Août 23, 2021
Par Lundi matin
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On sait qu’il naquit en France, vĂ©cut en Turquie avec ses parents, voyagea ici et lĂ . On sait qu’il hĂ©rita de son nom de famille, Gaubert, d’un prof d’histoire-gĂ©o de banlieue parisienne, mais pas si ce dernier Ă©tait son pĂšre « gĂ©nĂ©tique Â». On pense que sa mĂšre Ă©tait une peintre fascinĂ©e par les mises en abĂźme, et que son unique sƓur aurait Ă©migrĂ© Ă  Berlin, oĂč elle serait devenue strip-teaseuse. On sait qu’il Ă©tait bi, peut-ĂȘtre trilingue. On pense connaĂźtre certains de ses maĂźtres Ă  penser, ou du moins ceux qui s’en rapprochaient : Sade, Nietzsche, Dantec, sans oublier Burroughs et une poignĂ©e d’autres beats, mais surtout pas Kerouac, qu’il considĂ©rait comme un sain, cette race qu’il conspuait. Ce dont on est certain, c’est qu’il Ă©crivait, car pour en avoir la preuve il suffit de se saisir d’un numĂ©ro de Synchronie, ou de feuilleter sa seule publication qualifiable de livre : Mars sera-t-elle triste quand la Terre sera morte ?

Quelque part entre essai et roman, Mars sera-t-elle triste quand la Terre sera morte ? semble vouloir nous convaincre de l’inutilitĂ© du recyclage et autres rĂ©flexes « verts Â», si populaires au dĂ©but du vingt-et-uniĂšme siĂšcle. On s’y pose ainsi la question-titre, quatre cent soixante-sept pages durant, en prĂ©supposant que les planĂštes sont des ĂȘtres vivants dotĂ©s de leurs propres pensĂ©es. C’est un livre qui sent l’enfermement, la solitude et le stade d’aprĂšs la dĂ©pression : cette acceptation de toute chose, non parce que « la vie est bien faite Â» mais parce qu’elle ne l’est pas et ne l’a jamais Ă©tĂ©.

L’histoire dĂ©bute par une querelle entre Marguerite, travailleuse sociale, et sa colocataire OphĂ©lie, chĂŽmeuse passant ses journĂ©es Ă  fumer des joints en regardant des sĂ©ries tĂ©lĂ©. Les deux femmes ont une gĂ©nĂ©ration d’écart ; l’une a grandi en ville, l’autre Ă  la campagne ; elles sont devenus colocataires sans se connaĂźtre auparavant ; leur point commun originel est un dĂ©nommĂ© Boris, habitant techniquement avec elles mais toujours absent de l’appartement, pour des raisons qui ne seront pas prĂ©cisĂ©es avant le dernier quart du livre. On comprend que ce dernier faisait office de lien entre les deux femmes ; on comprend qu’à la base, Boris vivait en colocation avec OphĂ©lie et une autre personne qui dĂ©mĂ©nagea, suite Ă  quoi il fallut la remplacer. Boris contacta alors Marguerite et lui proposa la chambre, qu’elle accepta.

Mais les deux caractĂšres se rĂ©vĂšlent vite incompatibles, et les querelles se multiplient : OphĂ©lie enfume l’appartement, Marguerite dĂ©teste la cigarette ; OphĂ©lie ne fait jamais de courses, Marguerite les fait chaque samedi, et peste chaque soir en constatant qu’OphĂ©lie s’est servie dans sa nourriture ; la devise de Marguerite est « Ne jamais remettre au lendemain Â», celle d’OphĂ©lie, « Ă‡a pourra bien attendre Â» ; Marguerite tente de ne manger que des aliments bio, OphĂ©lie ne jure que par les pizzas surgelĂ©es premier prix (ou, en dĂ©but de mois, les menus McDonald’s) ; Marguerite est allergique Ă  la poussiĂšre, OphĂ©lie aux aspirateurs. Etc, etc.

À travers ces diffĂ©rences se dessinent deux conceptions de la vie, si opposĂ©es que cette opposition-mĂȘme n’est pas reçue de la mĂȘme maniĂšre des deux cĂŽtĂ©s : pour Marguerite, c’est un problĂšme qu’il faut rĂ©gler ; pour OphĂ©lie, il suffit d’attendre que Marguerite se lasse. On aurait tendance Ă  donner raison Ă  cette derniĂšre lorsqu’on voit la frĂ©quence Ă  laquelle les deux colocataires se croisent : deux fois par semaine, trois maximum, car OphĂ©lie se couche Ă  l’heure oĂč Marguerite se lĂšve, et inversement.

Un matin, aprĂšs avoir retrouvĂ© pour la Ă©niĂšme fois des emballages recyclables dans la mauvaise poubelle, Marguerite sort de ses gonds et tambourine Ă  la porte de la chambre d’OphĂ©lie, qui venait juste de se coucher aprĂšs un dernier joint. S’en suit une discussion agitĂ©e, qui servira de toile de fond au livre : OphĂ©lie trouve pitoyable que Marguerite interrompe son sommeil pour de bĂȘtes histoires de recyclage ; Marguerite rĂ©torque que l’avenir de la planĂšte est plus important que son petit confort d’assistĂ©e ; OphĂ©lie, qui dĂ©teste qu’on la traite ainsi, respire un grand coup, puis demande Ă  Marguerite si, d’aprĂšs elle, Mars sera triste quand la Terre sera morte.

Bien entendu, Marguerite ne comprend pas la question.

OphĂ©lie se lance alors dans l’explication de sa philosophie de vie. « Tu vois Marguerite, dit-elle, s’il y a une chose qui m’énerve, c’est quand les gens opposent le bĂ©ton Ă  la nature, comme si l’asphalte avait Ă©tĂ© amenĂ© ici par des extra-terrestres, comme s’il ne faisait pas partie de cette planĂšte au mĂȘme titre que les arbres, l’herbe ou les ocĂ©ans. Lorsqu’une fourmi construit un tunnel, dit-on de celui-ci qu’il est contre-nature ? SĂ©pare-t-on la crĂ©ature de sa crĂ©ation ? Le fait-on lorsqu’un moineau bĂątit son nid, lorsqu’un lapin creuse son terrier, lorsque des castors Ă©rigent un barrage ? Qu’est-ce que le bĂ©ton, Marguerite ? Le bĂ©ton est une construction humaine, crĂ©Ă© Ă  partir de matĂ©riaux prĂ©sents sur Terre, donc par dĂ©finition « naturels Â». En quel honneur le dĂ©crit-on donc comme « contre-nature Â» ? Parce qu’il dĂ©truit ce qui Ă©tait lĂ  avant lui ? Mais toute crĂ©ature, toute, dĂ©truit quelque chose qui Ă©tait lĂ  avant elle ! La nature est ainsi faite. Que l’on croit en Dieu, Allah, Bouddha, JĂ©hovah ou GaĂŻa, le rĂ©sultat est le mĂȘme : l’ĂȘtre humain fait ce qu’il a Ă  faire, Ă  savoir amĂ©liorer son habitat, et vouloir un retour Ă  un habitat moins transformĂ© par sa main Ă©quivaut Ă  rĂ©clamer une rĂ©gression. Les gens comme toi, vous dites que le bĂ©ton dĂ©truit la planĂšte, que les villes sont contre-nature, qu’il est important de faire marche arriĂšre ou, tout du moins, de commencer Ă  prendre conscience de la marque indĂ©lĂ©bile que nous laissons sur la planĂšte ; vous nous dites de recycler, de rĂ©utiliser, de consommer localement, d’ĂȘtre « Ă©co-conscient Â», mais vous ĂȘtes-vous demandĂ© pourquoi ? Moi dans votre peur de dĂ©truire la Terre, je perçois le refus de votre propre mortalitĂ© ; car la Terre, comme toute chose, est destinĂ©e Ă  mourir. Pourquoi vouloir la sauver ? Sais-tu que, si l’humain venait Ă  disparaĂźtre, vĂ©gĂ©tation et animaux reprendraient le pouvoir sur les villes ? As-tu lu le Dead Cities de Mike Davis ? C’est bien ce qu’il me semblait, Marguerite. Vois-tu, rien n’est Ă©ternel : ni toi ni moi ni les six milliards d’ĂȘtres humains qui, dans un siĂšcle, auront Ă©tĂ© remplacĂ©s par six autres milliards d’ĂȘtres humains. Et si la Terre doit pĂ©rir de notre main, ce sera forcĂ©ment de « cause naturelle Â», puisque c’est elle qui nous a enfantĂ©s ; lorsqu’un couteau tue un homme, dit-on de cet homme qu’il est mort de cause « non-humaine Â» ? Et si je jette un emballage dans la mauvaise poubelle, quelle importance ? Et si, au cours de ma vie, je jette un million d’emballages dans un million de mauvaises poubelles ? Je dĂ©truis la planĂšte ? Et alors ! Je vais te dire le fond de ma pensĂ©e, Marguerite : l’humain est aussi naturel qu’un champignon, oui, un champignon de la Terre, et en tant que tel, sa fonction premiĂšre est de se multiplier. Il serait temps de l’admettre, car en le niant, nous crĂ©ons au sein de notre espĂšce un conflit contre-nature : a-t-on dĂ©jĂ  vu un champignon avoir des Ă©tats d’ñmes ? Imagines-tu un champignon dire Ă  un autre qu’il faut y aller mollo, ne pas modifier son habitat, penser Ă  l’avenir, penser aux champignons suivants ? Si notre but est la destruction – et tout porte Ă  croire que ce soit le cas – ne faut-il pas y aller franco, accĂ©lĂ©rer notre mission ? Et si la Terre contre-attaque, tant mieux pour elle ! Tant pis pour nous ! Tant mieux pour ces rats qui nous amĂšnent la peste, pour ces chiens qui nous mangeraient si leur survie ne dĂ©pendait pas de la nĂŽtre, pour ces Ă©lĂ©phants qui nous piĂ©tineraient s’ils n’étaient pas en cage, tant mieux pour ces oiseaux qui nous dĂ©fĂšquent dessus, pour ces moustiques qui se nourrissent de notre sang, pour ces ours et pour ces lions et pour ces castors et pour ces fourmis, tant mieux pour ces chats qui se prennent pour nos maĂźtres, tant mieux, tant mieux, tant mieux ! Et si nous rĂ©ussissons, si nous parvenons Ă  tout dĂ©truire, si toute vie disparait de la planĂšte, annihilĂ©e par notre but Ă©ternel – et c’est lĂ  une chose qui se passera, un jour, quoi que l’on fasse – qui viendra pleurer la Terre ? La Lune ? Le Soleil ? Dis-moi Marguerite : Mars pleurera-t- elle, quand la Terre sera morte ? L’humain pleure-t-il, lorsqu’une tempĂȘte dĂ©truit une fourmiliĂšre ? L’univers restera l’univers, Mars restera Mars, et voilĂ  ce qui vous manque, Ă  toi et aux psychorigides du recyclage : une conscience cosmique Â», conclut OphĂ©lie avant de claquer sa porte au nez de Marguerite.

Ce monologue (ici prĂ©sentĂ© en version raccourcie, car il s’étale dans le livre sur prĂšs de vingt pages) amĂšne Marguerite Ă  penser qu’OphĂ©lie a perdu la raison, puis Ă  tenter, en vain, de joindre Boris pour lui demander si elle a dĂ©jĂ  tenu de tels discours. Marguerite se dit qu’OphĂ©lie, Ă  force de rester enfermĂ©e, de fumer joint sur joint, de dormir le jour et de regarder des sĂ©ries la nuit, s’est coupĂ©e de l’humanitĂ©. Loin de se dĂ©courager, la jeune Ă©colo dĂ©cide qu’elle va faire son possible pour aider sa colocataire Ă  retrouver le droit chemin, en lui cuisinant de bons plats de lĂ©gumes bio pour lui prouver leur supĂ©rioritĂ© sur la junk-food, en lui envoyant par email des liens vers des documentaires animaliers oĂč l’on rĂ©alise combien les castors sont mignons, bref, en tentant de lui communiquer sa foi en la nature. Petit Ă  petit, on est amenĂ© Ă  penser que Marguerite est une dĂ©pressive chronique, et OphĂ©lie, une incurable optimiste ; on comprend que cette derniĂšre accepte tout, ne ressent pas le besoin de lutter, et que si elle voit l’espĂšce humaine comme un champignon, elle ne pense pas pour autant qu’un champignon soit quelque chose de mauvais. Marguerite, quant Ă  elle, nie son statut de champignon de toutes ses forces. On apprend qu’OphĂ©lie a grandi Ă  Paris, dans une famille bourgeoise, et qu’elle n’a jamais eu de problĂšme dans sa vie, tandis qu’à la campagne, Marguerite a dĂ» faire face au dĂ©cĂšs prĂ©coce de sa mĂšre puis aux abus de son pĂšre et de ses deux frĂšres, Ă  l’apprentissage de la fragilitĂ© de l’existence, une Ă©ducation Ă  la dure, le dĂ©part de la maison Ă  seize ans, la dĂ©brouille et le systĂšme D, la perte de foi puis la lutte dĂ©sespĂ©rĂ©e pour la retrouver.

Dans le dernier quart du livre, Boris rĂ©apparaĂźt. En le voyant interagir avec OphĂ©lie, Marguerite comprend que leur relation allait plus loin que l’amitiĂ©, mais ce qu’elle prend d’abord pour une liaison amoureuse se rĂ©vĂšle une relation gourou-disciple. Car OphĂ©lie est Ă  la tĂȘte d’un groupuscule visant Ă  la destruction de la planĂšte ; elle pense en outre que la Terre est plate. Boris, quant Ă  lui, avait Ă©tĂ© envoyĂ© en repĂ©rage au bout du monde pour vĂ©rifier cette intuition. A partir de lĂ , l’ambiance glisse dans le macabre, notamment via cette scĂšne Ă©prouvante durant laquelle Boris et OphĂ©lie pĂ©nĂštrent dans la chambre de Marguerite et lui urinent dessus dans son sommeil, celle-ci se rĂ©veillant en hurlant, couverte du liquide chaud et jaune, avec ses deux colocataires qui rient en la pointant du doigt. À la fin du livre, on apprends que la Terre est effectivement plate, puis une guerre nuclĂ©aire se dĂ©clare entre la CorĂ©e du Nord et les États-Unis, suite Ă  quoi le monde explose. La toute derniĂšre scĂšne montre la planĂšte Mars riant Ă  gorge dĂ©ployĂ©e face Ă  la destruction de sa cousine la Terre.

Mars sera-t-elle triste quand la Terre sera morte ? ne fut pas un grand succĂšs : tirĂ© Ă  trois-cents cinquante exemplaires par une petite maison d’édition lyonnaise, l’ouvrage se vendit Ă  moins de cinquante copies. Les deux blogs qui le chroniquĂšrent pointĂšrent du doigt son abracadabrance, sa trame peu crĂ©dible, sa fin ridicule, ses thĂšses mal-pensĂ©es, ses pistes abandonnĂ©es en cours de route, son Ă©criture caduque, le peu de place accordĂ© aux sensations autres que la vue (pas une fois l’ouĂŻe, l’odorat ni le toucher n’étaient mentionnĂ©s), sans parler de ses personnages mal caractĂ©risĂ©s, de son manque de rebondissements, de son non-respect de la sacro-sainte structure en trois actes, et ainsi de suite. La seule bonne chronique, celle qui permit au livre d’écouler ses cinquante exemplaires, fut Ă©crite par Bertrand Gaubert lui-mĂȘme, qui la signa d’un pseudonyme et la publia dans le trente-septiĂšme numĂ©ro de Synchronie, son propre « magazine Â» (qu’il qualifiait ainsi, mais que d’autres considĂ©raient comme une « revue Â», ou pire, un « fanzine Â») avant de sombrer dans la phase finale d’une terrible dĂ©pression dont, semble-t-il, dĂ©coula sa disparition ; mĂȘme si, Ă  ce niveau, comme dit prĂ©cĂ©demment, chaque pas en avant s’est toujours accompagnĂ© d’un pas en arriĂšre.

Alex Ratcharge

Illustration : J.M. Bertoyas




Source: Lundi.am