donne une autre illustration. Les chefferies entrepreneuriales (catĂ©gorie « Business Â») et leurs reprĂ©sentants syndicaux (FNSEA, CPME, Medef) reprĂ©sentent en effet Ă  elles seules 17% des invitĂ©s [9]
 contre 1% pour les reprĂ©sentants de salariĂ©s (CGT et CFDT).

Le service public (France Inter et France Info) s’est particuliĂšrement illustrĂ© dans cette affaire : si la seconde s’offre le Medef par le biais de Geoffroy Roux de BĂ©zieux le 23 mars, elle « oublie Â» de convier le moindre syndicat de travailleurs sur toute la pĂ©riode. Sur France Inter, il semble Ă©galement plus Ă©vident d’inviter la ConfĂ©dĂ©ration des petites et moyennes entreprises ou la FNSEA qu’un syndicat de travailleurs (mĂȘme si la CFDT sera, certes, reçue une fois
) De mĂȘme, il n’est venu Ă  l’esprit d’aucune de ces deux stations (ni d’aucune autre d’ailleurs !) d’inviter un syndicat enseignant [10], tant il est vrai que l’école fut une problĂ©matique mineure au cours de la pĂ©riode
 Mais que l’on se rassure : Jean-Michel Blanquer n’a pas Ă©tĂ© oubliĂ© (trois invitations sur RMC, Europe 1 et RTL). On ne trouvera Ă©videmment non plus de travailleur lambda, non plus le moindre inspecteur du travail. L’ex « patronne gouvernementale Â», en revanche, a Ă©tĂ© invitĂ©e Ă  cinq reprises (Muriel PĂ©nicaud fut reçue une fois sur chaque station).

Les patrons sont pour le moins sollicitĂ©s : sur France Inter, six furent conviĂ©s (contre 0 reprĂ©sentant de la CGT). Et la premiĂšre matinale de France se paye le luxe des « grands Â» : Dominique Schelcher (PDG de SystĂšme U ; 24/03), Augustin de Romane (PrĂ©sident d’ADP-AĂ©roports de Paris ; 7/04), SĂ©bastien Bazin (PDG du groupe hĂŽtelier Accor ; 16/04), StĂ©phane Richard (PDG d’Orange ; 17/04), Nicolas ThĂ©ry (PrĂ©sident du CrĂ©dit Mutuel Alliance FĂ©dĂ©rale ; 22/04) et Philippe Wahl (PrĂ©sident-directeur gĂ©nĂ©ral du groupe La Poste ; 23/04). MĂȘme tendance sur RTL : on ne compte aucun syndicat de salariĂ©s, mais sept invitations passĂ©es aux patrons, dont 5 du CAC40 : StĂ©phane Richard (PDG d’Orange ; 20/03), Emmanuel Faber (PDG de Danone ; 26/03) ; Florent Menegaux (PDG de Michelin ; 7/04), Jean-Dominique Senard (PDG de Renault ; 10/04), et Guillaume Faury (PDG de Airbus ; 30/04).

Europe 1, qui accueillit 29 des 45 patrons prĂ©sents dans notre base de donnĂ©es, affiche le dĂ©sĂ©quilibre le plus flagrant. Tout au long des mois de mars et avril, Matthieu Belliard a en effet offert aux PDG un boulevard radiophonique : Lidl, la SociĂ©tĂ© gĂ©nĂ©rale, le Medef, EDF, la FĂ©dĂ©ration de l’hospitalisation privĂ©e, la BPI, Century 21, Orange, ADP, Sodexo, la Banque populaire, Korian, Amazon (deux fois !), Fnac/Sarty, Idex, VĂ©olia, CrĂ©dit Agricole, etc. C’est un festival pour le capital. A contrario, le point de vue du travail, via les syndicats de salariĂ©s, est inexistant sur ce mĂȘme crĂ©neau
 Ă  une invitation prĂšs : celle de la CGT (Catherine Perret, secrĂ©taire confĂ©dĂ©rale), le 30 avril.

Une fois n’est pas coutume, remercions donc Europe 1, qui, du 17 mars au 30 avril, aura Ă©tĂ© la seule Ă  recevoir la CGT, soit l’une des principales organisations syndicales. Et cette fois, ce n’est pas la CFDT qui aura permis d’équilibrer la balance, puisque le syndicat n’a Ă©tĂ© conviĂ© qu’à deux reprises
 Ainsi les interviews des matinales confirment-elles la tendance : plĂ©bisciter le patronat ; et ne laisser que quelques miettes mĂ©diatiques aux reprĂ©sentants de salariĂ©s. Dans une pĂ©riode oĂč les droits de ces derniers furent largement mis Ă  mal, oĂč les travailleurs furent confrontĂ©s Ă  de sĂ©rieux bouleversements, impactant Ă  la fois leur travail mais Ă©galement leur vie quotidienne et oĂč les besoins Ă©lĂ©mentaires des plus prĂ©caires d’entre eux ont Ă©tĂ© menacĂ©s, il eut Ă©tĂ© logique de les voir reprĂ©sentĂ©s – eux et leurs problĂ©matiques – lors de ces moments importants d’antenne. Que nenni !

Une tendance, du reste, qui ne se cantonne ni aux seuls mois de mars-avril 2020, ni aux matinales
 Dans un article spĂ©cifiquement consacrĂ© Ă  France Inter [11], le journaliste David Garcia pointe combien « les cadres et professions intellectuelles supĂ©rieures monopolisent les micros de la radio publique. Â» Et de poursuivre : « Du 18 au 24 novembre 2019, les studios de la chaĂźne ont accueilli 177 invitĂ©s. Tous issus de classes moyennes supĂ©rieures, culturellement et Ă©conomiquement favorisĂ©es. À deux petites exceptions prĂšs, Ă  des heures de faible Ă©coute. Â» La messe est dite.

Universitaires et milieu culturel : la voix des maĂźtres ?

La culture reste, comme c’est souvent le cas dans les mĂ©dias dominants, le parent pauvre. Ainsi, sur toute la pĂ©riode, et toutes matinales confondues, on ne compte que cinq reprĂ©sentants d’un milieu pourtant ravagĂ© par la crise sanitaire. Et si l’on regarde dans le dĂ©tail, on constate qu’il s’agit de cinq hommes
 et cinq « pontes Â» du secteur : Luc Barruet et Olivier Py, respectivement directeurs des Solidays et du festival d’Avignon ; le violoniste Renaud Capuçon, invitĂ© pour ses vidĂ©os postĂ©es sur les rĂ©seaux sociaux ; et deux Ă©crivains trĂšs mĂ©diatiques. Philippe Lançon (France Inter, 7/04) est intervenu en tant que
 prĂ©sident du Prix du livre Inter ; Sylvain Tesson (20/03), « ayant fait plusieurs expĂ©riences de moment de solitude, choisies ou non Â», livrait sur la mĂȘme antenne ses rĂ©flexions mĂ©taphysiques, Ă©niĂšme Ă©pisode des feuilletons de la bourgeoisie confinĂ©e, que les mĂ©dias ont donnĂ©e en spectacle des semaines durant.

Notons que Sylvain Tesson est lui aussi en lien Ă©troit avec France Inter, ayant Ă©tĂ© programmĂ© tout l’étĂ© du lundi au vendredi pour y animer la sĂ©rie « Un Ă©tĂ© avec Rimbaud Â». Si, parmi ces cinq personnalitĂ©s, certaines ont pu avoir un mot pour les intermittents et les travailleurs prĂ©carisĂ©s de la culture, force est de constater que ces derniers – pourtant premiers concernĂ©s et qui plus est en poste dans les mĂ©dias en tant que techniciens, monteurs, etc. – n’auront pas eu eux-mĂȘmes voix au chapitre.

L’originalitĂ© et la diversitĂ© ne sont guĂšre de mise non plus du cĂŽtĂ© des universitaires, et des « intellectuels Â». Sur les 287 interviewĂ©s, seules 14 invitations, toutes matinales confondues, entrent dans cette catĂ©gorie, et on compte Ă  nouveau 12 hommes pour 2 femmes. Les matinales ont en ce sens Ă©tĂ© fidĂšles aux disparitĂ©s sociales, puisque le confinement a eu tendance Ă  pĂ©naliser les chercheuses, impactĂ©es dans leur travail, comme les autres femmes, par l’inĂ©gale rĂ©partition des tĂąches domestiques [12].

Remarquons que les intellectuels sont majoritairement prĂ©sents sur France Inter, qui totalise 12 interventions sur les 14 [13]. On trouve sur la station du service public des Ă©conomistes (5 sur les 12 [14]) et trois philosophes [15]. Mais Ă©galement des personnalitĂ©s Ă©voluant dans les cercles de pouvoir, voire proches d’Emmanuel Macron [16] : ainsi de Daniel Cohn-Bendit (30/03), Pierre Mathiot (30/04), directeur de Sciences Po et rapporteur du projet de rĂ©forme du BAC, et du neuropsychiatre et ethnologue Boris Cyrulnik (25/03) [17].

PersonnalitĂ©s connues du grand public, dans leur immense majoritĂ©, et habituĂ©es des studios de France Inter : autant dire que la radio publique n’a pas fait chauffer les mĂ©ninges plus que de raison pour donner Ă  entendre d’autres voix afin de « penser la crise Â»â€Š

***

Comme indiquĂ© dans notre introduction, nous reviendrons dans une seconde partie sur les reprĂ©sentants du secteur mĂ©dical conviĂ©s dans les matinales au cours de cette mĂȘme pĂ©riode (mars-avril 2020). Mais ce premier tour d’horizon permet de tirer un certain nombre de bilans : exacerbation des inĂ©galitĂ©s de genre, misĂšre du pluralisme politique, Ă©conomique et social, et absence ou presque de reprĂ©sentants des secteurs culturels ou universitaires.

Comme de coutume, les matinales radiophoniques restent ainsi la chasse gardĂ©e des « tĂȘtes d’affiche Â» et des personnalitĂ©s « lĂ©gitimes Â», toutes catĂ©gories confondues. Haut lieu du pouvoir mĂ©diatique, pensĂ©e comme tel par ses dirigeants, cette tranche d’antenne s’en tient en effet Ă  ne convoquer que les « importants Â», au dĂ©triment des travailleurs et des classes populaires, plus gĂ©nĂ©ralement, dont les paroles seront (au mieux) relĂ©guĂ©es Ă  la marge dans les grands mĂ©dias, entendues principalement au titre de « tĂ©moignages Â» descriptifs, ou imposĂ©es par certains auditeurs lorsque ces derniers sont gracieusement conviĂ©s Ă  l’antenne. Les journalistes eux-mĂȘmes ne s’y trompent pas


Dans l’article prĂ©cĂ©demment citĂ©, David Garcia cite un Yann Gallic (grand reporter Ă  France Inter) Ă  la pointe du cynisme (ou du mĂ©pris ?) :

On a tendance Ă  inviter les « bons clients Â», des professionnels du discours aptes Ă  tenir le micro pendant sept Ă  huit minutes [
]. Ce n’est pas donnĂ© Ă  tout le monde, et encore moins sans doute Ă  une femme de mĂ©nage ou un ouvrier, peu familiers de ce type d’exercice. Un agriculteur sera plus Ă  l’aise pour rĂ©pondre aux questions d’un journaliste dans son champ.

DĂ©coule de cette logique un manque cruel d’originalitĂ© dans les invitations, qui contribue lui-mĂȘme Ă  la (relative) dissolution des identitĂ©s des stations radiophoniques – Ă  l’Ɠuvre depuis de nombreuses annĂ©es – au profit d’un paysage globalement uniforme [18], occupĂ© essentiellement par les personnalitĂ©s politiques les plus en vue, majoritaires sur chaque matinale [19]. Dans le cas du « 8h30 Â» de France Info, elles reprĂ©sentent mĂȘme prĂšs des trois quarts des invitĂ©s (70%). Le tout pour beaucoup de communication, et bien peu de journalisme


Routine lĂ©gitimiste s’il en est, contribuant Ă  transformer les studios des matinales en vases clos, espaces de pouvoir symbolique, Ă©conomique et social de plus en plus dĂ©connectĂ©s. Car en effet, il est extrĂȘmement rare d’entendre un invitĂ© qui ne bĂ©nĂ©ficierait pas d’une visibilitĂ© mĂ©diatique prĂ©alable, et plutĂŽt courant de voir les mĂȘmes personnalitĂ©s (surtout si elles sont membres du gouvernement) se succĂ©der, d’un jour Ă  l’autre, sur les diffĂ©rentes chaĂźnes. Les mĂ©canismes de mimĂ©tisme – qui s’accĂ©lĂšrent Ă  l’occasion d’un bon mot, d’une « passe d’armes Â» ou d’un « buzz Â» – jouent Ă  plein et entretiennent le commentaire, piĂšce maĂźtresse du grand jeu mĂ©diatique.

Pauline Perrenot et Lucile Girard (avec Maxime Friot et Denis PĂ©rais)


Article publié le 04 Sep 2020 sur Acrimed.org