Prise de parole sauvage contre
discours d’élus : parmi tous les invisibiliséEs, les intersexes et
raciséEs ont été misES en avant par le cortège alternatif à la Pride
officielle.

C’est pas qu’on se plaise en rabat-joie. On peut même
l’avouer : de la Marche des Fiertés, d’un bon nombre de personnages qui
s’y révèlent, émane une tonalité de Montpellier qu’on pourrait bien aimer :
juvénile, sensuelle et libre de mœurs, jusqu’à l’exubérance. Cela ne s’est pas
démenti dans le cortège de huit mille personnes qui s’est déplacé du Peyrou à
la Comédie, puis retour par les boulevards de ceinture, samedi 20 juillet, pour
une vingt-cinquième édition.

Or il faut y regarder à deux fois. Par exemple, il fallait
avoir très bonne vue et écarquiller les yeux, pour consulter la galerie de
photos qui couronnait le sommet du char des organisateurs. Soit des documents
remontant aux émeutes de Stonewall, voici pile un demi-siècle à New-York. La
clientèle de ce bar, à peine tolérée, en fait harcelée par les policiers,
décidait soudain de se rebeller. C’est ce fait historique que sont censées
commémorées les Prides, même si une écrasante majorité de leur foule en ignore
tout.

C’est un peu comme l’insurrection du 14 juillet, avec ses
casseurs qui réussirent leur coup, devenu prétexte à la pire démonstration
annuelle de puissance étatique nationaliste. Une chose est de se référer aux
luttes anciennes, plus ou moins mythifiées. Autre chose est d’être dans
l’invention et l’action de ses propres combats aujourd’hui.

Par exemple, on peut agiter gentiment toute une gadgéterie
arc-en-ciel, sorte de logo qui ne déparerait pas sur un baril de lessive (spécial
pinkwashing). Ou on peut se bricoler, chacunE à sa façon, un dress-code
noir et rose : là est l’appel du Pink Bloc, qui se souvient des deux
couleurs respectivement attribuées dans les camps nazis aux homosexuels
masculins et aux « asociales ».

Par exemple, on peut noyer un cortège sous une sous-techno
commerciale (rien à voir avec l’expérience inouïe d’une rave), laissant
chacun.E plus ou moins sourd.E et muetTE. Ou bien, comme dans le cortège du
Pink bloc, tenir un propos articulé sur des slogans réfléchis, affirmés, et de
combat :  « queers, vener, et
révolutionnaires
« , « patron, patrie, patriarcat – mêmes
racines, même combat
« . Enfin se défouler : « Macron,
Macron, on t’encule pas – La so-do-mie, c’est entre amis
« .

On peut « orner » ses chars d’un graphisme
standardisé, gamme de visuels designées par des agences de com, comme une foire
aux logos chics-modernes d’institutions officielles, et autres associations
cogestionnaires normalisées, prônant des attitudes aussi vagues que
consensuelles, sur bannières façon pub et flyers en quadrichormie.

On ne s’étonnera pas que la Région Occitanie et la Ville de
Montpellier manquent de se bégayer l’une sur l’autre. La première nous dit
« fort(e) de notre diversité », la seconde se voulant « fière de
ses diversités ». Tout comme l’Université de Montpellier, qui en rajoute
une couche. Il est des pentes glissantes, où à force d’être platement divers,
on n’est plus rien du tout. A quoi s’opposent les panneaux individuels faits
mains, brandis à hauteur de bras dans le cortège Pink bloc : « Je
suis un dur à queer
« , « nos corps, nos vies, vos gueules« ,
« vos normes sont trop étroites pour penser nos réalités« ,
« no gender / no master« .

Enfin il faut narrer cette halte au stand d’Homosexualité
et Socialisme 
: « Vous connaissez ? » s’empresse
un jeune militant charmant et avenant. On répond : « Ah oui, les
social-traîtres, pendant cinq ans on a dégusté ».
Désamorçage : « Ah
mais, on est une association in-dé-pendante ».
Déduire – c’est déjà ça
– qu’il est dorénavant plus honteux de s’avouer membre du PS que militant gay.
Proposé à l’achat : un Jeu de l’Oie (l’Oie blanche?) intitulé Quelle
histoire.
Ca oui, les socialos, quelle histoire ! Avant-dernière case
du parcours historique sur le plateau de jeu déplié : le mariage pour
tous. Image illustrative : François Hollande (même pas Chrstiane Taubira
!!!).

Retour au cortège. L’officiel. Qui est en tête ? Michaël
Delafosse. Hussein Bourgi. Les leaders et prétendants socialistes. A leurs
côtés : des sous-représentants de Saurel, le Macronien en chef local.
Auront-ils eu l’idée de parler de Steve, comme dans le cortège Pink bloc ?
Steve, ce jeune techno kid, poussé à la noyade par les exécuteurs du boucher
macronien Castaner, directement issu du PS ? C’est une logique qui se poursuit.
Renoncement à l’autonomie politique. Le cortège se range en position de
dépendance clientéliste aux pouvoirs installés, fussent les marionnettes
pré-groupusculaires d’une social-démocratie crépusculaire.

L’autre cortège a pris ses responsabilités. Pris la parole. Contre la néo-norme des LGBTQI+, il s’est imposé en tête de la marche. A fait re-présence, des invisibiliséEs, des TPBGQIAP + : Trans, Pédés, Bi-es, Gouines, Queers, Intersexes, Asexuel.les et Aromantiques, Pansexuel.les, plus toutes autres diversités fluides, non-binaires et non alignées. Sans oublier les TDS (travailleurs du sexe), chômeurs, anticapitalistes, anti-Etat.

Cette parole était à imposer, à l’arrache, au beau milieu des
discours d’élus satisfaits. Sur la banderole de ces  « ultra-revendicatifs » (dixit Midi
Libre), imposée contre le char officiel, on lit : « Stop mutilation
des intersexes ». Ceulles-ci risquaient de rester un alinéa de la loi de
bio-éthique en cours de préparation. Il.les sont nés à la marge fluctuante des
marqueurs bilologiques de la normativité sexuée. En toute bonne conscience, la
médecine les opère, les mutile, encore en bas-âge, alors que même l’ONU
condamne la France en cela pour traitements inhumains. Nul n’en parle. Très peu
sont au courant. Ultra-invisibilisation.

Autre grand moment de ce discours arraché à la barbe du
consensus : celui traitant des personnes raciséEs, et leur place dans la
culture érotiqe LGBTQI+ : « Il existe dans ce milieu un
racisme  qui projète sur les corps
fantasmés d’origine coloniale : l’arabe, le noir viril, dominateur,
sauvage, queutard ».
Mieux : « Même s’il est prétri de
racisme, d’exotisation, de fétichisation voire de violence, ce regard porté sur
les personnes racisées devrait déjà être considéré comme une sorte de
faveur ».

Et toute la lecture de la longue liste des prises
de position au sein du Pink bloc, fait apparaître qu’un grand nombre des points
soulevés supposeraient déjà une remise en cause dans les rangs même des
LGBQIAP+, dominateurs de leurs propres minorités.

Crédits photos : Alicia


Article publié le 21 Juil 2019 sur Lepoing.net