Avril 3, 2021
Par CQFD
159 visites



Photographie de Dogan Boztas

Les témoignages concordent. Cette année, le carnaval de la Plaine [1], « c’était vraiment chouette ». Et même : « Ça faisait trooooooop du bien ! » Imaginez : l’espace de quelques heures, retrouver la foule, le rire, les chants, les déguisements cocasses. Se dire que bordel, on avait oublié ce qu’on ressent au fond des tripes quand Marseille est une fête. Et voir,
en fin de défilé, les flammes avaler l’effigie de Gérald Darmanin et de quelques autres
tristes sires…

D’après la préfecture de police, ils étaient quelque 6 500 dans les rues ce dimanche
21 mars. Un chiffre gonflé pour crier plus fort au scandale ? Des carnavaliers
s’interrogent. Reste qu’ils (et elles) étaient assurément des milliers et que dans le lot,
beaucoup ne portaient pas de masque anti-Covid – en tout cas pas tout le temps. Pas
forcément l’idéal en termes de risque sanitaire.

Mais, à la décharge des fêtards, comment ne pas rappeler que trois jours auparavant,
Jean Castex appelait à un confinement digne du film Enfermés dehors d’Albert
Dupontel ? « On sait aujourd’hui qu’on se contamine infiniment moins quand on se
promène en plein air qu’en étant regroupés, sans masque, en intérieur »
, rassurait le
Premier ministre. Comment oublier que d’après l’Agence régionale de santé de
Bretagne, aucun cluster particulier n’a été découvert après la soirée techno du Nouvel
An et ses quelque 2 500 teufeurs réunis sans masque dans un hangar à Lieuron (Ille-
et-Vilaine) [2] ? Et comment ne pas comprendre que
certains aient eu envie d’une petite pause après douze mois de vie covidée, marqués
par les décisions absurdes et contradictoires d’un président erratique qui continue de rationner l’hôpital public ? Au terme d’une année morose pour le mouvement social,
comment délégitimer la volonté de protester joyeusement contre un gouvernement qui
continue d’enchaîner les réformes régressives ?

« Attentat sanitaire »

Passée maîtresse dans l’art de l’outrance verbale [3], la
droite locale s’est empressée de crier à « un véritable attentat sanitaire contre les
Marseillais »
, selon les termes de la sénatrice Valérie Boyer (LR). Un peu plus à
gauche, le maire Benoît Payan (PS) disait sa « colère ». Ses adjoints à la culture et
à la sécurité étaient plus mesurés. Il faut dire qu’au moins un élu d’arrondissement de
la majorité municipale figurait dans le cortège…

Une évidence : mairie et préfecture de police savaient pertinemment que le carnaval se
tiendrait. Et c’est sciemment qu’elles n’ont rien fait pour l’empêcher. D’ailleurs,
jusqu’à ce qu’en fin d’après-midi un mélange de présence policière, d’alcool et de
rage sociale accumulée provoque quelques échauffourées et dégradations, le maintien
de l’ordre avait été plutôt apaisé. Mais à l’ère de la surenchère sécuritaire, c’est à
croire qu’il est impossible aux autorités d’assumer une telle modération : le soir
même, la préfecture de police vilipendait d’ » irresponsables » carnavaliers et
procédait à plusieurs interpellations. Le lendemain, le ministre de l’Intérieur annonçait
des comparutions immédiates imminentes.

Le procès eut lieu le mercredi. Les médias mainstream, nombreux à avoir fait leurs
choux gras de ce carnaval « sauvage », quitte à lui donner une allure d’affaire
d’État, étaient présents en masse au tribunal. Mais ceux qui étaient venus assister à la
curée en furent pour leurs frais : sur les cinq fêtards jugés ce jour-là pour des feux de
poubelles et des jets de projectiles sur des policiers, pas un seul ne passa la nuit en
prison [4]. Au grand dam de la
procureure, qui avait requis des peines allant jusqu’à six mois de prison ferme…

Une enquête pour retrouver les organisateurs

Le carnaval de la Plaine n’en a pas pour autant fini avec la répression. Le parquet de
Marseille a ouvert une enquête pour « organisation de manifestation sans déclaration
préalable », un délit passible de six mois de prison et 7 500 € d’amende. Les
policiers sont chargés d’identifier les organisateurs. Or, ce carnaval, farouchement
indépendant, n’est chapeauté par aucune structure légale. Il n’a donc aucun
organisateur officiel. Au cours de son histoire, ce sont des centaines voire des milliers
d’habitants du centre-ville qui, de manière informelle, au gré de leurs envies et de leur
temps libre, ont participé à la construction des chars, tout en soignant leurs déguisements et en affûtant leurs chants. « Avant que le cortège s’élance, personne
n’est jamais certain de la direction qu’il prendra ! »
, remarque un participant
assidu.

Jeudi 25 mars, une dizaine de membres de la direction collégiale de l’association La
Plaine sans frontières ont néanmoins été entendus en audition libre au commissariat.
Ils en sont ressortis quelques heures plus tard, mais leurs téléphones ont été saisis. À la toute fin des années 1990, cette association avait participé, avec d’autres acteurs
locaux, à la renaissance du carnaval du quartier. Mais elle avait rapidement abandonné
son rôle organisationnel, avant de cesser toute activité. Comme le disent plusieurs de
ses membres, elle n’est plus qu’une « coquille vide » depuis plusieurs années.
L’enquête se poursuit.

Le 21 mars, ils étaient des milliers à porter des déguisements. Une poignée finira-t-elle par porter le chapeau ?

Clair Rivière

Contestataire par définition

Si celui de la Plaine n’a jamais été déclaré en préfecture, c’est parce que « le
carnaval n’a pas à demander l’autorisation d’exister,
tranche un habitué. Même
les rois toléraient ce jour des fous où les gueux les moquaient en place publique ! »

En 2013, la ville de Marseille, proclamée Capitale européenne de la culture, fit mine
d’interdire cette expression non programmée et non subventionnée du mauvais
esprit local – en vain. Rebelote l’année suivante. Malgré une charge policière et
plusieurs carnavaliers embastillés, le défilé renaquit de ses cendres. Jusqu’alors
assez confidentiel, il ne cessa de grossir printemps après printemps. Et seul le Covid
entraîna l’annulation d’une édition, celle de 2020.

Au fil des ans, dans ce quartier « remuant » qu’est la Plaine, l’événement est
devenu un véritable rituel. Chacun peut s’en emparer – et c’est ce qui explique en
partie son succès. La reprise des codes transgressifs et contestataires de la tradition
carnavalesque est un autre facteur d’engouement. C’est ainsi que le Caramentran,
figure emblématique des peurs, colères et souffrances de l’année écoulée, se
retrouve construit sous les traits d’un monstre hideux ou ridicule que la foule
envoie au bûcher au terme d’une parodie de procès. L’ancienne majorité
municipale (LR) a souvent été une cible de choix : l’ex-maire des 4e et
5e arrondissements, Bruno Gilles, trimballé dans les rues sous la forme
d’un gros cochon rose, ou le roi Gaudin et ses valets Vassal (sic) – patronne de la
Métropole et du Département – et Chenoz – ancien boss de la société d’aménagement métropolitaine. L’actualité nationale des deux dernières décennies, marquée par la dérive sécuritaire et l’entrée dans la société de surveillance, a également été mise à contribution, souvent sous la forme d’un être arachnéen ou tentaculaire. Sans oublier des thèmes éternels (par exemple l’argent) et locaux – comme le gabian, « espèce d’hyène volante au cri démoniaque » (en vrai, un goéland braillard), dont la mairie avait fait la mascotte d’une campagne de pub pour le tramway.

« La raison d’être du carnaval a toujours été de contester le pouvoir en place,
rappelait récemment l’historienne Claude Gauvard au journal La Croix
 [5]. C’est une soupape de décompression qui, dans l’histoire, sert au peuple à
extérioriser, pendant un temps donné, avant le retour au calme. »
Les
gouvernants auraient tout intérêt à ne pas l’oublier.


La Une du n°197 de CQFD, illustrée Adrien Zammit {JPEG}

- Cet article a été publié dans le numéro 197 de CQFD, en kiosque du 2 avril au 6 mai 2021.

  • Ce numéro est disponible chez près de 3 000 marchands de journaux partout en France. Pour retrouver les points de vente près de chez vous, cliquez ici.

- Pour recevoir les prochains numéros dans votre boîte aux lettres, vous avez la possibilité de vous abonner.




Source: Cqfd-journal.org