Mai 9, 2021
Par Demain Le Grand Soir
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S’il existe « une folie Montessori »1, le substrat idéologique qui, dès l’origine, fonde la pédagogie développée par Maria Montessori est rarement pris en compte, quand il n’est pas purement et simplement passé sous silence. D’ailleurs sa vie même est, dans le détail, peu mise en avant du fait de ses zones d’ombre. Malgré sa médiatisation actuelle, la seule biographie disponible en français est une traduction datant de 19522. Le parcours de la pédagogue italienne et le contexte d’émergence de sa méthode méritent pourtant que l’on s’y attarde.

Incarner la pédagogie scientifique

Médecin catholique italienne, Maria Montessori est née le 31 août 1870 – année qui voit le début de l’unité italienne – d’un père militaire conservateur et d’une mère très pieuse. Également licenciée en philosophie, psychologie et biologie, elle a cherché, dès le début, à donner une caution scientifique à une conception largement vitaliste du développement humain, en phase avec le scientisme de l’époque. Elle publie, en 1909, le premier tome de son livre intitulé Pédagogie scientifique3.

Sa méthode pédagogique – fondée, on va le voir, sur une anthropologie religieuse – repose sur l’idée que l’enfant porte naturellement en lui toutes les potentialités, et notamment une motivation « naturelle » pour apprendre, et qu’il suffit de les laisser se développer. L’approche par les sens est primordiale, car l’enfant posséderait un « esprit absorbant » : « Chez nous les adultes, c’est l’intelligence qui nous permet d’acquérir la connaissance, alors que chez l’enfant, c’est sa vie psychique »4. Dès la naissance, l’enfant porte aussi en lui un véritable schéma de développement intérieur, l’« embryon spirituel », qui ordonne la succession des « périodes sensibles » propres à chaque enfant : « période sensible au langage » entre la naissance et six ans, « période sensible à l’ordre » entre six mois et trois ans, etc. « Ces périodes sont limitées dans le temps et ne concernent l’acquisition que d’un seul caractère déterminé. Une fois ce caractère développé, la sensibilité cesse pour être très vite remplacée par une autre source d’intérêts »5. À chacune de ces périodes, l’enfant, guidé par son « esprit absorbant », est capable d’apprendre seul, à partir de son environnement, ce qui correspond à la période : c’est la base du « libre choix » des activités proposé à l’enfant, qui porte spontanément et avec enthousiasme son attention sur ce qui correspond à sa sensibilité du moment. Chaque période doit donc être respectée, faute de créer des troubles définitifs dans les acquisitions, ce que Montessori appelle des « déviations ».

Ainsi, dans une classe Montessori, où les enfants sont d’âges mélangés en fonction de leurs « périodes sensibles », chacun vit en autonomie avec le matériel à disposition sans que l’enseignant intervienne dans leur choix, y compris celui de ne prendre part à aucune activité.

Une méthode largement plébiscitée

Sa « méthode » rencontre un succès rapide, et, à partir de 1913, elle parcourt le monde et multiplie les cours et les conférences6. Les critiques sont peu nombreuses dans ces années-là, excepté chez quelques éducateurs et éducatrices engagées dans les luttes sociales7.

Alors instituteur débutant, Célestin Freinet lui-même présentait Montessori sous un jour élogieux8 alors même que ses préoccupations laïques et prolétariennes auraient pu l’en éloigner dès les origines. Revenu de ses enthousiasmes initiaux, il prendra progressivement ses distances. D’une critique initiale du matériel Montessori, « basé sur la psychologie ancienne qui cherchait à développer les facultés au moyen d’un matériel fixe »9, il s’insurgera ensuite contre la dimension élitiste de la méthode Montessori et ses connivences avec le régime fasciste à l’occasion du congrès de la Nouvelle Éducation10. Celui qui sera, quelques mois plus tard, poussé à la démission par l’extrême droite française, déplore que : « La Nouvelle Éducation s’oriente franchement vers l’éducation des enfants bourgeois et la préparation pédagogique des mères bourgeoises qui ont quelque rejeton à choyer : conseils excellents pour ceux qui peuvent les suivre, réunions de mères, organisation d’écoles nouvelles richement payantes, livres au prix inabordable, etc. Tout cela ne manque pas d’intérêt, mais l’éternelle question nous harcèle ! Et les petits pauvres de nos écoles ?… Qu’ils se dé… brouillent n’est-ce pas ? »11.

Ainsi, si l’idée selon laquelle Montessori et Freinet constituent les deux facettes d’une même pédagogie visant l’émancipation par la joie d’apprendre est actuellement en vogue, elle occulte plusieurs aspects des fondements idéologiques sur lesquels reposent leurs projets respectifs12. Au silence qui règne dans les écoles Montessori, où chacun est absorbé par sa tâche sans se soucier des autres, Freinet préfère l’effervescence qui naît de la coopération entre les pairs, de l’entraide dans et par le travail collectif. De surcroît, la conception même du travail diffère radicalement dans les deux approches. Au jeu répétitif et mécanique et à la standardisation des activités, Freinet oppose le travail véritable, la production et la création qui donnent sens aux apprentissages…

Montessori et le régime de Mussolini

Il est par ailleurs difficile de passer sous silence, comme le font la plupart des notices biographiques de Montessori, plus d’une décennie d’accointances – du milieu des années 1920 à 1934 – avec le régime mussolinien qui a fait de la pédagogie Montessori une référence. Élevée au rang de membre d’honneur de l’organisation féminine fasciste, elle rencontre Mussolini en 1924 et lui demande d’encourager la diffusion de sa méthode. En 1926, le Duce devient président d’honneur d’Opera Montessori, la Société des amis de la méthode Montessori.

Voici ce qu’écrivait Marie Montessori à propos du leader fasciste : « Cet homme plein de curiosité, cet esprit extrêmement ouvert sur tout et qui veut tout connaître, posa un jour les yeux sur ma méthode. Il lui suffit de savoir que ma méthode jouissait de plus de crédit à l’étranger qu’en Italie, il promit son aide enthousiaste pour que soient instituées partout des écoles »13. Dans une lettre datée de 1931, elle établit elle-même un parallèle entre les principes fascistes et sa pédagogie qui produit des « personnages forts », fournit le « spectacle impressionnant de la discipline parfaite ». Elle y précise que « les “forces exceptionnelles” de notre race, encore mieux que celles d’autres races, pourraient y ajouter une valeur supplémentaire »14. Ce n’est qu’en 1934, douze ans après l’accession au pouvoir du dictateur fasciste, qu’elle rompt avec le régime. Depuis longtemps déjà le personnel de ses écoles portait l’uniforme fasciste, mais, lorsque le régime veut également l’imposer aux élèves, elle quitte l’Italie où ses œuvres sont brûlées et ses écoles fermées.

Il ne s’agit certes pas ici de qualifier tous les adeptes de la pédagogue italienne d’adorateurs du Duce ! Mais, l’occultation systématique de cette décennie sur les sites (ou les livres) évoquant la pédagogue interroge. Au mieux, on y relève des approximations de dates (« En 1934, lors de l’avènement du fascisme en Italie [sic], Maria Montessori décide de s’exiler, n’approuvant pas l’atmosphère totalitaire régnant en Italie »15). Au pire, s’esquisse même le portrait d’une militante antifasciste16 !

Au service de l’Église

Mais, ce qui frappe à la lecture de ses œuvres théoriques, c’est surtout la religiosité qui baigne l’ensemble, et sur laquelle le très conservateur Pape Pie X ne s’est pas trompé en saluant son livre Pédagogie scientifique comme une « œuvre de régénération de l’enfance »17. Son anthropologie et, partant, sa pédagogie, reposent en effet sur des fondements religieux. Parlant d’enfants et non d’élèves, elles les considèrent comme de pures créatures divines, non encore perverties par les vicissitudes de la vie adulte. Son livre de 1932 La Sainte Messe expliquée aux enfants, fondamental pour connaître sa doctrine, développe longuement ce point : « L’enseignement du Christ sur les enfants touche le cœur de leur éducation. Ils ont une personnalité différente de la nôtre et certaines impulsions spirituelles sont vivantes en eux qui sont souvent atrophiées chez l’individu devenu adulte […] Nous sommes tenus d’aider les enfants en leur enseignant ce qu’ils ont besoin de savoir sur la religion, mais nous ne devrions pas oublier que l’enfant peut nous aider aussi, car il nous montre le chemin vers le royaume de Dieu »18.

Les notions de bienveillance, d’autonomie, de respect d’un développement « naturel », de « nature », à la base de sa pédagogie, ne sont pas que le fruit d’une approche biologique, mais prennent tout leur sens en relation avec la conception de l’être humain comme créature de Dieu. Même si le terme est emprunté aux travaux du biologiste Hugo De Vries sur les insectes à métamorphoses, l’identification des « périodes sensibles » de l’enfant, qui constitue l’une des « découvertes » importantes de Montessori, est elle-même étroitement liée à ces conceptions religieuses : « L’âge de l’enfance semble être lié étroitement à Dieu, comme le développement du corps est strictement dépendant des lois naturelles qui le transforment à ce moment-là »19. Là où la médecine prenait en compte les lois biologiques qui gouvernent le corps, l’éducatrice prend en compte les lois divines qui gouvernent l’âme, et orientent sa pédagogie.

Un label qui fait vendre

La suite, ce sera la création de l’Association Montessori Internationale en 1929 et le développement d’écoles Montessori dans le monde entier (plus de 20 000 écoles actuellement). En France aussi, la « pédagogie Montessori » rencontre un véritable engouement, comme en témoigne la création de dizaines d’écoles privées hors contrat qui s’en réclament : selon l’Association Montessori France, la moitié de ces établissements ont d’ailleurs moins de dix ans d’existence dont plusieurs se revendiquent ouvertement du catholicisme 20.

Parallèlement, alors que seuls trois centres de formation d’éducateurs et d’assistants Montessori sont agréés par l’Association Montessori internationale21, c’est par dizaines que se comptent les associations qui organisent cours et formations à la « pédagogie Montessori ». Parfois, ces formations mêlent à la « pédagogie Montessori » proprement dite des approches venant d’autres courants plus ou moins religieux ou psychologisants, voire de prétendues connaissances « scientifiques »22.

La presse grand public contribue largement au « phénomène » Montessori. Elle dresse régulièrement la liste des « enfants de Montessori » : Larry Page et Sergey Brin, les fondateurs de Google, le créateur d’Amazon (Jeff Bezos) ou encore celui de Wikipedia (Jimmy Wales). « Au moins la moitié des entrepreneurs que nous avons interrogés pour notre livre The Innovator’s DNA [L’ADN de l’innovateur] sont passés par des écoles Montessori ou assimilées », fait remarquer Hal Gregersen, du Massachusetts Institute of Technology (MIT)23.

Autour de la « marque » Montessori se sont développées une quantité d’associations et d’entreprises qui vendent les matériels pédagogiques Montessori, spécifiques (boîtes à odeurs, lettres rugueuses, cloches musicales, coussins sensoriels, etc.) ou simplement estampillés Montessori (hochets, matériels d’emboîtement, boîtes de couleurs, abaques, jetons, etc.)24, à travers une publicité et une médiatisation savamment développées, via Internet notamment25.

De ce fait, l’engouement autour de cette pédagogie amène de nombreux parents à s’orienter vers les écoles privées adeptes de sa méthode ou à investir eux-mêmes dans le matériel. C’est ce qui explique qu’elle serve de « produit d’appel » à beaucoup de celles et ceux que leur détestation de l’école publique et laïque conduit à multiplier les écoles privées hors contrat. Mais, on le voit, la réalité de cette entreprise idéologique, reposant sur des conceptions religieuses et une visée ouvertement prosélyte, est assez éloignée de l’image de simple « pédagogie de la bienveillance » que ses disciples mettent en avant.

Pour de plus amples développements sur ce sujet, voir Grégory Chambat et Alain Chevarin, De Montessori aux neurosciences, offensives contre l’école du commun, éd. Libertalia, revue N’autre école, numéro spécial hiver 2018-2019.

Grégory Chambat

Enseignant, membre du collectif Questions de classe(s), membre du comité de rédaction de la revue N’autre école et de la collection du même nom aux éditions Libertalia.




Source: Demainlegrandsoir.org