Septembre 6, 2021
Par Lundi matin
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Ce livre reprend les fiches de lecture de Guy Debord, l’un des principaux thĂ©oriciens de l’Internationale situationniste (IS), consacrĂ©es Ă  Marx, Hegel et aux marxistes. L’un des attraits majeur de cet essai est de mieux cerner le parcours intellectuel de l’auteur et d’approcher au plus prĂšs l’élaboration de plusieurs concepts, au premier rang desquels celui de spectacle.

En effet, s’il n’est pas possible de dater (avec prĂ©cision) ces fiches – la seule distinction Ă©tablie est celle des fiches antĂ©rieures Ă  1964 –, on sait que c’est fin des annĂ©es 1950-dĂ©but des annĂ©es 1960, « Ă  un moment charniĂšre Ă  la fois de la pensĂ©e de Debord et de l’histoire de l’Internationale situationniste Â», que Debord s’engage dans une lecture suivie et fouillĂ©e de Marx et des marxistes (page 25). Surtout, ces fiches sont Ă©troitement liĂ©es Ă  la rĂ©daction de La SociĂ©tĂ© du spectacle, en 1967.

C’est principalement Ă  partir de Marx et du marxisme que Debord dĂ©couvre et Ă©tudie Hegel. Un Hegel clairement situĂ© dans le prolongement de sa dĂ©couverte antĂ©rieure par les surrĂ©alistes, et dans l’hĂ©ritage de l’hĂ©gĂ©lianisme français, comme le montre Bertrand Cochard dans sa postface. La lecture de Debord est ciblĂ©e, hautement sĂ©lective et toujours intĂ©ressĂ©e [1] : il prĂȘte ainsi une attention toute particuliĂšre aux Ɠuvres de jeunesse de Marx, envers lesquelles il marque une nette prĂ©fĂ©rence – au point qu’Anselm Jappe se demande s’il a lu Le Capital –, et aux marxistes (qui commencent alors Ă  ĂȘtre traduits en français), s’inscrivant dans ce prolongement « philosophique Â» : le Lukacs d’Histoire et conscience de classe, Karl Korsh, Henri Lefebvre, etc.




Le curseur est mis sur l’actualisation des analyses marxistes, centrĂ©es sur plusieurs concepts, dont celui, central dans la pensĂ©e de Debord, d’aliĂ©nation. Comme l’écrit Anselm Jappe, fin connaisseur du marxisme et de l’IS, « Debord participe Ă  la reprise – assez rĂ©pandue Ă  cette Ă©poque-lĂ  [fin des annĂ©es 1950-dĂ©but des annĂ©es 1960] – du concept d’« aliĂ©nation Â», puisĂ© surtout chez le jeune Marx Â» (page 301). Ainsi, dans L’idĂ©ologie allemande, Debord souligne un passage analysant le processus de production d’individus abstraits, pour lesquels le travail a perdu « toute apparence d’affirmation personnelle Â», condamnĂ©s en consĂ©quence Ă  vĂ©gĂ©ter. Il y repĂšre une « premiĂšre description de la survie Â», notant, en marge : « (Aujourd’hui, ils ne sont plus affamĂ©s, mais spectateurs-consommateurs) Â» (page 97).

Dans Travail salariĂ© et Capital, il trouve la confirmation de la source sociale des besoins et plaisirs, Ă  l’origine de l’asymĂ©trie paradoxale entre accroissement des plaisirs de l’ouvrier et diminution de « la satisfaction sociale qu’ils procurent Â» (page 100). Ou, encore, selon une boutade d’Engels, identifiant le bonapartisme comme la religion de la bourgeoisie, il affirme : « La vraie religion de l’État moderne est le spectacle, et le bonapartisme ne fut que sa premiĂšre (?) Ă©bauche / prophĂ©tie. Cette religion explique et exige la passivitĂ© Â» (page 253).

Un autre axe de la lecture debordienne, Ă©galement signalĂ©e par Anselm Jappe, est la redĂ©finition du concept de « classe Â», et, plus spĂ©cifiquement, de la classe rĂ©volutionnaire. AprĂšs avoir citĂ© une introduction du Manifeste communiste, affirmant que « le prolĂ©tariat se recrute dans toutes les classes de la population Â», Debord Ă©crit : « [ceci, Ă  Ă©largir pour les annĂ©es 1970, avec l’élargissement mĂȘme de l’économie totale ; l’idĂ©ologie matĂ©rialisĂ©e et la pollution] Â» (page 116).

Mais Debord cherche aussi dans ses lectures Ă  redĂ©finir le programme rĂ©volutionnaire, et, en lien avec celui-ci, le rĂŽle de l’IS : « Ainsi, Ă©crit-il, il faut ĂȘtre plus cohĂ©rent que les lĂ©ninistes (aussi dans l’art, la vie quotidienne, etc.) mais placer ailleurs la ligne de dĂ©marcation entre avant-garde et masses. Cette avant-garde doit ĂȘtre si cohĂ©rente qu’elle reste ’’petite’’ – sans le poids matĂ©riel pour devenir la direction de la sociĂ©tĂ©. Il faut peut-ĂȘtre 500 hommes (de l’I.S.?) en France. Et 8 ou 10 grandes organisations partielles du nouveau prolĂ©tariat… Â» (page 147).

Enfin, ce livre offre une vue comme de l’intĂ©rieur de l’atelier rĂ©flexif de Debord et de sa pensĂ©e du dĂ©tournement. Plusieurs des citations sont en effet prĂ©cĂ©dĂ©e d’une note : « dĂ©tournable ? Â». De maniĂšre plus organique, le dĂ©tournement est thĂ©orisĂ© comme la reprise et la systĂ©matisation d’une pratique dĂ©jĂ  mise en Ɠuvre par Marx. « On peut voir que Marx a pratiquĂ© un dĂ©tournement de la pensĂ©e de Hegel, comme du style de Feuerbach. Avec LautrĂ©amont, ce sont nos bases historiques d’expression, exprimant aussi nos buts : la mĂ©thode de nos fins Â» (page 410).

La lecture de Marx et des marxistes, notamment Korsch, permet donc Ă  Debord de mieux apprĂ©hender le dĂ©tournement. Le passĂ© – y compris « les ’’bons exemples’’ rĂ©volutionnaires Â» – ne peut ĂȘtre directement appropriĂ©e, car la thĂ©orie n’a pas d’existence indĂ©pendante du mouvement rĂ©el. C’est donc en fonction de l’effervescence sociale actuelle que des expĂ©riences passĂ©es peuvent ĂȘtre Ă  nouveau connues et citĂ©es. D’oĂč l’usage stratĂ©gique du dĂ©tournement « comme remise en jeu, possible s’il y a jeu (nouvelles conditions) Â», alors que « la citation qui se veut fidĂšle affadit (idĂ©ologise) Â» (page 152). D’oĂč, Ă©galement, comme le remarque Bertrand Cochard, le travail effectuĂ© sur les textes de Hegel : « Debord isole de la pensĂ©e hĂ©gĂ©lienne des armes anti-spectaculaires, sans se soucier toujours du contexte de leur Ă©nonciation. (…) Les citations deviennent des aphorismes dialectiques, et quelque chose comme des sentences rĂ©volutionnaires Â» (page 438).

Fruit d’un travail soigneux et prĂ©cis, ce livre met en Ă©vidence le tribut que Debord doit Ă  tout un courant de pensĂ©e, dans lequel il s’inscrit, et qui Ă©claire la thĂ©orisation du spectacle, lui qui affirmait : « j’ai toujours Ă©tĂ© (en 1967 et avant), et je suis restĂ© un hĂ©gĂ©lien d’extrĂȘme-gauche, avec Feuerbach, Marx, Stirner, Bakounine, Cieszkowski Â» (page 374).

Frédéric Thomas




Source: Lundi.am