Novembre 18, 2021
Par ACRIMED
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Un des « jeux Â» favoris des journalistes consiste Ă  anticiper et co-construire le deuxiĂšme tour des Ă©lections – ici prĂ©sidentielles – plusieurs mois Ă  l’avance. Qu’ils le fassent Ă  coups de sondages ou par le biais d’appels Ă  tĂ©moignages rebaptisĂ©s « enquĂȘtes Â» ne change rien Ă  l’affaire. Par chance, tous ne succombent pas Ă  la pratique : ils peuvent ainsi lĂ©gitimement donner la leçon


Le 5 octobre, Marianne publiait un appel Ă  tĂ©moignages Ă  l’intention des « Ă©lecteurs de gauche Â». La question : « Ferez-vous barrage Ă  Zemmour face Ă  Macron ? Â» Nous relevions cette « facĂ©tie Â» dans notre article consacrĂ© Ă  la banalisation de l’agitateur fasciste (n’ayant toujours pas officiellement dĂ©clarĂ© de candidature), et attendions avec hĂąte que l’enquĂȘte paraisse. Huit jours plus tard, c’était chose faite :



Un exemple exemplaire des exercices de divination et autres prophĂ©ties sur lesquels prospĂšrent inlassablement les mĂ©dias. Car quoi de mieux, journalistiquement parlant, que d’imposer aux Ă©lecteurs de gauche des questionnements par dĂ©faut, excluant de fait leurs principales prĂ©occupations dans un climat dĂ©jĂ  polarisĂ© par l’extrĂȘme droite ? L’hypocrisie des mĂ©dias qui posent la question. Quel rĂ©gal, en effet, que de voir Marianne s’empĂȘtrer en prĂ©ambule dans la dĂ©fense de l’exercice :

Nous avons recueilli environ 1 500 témoignages pour ébaucher une réponse à ces questions, que les électeurs de gauche risquent hélas de devoir se poser encore une fois.

Marianne anticipe.

Le pire n’est jamais certain, mais autant s’y prĂ©parer.

Marianne veille au grain.

Suspendons un instant la prudence qu’imposent la distance par rapport Ă  l’élection et la volatilitĂ© des sondages : si le second tour oppose Emmanuel Macron Ă  Marine Le Pen ou Éric Zemmour, la gauche participera-t-elle, comme en 2002 et en 2017, Ă  un « front rĂ©publicain Â» ?

Marianne pédale dans la semoule.

Autant l’écrire d’emblĂ©e : ces 1 436 tĂ©moignages n’ont ni valeur de sondage, ni d’enquĂȘte sociologique. De mĂȘme, il ne s’agit pas ici de lĂ©gitimer la candidature d’Éric Zemmour, pas plus que d’installer dans les esprits la perspective d’un duel inĂ©luctable entre Emmanuel Macron et un autre candidat, quel qu’il soit.

Bref, Marianne prend les lecteurs pour des imbéciles.

Heureusement, quelques vigies critiques demeurent dans le paysage, inflexibles. Le 30 octobre sur France Inter [1], Natacha Polony fulmine contre ce type de routines journalistiques, contribuant Ă  ruiner l’information (et la vie dĂ©mocratique) par temps de campagnes Ă©lectorales :

Nous avons appris heureusement collectivement des diffĂ©rentes expĂ©riences, mĂȘme si je suis assez frappĂ©e de voir Ă  quel point on se retrouve parfois comme si 1995, 2002 n’avaient pas eu lieu. [
] À partir du moment oĂč on incite Ă  coup de sondages les Ă©lecteurs Ă  calculer et Ă  se dire qu’ils ne vont pas voter en fonction de leurs choix politiques mais en fonction de la peur du second tour qui va avoir lieu, on crĂ©e de la frustration derriĂšre puisque celui qui sera Ă©lu n’a pas Ă©tĂ© Ă©lu sur son programme mais sur la volontĂ© qu’on avait d’éviter quelque chose de pire. C’est un point qui me paraĂźt absolument essentiel et dont il faut se sortir.

Quel dommage que cette journaliste si lucide ne soit pas directrice de la rĂ©daction de Marianne !





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Pauline Perrenot

Annexe : transcription intĂ©grale de la tirade de la directrice de Marianne

-Natacha Polony : Nous avons appris heureusement collectivement des diffĂ©rentes expĂ©riences, mĂȘme si je suis assez frappĂ©e de voir Ă  quel point on se retrouve parfois comme si 1995, 2002 n’avaient pas eu lieu. Par exemple quand on voit un Jean-Luc MĂ©lenchon que des journalistes confrontent Ă  ce sondage disant que parce que le second tour est dĂ©jĂ  Ă©crit entre Emmanuel Macron et un candidat d’extrĂȘme droite, toute une partie de l’électorat de gauche penserait qu’il vaut mieux voter directement Emmanuel Macron. C’est-Ă -dire que ça fait 20 ans que le concept de vote utile pourrit la vie politique française en troublant et en crĂ©ant de la frustration.

– Ali Baddou : Pourquoi est-ce qu’il pourrit la vie politique ?

– Natacha Polony : Parce qu’à partir du moment oĂč on incite Ă  coup de sondages les Ă©lecteurs Ă  calculer et Ă  se dire qu’ils ne vont pas voter en fonction de leurs choix politiques mais en fonction de la peur du second tour qui va avoir lieu, on crĂ©e de la frustration derriĂšre puisque celui qui sera Ă©lu n’a pas Ă©tĂ© Ă©lu sur son programme mais sur la volontĂ© qu’on avait d’éviter quelque chose de pire. C’est un point qui me paraĂźt absolument essentiel et dont il faut se sortir.

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Source: Acrimed.org