Juin 4, 2021
Par La Bogue
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On entend beaucoup que la critique du port du masque serait une position validiste. Dans le rĂ©cent article Lettre Ă  propos de ReinfoCovid on parle mĂȘme de « discours libĂ©ral empreint de darwinisme social Â». Seulement voilĂ , la critique du masque n’est pas et ne doit pas ĂȘtre le seul fait des confusionnistes. Porter une critique politique du port du masque n’empĂȘche pas de porter des critiques sur les restrictions autres des libertĂ©s (loi sĂ©paratisme, sĂ©curitĂ© globale, verrouillage des libertĂ©s de dĂ©placements…) et vient poser la question aux mouvements antiautoritaires : quelle organisation collective pourrait rĂ©pondre Ă  une Ă©pidĂ©mie ? Comment construire des rĂ©flexions collectives basĂ©es sur des rĂ©alitĂ©s complexes et non sur des simplifications manichĂ©istes ?

Avant d’expliquer ma position vis-Ă -vis du masque je prĂ©fĂšre situer d’oĂč je parle. Je ne suis pas une personne dite « Ă  risque Â». Mon enfant est porteur d’une trisomie 21 donc considĂ©rĂ© comme « Ă  risque Â». Je connais de prĂšs ou de loin un certain nombre de personnes (enfants comme adultes) catĂ©gorisĂ©es comme non valides : trisomie 21, TSA (trouble du spectre autistique), dĂ©pression. Et si je n’ai pas l’intention de parler Ă  leur place je vois et j’entends la souffrance immĂ©diate et potentiellement future que le port du masque de maniĂšre automatique occasionne. Car oui, il ne s’agit pas d’ĂȘtre « anti-masque Â» mais de rĂ©flĂ©chir Ă  ce que permet et ce que limite son utilisation. En mĂ©decine occidentale une donnĂ©e majeure est la fameuse balance bĂ©nĂ©fices/risques. Mais dans le cas du masque cette variable est totalement occultĂ©e. Pourtant, ce n’est pas parce qu’il ne s’agit pas de molĂ©cules qu’il n’y a pas de risques.

ConcrĂštement quels en sont les bĂ©nĂ©fices ? Limiter fortement – dans des espaces fermĂ©s – la propagation d’un virus dont on sait qu’il a un taux de mortalitĂ© relativement fort. C’est important, tout autant qu’aĂ©rer par exemple puisque le masque a rapidement un effet trĂšs limitĂ© si l’environnement reste clos. Il faut aussi relativiser son efficacitĂ© entre l’expĂ©rimentation scientifique qui prend un port du masque propre, manipulĂ© correctement, mis correctement et la rĂ©alitĂ©. Le masque jetable est une catastrophe Ă©cologique et l’utilisation du masque lavable me semble bien loin de la rĂ©alitĂ© scientifique. Il n’empĂȘche qu’il reste une barriĂšre contre les projections directes et les aĂ©rosols.

Risque pédagogique

Le premier risque qui me semble important de pointer est un risque pĂ©dagogique. On connaĂźt l’importance de l’observation et de l’imitation dans nos apprentissages. MalgrĂ© toutes les mesures de distanciation possibles, l’ĂȘtre humain reste un animal social. Mais pour imiter encore faut-il voir. Voir quoi ? Plus de la moitiĂ© de notre communication n’est ni verbale ni orale. Une bonne partie passe par le visage : des dizaines de muscles faciaux s’actionnent pour crĂ©er des milliers d’expression diffĂ©rentes. On ne les dĂ©crypte que parce qu’on les a observĂ©es en contexte. On connaĂźt Ă©galement l’importance du visage pour les tout-petits dans la construction des repĂšres spatiaux, de la conscience de son propre corps… Tous ces apprentissages sont bouleversĂ©s par le port du masque. Et une partie des recherches actuelles en neurosciences tendent Ă  montrer qu’il y a certaines acquisitions qui, si elles n’ont pas lieu Ă  un certain moment, ne pourront pas se faire plus tard (notamment avant trois ans). Alors, jusqu’à quel point le port du masque, en plus du contexte global, perturbe-t-il le dĂ©veloppement de certains enfants ? A vrai dire pas grand-monde cherche Ă  y rĂ©pondre : la pĂ©dagogie, la construction des individus, tout ça est toujours mis en arriĂšre plan par rapport Ă  d’autres prioritĂ©s. Aujourd’hui (comme dans la pĂ©riode hygiĂ©niste aprĂšs 1945) c’est la question de la santĂ©. Comme la question Ă©conomique.

Pourtant, la santĂ© n’est pas que le fait d’ĂȘtre infectĂ© ou non par un virus (fĂ»t-il grave) : c’est une globalitĂ© physique (dont le dĂ©veloppement fait partie) et psychique. Alors, face Ă  tout ce qu’empĂȘche le masque pour les enfants qui se retrouvent toute la journĂ©e face Ă  des visages cachĂ©s on peut clairement se demander : le risque au long terme vaut-il le bĂ©nĂ©fice ? Bien sĂ»r comme il s’agit de long terme et de construction d’individus aux facteurs tellement multiples, rien n’est quantifiable, modĂ©lisable, donc cette donnĂ©e n’est pas prise en compte.

Double peine

Pour les enfants porteurs de handicap c’est souvent la double peine : Les enfants (ou adultes) avec des troubles du spectre autistique pour qui analyser le visage est central dans l’interaction ? Les enfants (ou adultes) malentendants qui ont besoin de lire sur les lĂšvres ou du visage qui est partie intĂ©grante de la langue des signes ? Les enfants avec des difficultĂ©s d’apprentissages, des troubles cognitifs, … qui ont encore plus besoin d’observer pour imiter les mouvements du visage pour accĂ©der aux Ă©motions comme Ă  la parole ? La liste serait longue mais elle montre bien qu’une fois de plus les personnes dites non valides sont les premiĂšres Ă  ĂȘtre pĂ©naliser par le port du masque gĂ©nĂ©ralisĂ©. Elles sont souvent aussi celles qui sont le plus en danger face au Covid, comme quoi il y a sĂ»rement des positions Ă  trouver plus complexes que : le masque c’est gĂ©nial ou c’est horrible. Ou les anti-masques sont validistes. En plus d’ĂȘtre les personnes sur qui le port du masque peut avoir un impact plus fort, un certain nombre d’enfants porteurs de handicaps sont Ă©galement ceux qui vont y ĂȘtre le plus longtemps exposĂ©s. Internes dans des instituts mĂ©dico-sociaux, hospitalisations rĂ©guliĂšres, sĂ©ances de rĂ©Ă©ducations en supplĂ©ment des journĂ©es habituelles… Ainsi, certains enfants ne voient plus que des personnes masquĂ©es. Ce ne sont pas les seuls, pensons aux enfants ou adolescents placĂ©s dans les centres de l’aide sociale Ă  l’enfance. Comme quoi le masque n’a certainement pas que des bĂ©nĂ©fices.

La question du bien-ĂȘtre psychique

Un autre risque qui me paraĂźt important est la question du bien-ĂȘtre psychique. Il est certain que le port du masque n’est absolument pas la seule cause de l’ambiance particuliĂšrement anxiogĂšne. Mais on ne peut nier qu’il a un impact, que la vue permanente dans l’espace public de personnes masquĂ©es agit comme la vue des patrouilles sentinelles : un rappel constant de la peur Ă  avoir. Et si ce rappel nous touche tous, certain·e·s y sont plus sensibles. Les personnes qui vivent une dĂ©pression sont particuliĂšrement touchĂ©es tout comme les personnes avec des phases de dĂ©prime plus ou moins intenses. La prescription d’antidĂ©presseur a doublĂ© depuis le dĂ©but de la pandĂ©mie. Comment prendre soin les un·e·s des autres malgrĂ© le ou les virus ? Comment rester en lien malgrĂ© toute la « distanciation sociale Â» ? Nous avons sĂ»rement beaucoup Ă  apprendre des personnes immunodĂ©primĂ©es et de leurs proches qui ont luttĂ© ensemble avec les difficultĂ©s psychiques et virales que cela entraĂźne. Et ces questions sont particuliĂšrement importantes quand on pense au rĂ©chauffement climatique qui avance et aux futures maladies qui pourraient sortir du permafrost.

Le complotisme est fort parce qu’il part de ressentis. Nous ne devons pas nier ces ressentis mais construire une analyse critique Ă  partir de ceux-ci. Critiquer le masque ou les mesures sanitaires n’est pas le discours gouvernemental ni un discours validiste ou libĂ©ral. Cela peut l’ĂȘtre, mais nous ne pouvons nier que toutes les mesures actuelles s’accordent trĂšs bien avec un monde de surveillance gĂ©nĂ©ralisĂ©e, d’individualisme face au danger et au capitalisme galopant. A nous d’y apporter de la complexitĂ©, de construire une critique oĂč la solidaritĂ© et l’adaptation aux situations locales et individuelles priment.




Source: Labogue.info