Octobre 20, 2020
Par La Bogue
361 views


Samedi 17 octobre, 6 h 45, il fait nuit et un peu frisquet. Des silhouettes sortent sous le prĂ©au du 4 bis, avenue de la RĂ©volution pour monter dans les vĂ©hicules qui vont les amener au parking des Casseaux. LĂ , le bus « Pouss-Pouss Â» conduira toutes les personnes qui se sont inscrites pour se rendre Ă  Paris, place de la RĂ©publique, d’oĂč partira le cortĂšge, Ă  14 heures, de la manifestation nationale de la marche des sans-papiers.


Quarante personnes, dont une vingtaine de migrants venant de Limoges et de Felletin, s’installent dans le bus pour finir leur nuit en attendant l’arrivĂ©e Ă  Paris.

Merci Ă  celles et ceux qui ont contribuĂ© au financement de ce bus, coordonnĂ© par le collectif Chabatz d’entrar, signataire de l’appel, et ainsi permis de grossir les rangs de ce cortĂšge, point d’orgue de toutes les marches, qui ont eu lieu de diffĂ©rentes villes (Marseille, Montpellier, Grenoble, Lyon, Rennes, Lille et Strasbourg) et dont la premiĂšre est partie le 19 septembre.

Sortir de Limoges, c’est pas compliquĂ© (pas de bouchons). Le trajet, nickel, la circulation Ă©tant fluide. Moins dans le sens inverse, les Parisiens profitant de ces premiĂšres vacances scolaires depuis la rentrĂ©e pour respirer l’air de la campagne et fuir le couvre-feu.

Couvre-feu, un terme, qui en ce 17 octobre fait Ă©cho au massacre d’AlgĂ©riens (entre 150 et 200 personnes) commis lors d’une manifestation pacifique, le 17 octobre 1961, par des policiers français, couverts par leur prĂ©fet de police, le sinistre Papon [1].

Arriver sur Paris, c’est un peu plus coriace. À cause de la circulation et d’un arrĂȘt, imprĂ©vu, par les gendarmes. « Vous allez oĂč ? Â» RĂ©pondre « Ă  une manifestation Â» est louche, donc nous avons eu le droit Ă  la vĂ©rification des papiers de la compagnie Pouss-Pouss, demande de la liste des passagers, etc. MĂȘme si c’est pas l’envie qui manque, difficile de leur dire « allez vous faire foutre Â». On ne s’est pas tapĂ© plus de quatre heures de route pour ĂȘtre bloquĂ© sur un pĂ©age, mais il serait intĂ©ressant de creuser la question sur la possibilitĂ© de refuser ou, du moins, ont-ils le droit de prendre en photo les documents ?

Bref, nous repartons, nous arrivons pas trÚs loin du lieu de départ de la manifestation.

JPEG - 903.9 ko
L’arrivĂ©e Ă  Paris

Image bizarre de voir tous les Parisiens masquĂ©s. Nous remontons l’avenue de la RĂ©publique et entendons des sons bien connus de tout rassemblement quand nous arrivons sur la place de la RĂ©publique.

Nous dĂ©ployons nos banderoles et sommes bien contents d’ĂȘtre lĂ  et de manifester pour imposer enfin la rĂ©gularisation de touTes les sans-papiers, la fermeture des centres de rĂ©tention et le logement pour touTEs.


JPEG - 792.2 ko
Les ami-e-s de Felletin fignolent leur pancarte place de La RĂ©publique


Marche des sans-papiers : nous voulons marcher vers l’ÉlysĂ©e

Initialement, l’arrivĂ©e de cette manifestation du 17 octobre Ă©tait l’ÉlysĂ©e, puisque symboliquement l’ensemble des marcheurs s’adressent Ă  Macron par une lettre ouverte (lire la piĂšce jointe). La seule rĂ©ponse du pouvoir, par l’intermĂ©diaire du prĂ©fet de police de Paris, est l’interdiction de marcher jusqu’à « proximitĂ© Â» de la prĂ©sidence de la RĂ©publique (voir l’article de La Bogue du 16 octobre). Il est alors demandĂ© que l’arrivĂ©e se fasse place de la Concorde. LĂ  encore refus. A ce sujet lire communiquĂ© du 16 octobre de la Coordination nationale de la Marche dans la piĂšce jointe. Du coup, impossible de passer Ă  ChĂątelet en souvenir, toujours, des corps d’AlgĂ©riens balancĂ©s, par la police, dans la Seine le 17 octobre 1961.

C’est place d’Estienne-d’Orves (mĂ©tro TrinitĂ©), dans le 9e arrondissement, soit une distance de 4 km, que la tĂȘte du cortĂšge a dĂ» s’arrĂȘter.

Cette fin de parcours imposĂ©e, Ă  des milliers de manifestants (environ 15 000), par le gouvernement et le silence de Macron Ă  la lettre qui lui a Ă©tĂ© adressĂ©e dĂ©montrent bien la volontĂ© politique impitoyable face aux sans-papiers. Nous glissons de plus en plus vers un État fasciste dont les premiers de cordĂ©e sont les immigrĂ©s, rĂ©fugiĂ©s et les pauvres sans aucune distinction.

Pas encore totalement convaincu ? Voici un exemple trĂšs frappant sur la question du racisme : invitĂ© par la Mission d’information de l’AssemblĂ©e nationale « sur l’émergence et l’évolution des diffĂ©rentes formes de racisme et les rĂ©ponses Ă  y apporter Â», le Gisti a Ă©tĂ© auditionnĂ© le 24 septembre dernier, aprĂšs un certain nombre d’autres associations et d’expert.es. Les conditions dans lesquelles s’est dĂ©roulĂ©e l’audition de DaniĂšle Lochak, qui reprĂ©sentait le Gisti, devant les quelques rares membres prĂ©sent.es de cette mission, ont amenĂ© le Gisti, Ă  saisir l’ensemble des parlementaires membres de cette mission, ainsi que le prĂ©sident de l’AssemblĂ©e nationale, pour leur faire part de leur stupĂ©faction face Ă  la partialitĂ© et l’agressivitĂ© du prĂ©sident de la mission, M. Robin Reda, et aux erreurs grossiĂšres qu’il a profĂ©rĂ©es, dĂ©naturant l’audition qu’il a utilisĂ©e comme une tribune pour afficher ses positions partisanes. Ici pour visionner la vidĂ©o.

Quoi qu’il en soit, la manifestation suit donc ce trajet, imposant dĂ©jĂ  aux flics de ne pas rester nassĂ©s place de La RĂ©publique, oĂč pratiquement toutes les rues sont barricadĂ©es par d’imposantes barriĂšres de police.


Un cortĂšge massif se forme, dense, survoltĂ©, surtout devant oĂč les manifestants sont au contact avec les gendarmes qui leur font face et qui reculent pas Ă  pas, donnant leur rythme de la marche ouverte par des dizaines de voitures de flics et gendarmes.


Nous remontons le boulevard Magenta, puis redescendons par la rue de Maubeuge, les gendarmes sont aussi sur les cĂŽtĂ©s de la manif, interdisant toute Ă©chappĂ©e sauvage. Le service d’ordre des organisateurs a bien du mal Ă  canaliser l’énergie dĂ©bordante de la foule mais chacun sait que, tactiquement, ce n’est pas le moment de chercher l’affrontement. Des percussions, de la danse, des fanfares accompagnent la foule, tous les collectifs de France sont lĂ  et ont rivalisĂ© d’invention pour peaufiner leurs banderoles.







Tout se passe bien jusqu’à l’arrivĂ©e Ă  TrinitĂ© vers 17 h 30 oĂč nombreuses prises de parole ont lieu. OĂč tout le monde a envie de traĂźner pour savourer cette victoire sur les tentatives de sabotage de la manif par le gouvernement.

Les gendarmes bloquent la plupart des rues et commencent à resserrer la foule de prÚs. Nous décidons de rejoindre par des voies détournées le bus qui nous attend prÚs du métro Pyramide avant que nous ne puissions plus bouger et de ne pouvoir rentrer sans encombre sur Limoges.

Cet Acte 3, qui a Ă©tĂ© trĂšs suivi, s’achĂšve sans heurts et tant mieux, mais au retour, dans le bus, comment ne pas s’empĂȘcher de penser aux paroles de Raoul Peck, rĂ©alisateur qui vit en France. Dans son livre J’étouffe, Ă©crit suite au meurtre par un policier, de George Floyd, aux États-Unis, les derniĂšres lignes se terminent par : « J’ai pensĂ© qu’un autre monde Ă©tait possible, sans qu’on ait Ă  mettre le feu partout. Maintenant, je ne suis plus sĂ»r du tout. Â»











Source: Labogue.info