Juin 8, 2019
Par Indymedia Nantes
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Marxistes et anarchistes masculinistes

Si le discours de la « crise de la masculinitĂ© » est gĂ©nĂ©ralement associĂ© aux forces conservatrices ou rĂ©actionnaires, il se retrouve aussi du cĂŽtĂ© des progressistes, voire des rĂ©volutionnaires. La France est fĂ©conde en philosophes marxistes qui s’inquiĂštent pour l’identitĂ© masculine et qui expliquent aux fĂ©ministes qu’elles ne doivent pas se mobiliser contre le patriarcat (qui n’existerait plus), mais plutĂŽt faire alliance avec les hommes contre le capitalisme.

Alain Badiou est un cĂ©lĂšbre philosophe politique et romancier d’allĂ©geance maoĂŻste reconnu internationalement au point qu’une revue savante lui est consacrĂ©e, The International Journal of Badiou Studies (Revue internationale d’Ă©tudes sur Badiou). En 2013, il a prononcĂ© Ă  l’École normale supĂ©rieure de Paris une confĂ©rence intitulĂ©e « La fĂ©minitĂ© [1] ». Il a rĂ©ussi l’exploit de parler de fĂ©minitĂ© pendant presque deux heures sans citer une seule femme, prĂ©fĂ©rant Ă©voquer les philosophes Platon et Emmanuel Kant, le psychanalyste Jacques Lacan, les poĂštes Goethe, Baudelaire, Victor Hugo et Paul ValĂ©ry ainsi que le compositeur Giuseppe Verdi. Sous prĂ©texte de s’intĂ©resser aux femmes, le cĂ©lĂšbre marxiste poursuivait sa rĂ©flexion au sujet de « l’identitĂ© alĂ©atoire des fils dans le monde d’aujourd’hui ». Il Ă©voquait avec insistance « une dĂ©sorientation des fils, peut-ĂȘtre beaucoup plus prononcĂ©e pour les fils dans les classes populaires », ce qui se constaterait dans les Ă©coles des quartiers populaires par l’Ă©cart « en faveur des filles, un vĂ©ritable abĂźme ». Ces jeunes filles, selon le philosophe marxiste, sont des « conquĂ©rantes », « elles triomphent » et deviennent juges ou policiers. « [L]e fĂ©minisme attardĂ© s’imagine » que le patriarcat est encore bien vivant, mais « ce n’est pas le fond du problĂšme [2] », selon Badiou, qui s’inquiĂšte que les filles se rĂ©alisent dans le capitalisme de consommation, sans la moindre rĂ©flexion quant Ă  la justice ou Ă  un autre monde possible. En consĂ©quence, l’humanitĂ© pourrait « devenir un troupeau d’adolescents stupides dirigĂ© par des femmes carriĂ©ristes et habiles », ce qui consisterait Ă  « livrer le monde tel qu’il est Ă  la puissance des femmes », le tout fondĂ© « sur la ruine du nom du pĂšre ». Devant pareille catastrophe, le philosophe marxiste Ă©voquait la possibilitĂ© pour les femmes d’« exterminer tous les mĂąles » aprĂšs avoir engrangĂ© du sperme. Rien de moins.

Alain Badiou n’est pas seul. Jean-Claude MichĂ©a, un philosophe critique du libĂ©ralisme qui se prĂ©tend anarchiste, a dĂ©veloppĂ© une thĂšse truffĂ©e de stĂ©rĂ©otypes psychanalytiques sexistes et misogynes pour (rĂ©)affirmer l’importance de l’autoritĂ© du pĂšre. La mĂšre, selon MichĂ©a, n’est que matiĂšre biologique qui n’Ă©voque qu’une « forme de “jouissance” archaĂŻque » et un « collage incestueux ». Pour s’humaniser et « accĂ©der au langage et Ă  la libertĂ© [3] », c’est-Ă -dire Ă  la culture, le garçon doit s’Ă©manciper de la domination maternelle. C’est d’ailleurs la fonction du pĂšre, dit-il, de l’aider dans ce passage du biologique au culturel, du primitif au civilisĂ© [4]. Malheureusement, dĂ©plore MichĂ©a, de « fĂ©roces figures maternelles [5] » dominent aujourd’hui la sociĂ©tĂ©, ce qui favorise le capitalisme parce que les mĂšres Ă©lĂšveraient leurs enfants Ă  devenir des consommateurs. Les mĂšres seraient donc des alliĂ©es objectives du capitalisme, mĂȘme si elles occupent moins de postes dans les hautes instances de la finance et de l’Ă©conomie, qu’elles sont moins souvent Ă  la tĂȘte des grandes fortunes et des firmes multinationales, et qu’elles ont moins d’argent que les hommes.

Enfin, le sociologue Michel Clouscard, autre critique virulent du libĂ©ralisme dans une perspective anticapitaliste, reprend lui aussi la thĂšse d’un fĂ©minisme mondain et bourgeois qui aurait transformĂ© les femmes en consommatrices effrĂ©nĂ©es. Selon ce philosophe, le principal problĂšme du fĂ©minisme aujourd’hui est de se mobiliser contre les hommes, plutĂŽt que de lutter avec eux contre le libĂ©ralisme [6]. En somme, le fĂ©minisme est l’ennemi du socialisme et du communisme.

Fait intĂ©ressant, un polĂ©miste rĂ©actionnaire tel Éric Zemmour, identifiĂ© en France Ă  la droite dure, dĂ©fend exactement la mĂȘme thĂšse : « La propagande consumĂ©riste mina la culture traditionnelle du patriarcat ; les publicitaires, sociologues, psychologues s’alliĂšrent aux femmes et aux enfants contre les pĂšres qui contenaient leurs pulsions consommatrices. » Il faut comprendre que les chefs de famille doivent pouvoir contrĂŽler la consommation des femmes. Zemmour insiste aussi sur « [l]e besoin des hommes de dominer – au moins formellement – pour se rassurer sexuellement [7] ».

Chez les intellectuels marxistes ou anarchistes, ce discours jargonneux a l’apparence de l’originalitĂ© mais a surtout pour effet de victimiser les hommes et de culpabiliser les fĂ©ministes et les femmes, y compris les mĂšres. Il s’agit non seulement de miner la lĂ©gitimitĂ© du fĂ©minisme, mais d’en dĂ©tourner les femmes pour canaliser leurs ardeurs militantes vers la lutte anticapitaliste. Une fois de plus, un discours de crise peut provoquer des effets, des mobilisations, mĂȘme s’il n’y a pas rĂ©ellement de crise.

Pourtant, c’est surtout aux jeunes hommes flouĂ©s Ă©conomiquement d’orienter leur colĂšre vers le patronat et les Ă©lites politiques, plutĂŽt que vers les femmes. Ils pourraient ainsi s’engager dans des mouvements sociaux luttant contre le nĂ©olibĂ©ralisme et l’austĂ©ritĂ©. Bonne nouvelle pour eux, d’ailleurs : il s’agit en gĂ©nĂ©ral d’organisations et de rĂ©seaux oĂč les hommes sont majoritaires au sommet, soit Ă  la prĂ©sidence, ou comme porte-parole, ou comme membres des comitĂ©s exĂ©cutifs, ou comme thĂ©oriciens adulĂ©s. Cela n’empĂȘche pas des syndiquĂ©s de remettre en question la lĂ©gitimitĂ© des ComitĂ©s femmes dans les syndicats, d’exiger leur dissolution ou un changement de mandat qui leur permettrait de les intĂ©grer, quand ils ne rĂ©clament pas tout simplement un ComitĂ© hommes. Cela n’empĂȘche pas non plus des anticapitalistes de remettre en question les caucus non mixtes des camarades fĂ©ministes, ou de chercher Ă  les exclure quand elles se mobilisent pour dĂ©noncer des agressions sexuelles perpĂ©trĂ©es par des militants. Mais les cĂ©lĂšbres philosophes anticapitalistes prĂ©fĂšrent critiquer les fĂ©ministes et les femmes plutĂŽt que de dĂ©noncer le sexisme dans leur propre mouvement.

FRANCIS DUPUIS-DÉRI

TirĂ© de LA CRISE DE LA MASCULINITÉ – AUTOPSIE D’UN MYTHE TENACE

2018 – P. 211 – 214.

[1] – DiffusĂ©e sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=WrztvUrUoXI (consultĂ© en fĂ©vrier 2018).

[2] – D’ailleurs, il ne s’intĂ©ressera pas au fĂ©minisme qui ne pense qu’Ă  la femme opprimĂ©e. Le philosophe marxiste prĂ©fĂšre dĂ©tailler quatre archĂ©types de la femme : sĂ©ductrice, amoureuse, domestique (mĂšre et mĂ©nagĂšre) et sainte (vierge sacrĂ©e). Dans cette typologie, la femme opprimĂ©e a tout simplement disparu !

[3] – « Jean-Claude MichĂ©a rĂ©pond Ă  dix questions », Gilles Labelle, Éric Martin, StĂ©phane Vibert (dir.), Les racines de la libertĂ© : RĂ©flexions Ă  partir de l’anarchisme tory, MontrĂ©al, Nota Bene, 2014, p. 383. et 388.

[4] – Les propos de MichĂ©a font ici Ă©cho au dossier « Les pĂšres d’aujourd’hui », paru dans la revue Argument (vol. 14, n° 1, 2011). Voir aussi StĂ©phane Kelly, « Friture sur la ligne des gĂ©nĂ©rations », Le Devoir, 19 novembre 2013.

[5] – « Jean-Claude MichĂ©a rĂ©pond Ă  dix questions », op. cit., p. 389.

[6] – Michel Clouscard, Critique du libĂ©ralisme libertaire : gĂ©nĂ©alogie de la contre-rĂ©volution, Paris, Delga, 2005, p. 216-242.

[7] – Éric Zemmour, Le suicide français, op. cit., p. 31 et p. 33.




Source: Nantes.indymedia.org