Il y a deux jours, Yves Boisvert dĂ©voilait dans La Presse l’identitĂ© d’un prĂ©posĂ© aux bĂ©nĂ©ficiaires mort Ă  40 ans des suites de la COVID-19[] Marcelin François faisait partie de ce contingent de migrant·e·s irrĂ©gulier·Úre·s qui entrent par le chemin Roxham depuis quelques annĂ©es et que nos xĂ©nophobes maison s’emploient Ă  mĂ©priser l’annĂ©e durant.

Le décÚs de Marcelin laisse sa veuve Oséna seule avec trois enfants.

Marcelin et OsĂ©na sont nĂ©s aux GonaĂŻves, dans le dĂ©partement de l’Artibonite, en HaĂŻti, en 1980. Ils se sont mariĂ©s en 2007. (
) Il a quittĂ© HaĂŻti en 2012. S’est rendu au Maryland. Elle l’a rejoint avec le petit Marc-Sonder, en 2015. Ils allaient refaire leur vie. Ă‡a n’allait plus aux États-Unis. Ils ont pris le chemin du nord. Chemin Roxham[].

Le drame de cette famille fait Ă©cho Ă  celui de tous ces anonymes qui s’occupent de nos parents et grands‑parents, qui leur tiennent la main quand iels rendent leur dernier souffle seul·e·s dans ces mouroirs que sont les rĂ©sidences pour aĂźné·e·s du QuĂ©bec, ces lieux d’une catastrophe gĂ©riatrique annoncĂ©e depuis des dĂ©cennies[].

La mort de ce prĂ©posĂ© a de quoi nous attrister, mais elle devrait surtout nous mettre en colĂšre, nous faire brailler de rage. Marcelin François et sa famille, c’est le monde vaillant sur lequel nos identitaré·e·s frappent Ă  coups d’insultes et de menaces, en rĂ©pandant des fausses nouvelles Ă  qui mieux mieux. Les Marcelin François de ce monde s’acquittent de ces tĂąches aussi essentielles que dĂ©valorisĂ©es que les QuĂ©bĂ©cois·e·s de souche refusent de faire. Marcelin François et sa famille, ce sont les personnes qui crĂšvent pour que nous restions en vie et confortables. Marcelin François et sa famille, c’est le monde qu’on laisse souffrir dans la plus totale indiffĂ©rence, et ça, c’est quand on ne s’enfonce pas dans une haine absurde Ă  leur endroit. Marcelin François est mort de la COVID-19 en essayant de soigner VOS parents, les gens que VOUS aimez. Marcelin François, nous, on va le pleurer.

Cette pandĂ©mie a Ă©tĂ© un rĂ©vĂ©lateur de bien des choses : la fragilitĂ© du rĂ©seau dans lequel nous parquons les personnes ĂągĂ©es, notre imprĂ©paration face Ă  une pandĂ©mie dont pourtant les spĂ©cialistes nous prĂ©venaient depuis des annĂ©es[], etc. Mais s’il y a une chose dont nous devrions avoir pris la pleine mesure, ce sont les inĂ©galitĂ©s sociales qui rendent les plus vulnĂ©rables d’entre nous encore plus fragiles. Dans ce dernier cas, comment peut-on ĂȘtre plus mal pris·e qu’en Ă©tant pauvre, racisé·e et sans statut officiel? Nous avons pourtant « oubliĂ© Â», depuis que nous nous terrons chez nous, de regarder du cĂŽtĂ© de ces injustices. Il a fallu la mort de plusieurs prĂ©posé·e·s aux bĂ©nĂ©ficiaires pour que l’on commence Ă  voir ces gens issus du peuple, des groupes marginalisĂ©s, nĂ©gligĂ©s, mĂ©prisĂ©s, silenciĂ©s, qui comptent beaucoup de nouveaux et nouvelles arrivant·e·s et rĂ©fugié·e·s en attente de statut, comme l’était Marcelin François.

Et cette amnĂ©sie sĂ©lective, on la constate mĂȘme parmi les personnes les mieux intentionnĂ©es. Il a suffi de quelques jours d’une crise sanitaire pour que ce soit chacun pour soi. Cela n’a rien d’anormal, puisqu’en temps de crise, on revient Ă  ce qu’il y a de plus profond en soi, son instinct de survie, le souci de protĂ©ger sa famille, son clan et sa tribu, mais cela n’en dĂ©note pas moins le privilĂšge qui est celui des citoyen·ne·s de longue date, des personnes blanches, des gens qui ne craignent pas la faim pour eux et leurs enfants, un privilĂšge dont ne jouissent pas ces gens qui entrent par le chemin Roxham, qui fuient devant la guerre, la pauvretĂ© et la misĂšre.

Cette misĂšre dont notre premier ministre disait en 2017 :

Les libĂ©raux lancent un trĂšs mauvais signal aux migrants illĂ©gaux en ouvrant grands les bras, comme si le QuĂ©bec pouvait accueillir “toute la misĂšre du monde”, pour paraphraser l’ancien premier ministre français Michel Rocard

Marcelin François Ă©tait justement de cette vague de migrant·e·s haĂŻtien·ne·s qui ont fui les États-Unis trumpistes de la suprĂ©matie blanche. Et une fois installé·e·s ici, son Ă©pouse et lui se sont mis au travail pour se refaire une vie. Marcelin ignorait toutefois que cela allait lui coĂ»ter la sienne. Sa veuve OsĂ©na, aprĂšs avoir appris la mort de son Ă©poux, a Ă©tĂ© abandonnĂ©e par le systĂšme de santĂ©. Elle a reçu l’ordre d’observer une quarantaine avec ses trois enfants, mais sans avoir droit Ă  un quelconque soutien financier, Ă  une forme ou une autre de suivi psychologique, Ă  un effort de retraçage de ses contacts et de ceux de feu son mari[].

La solidaritĂ© est le seul choix de sociĂ©tĂ© possible pour l’avenir. Cette pandĂ©mie en est une Ă©loquente dĂ©monstration. Nous ne serons dĂ©finitivement Ă  l’abri de ce virus que lorsque tous les habitant·e·s de la planĂšte le seront. La prĂ©sente pandĂ©mie doit nous servir Ă  apprendre cette indispensable solidaritĂ©, faire office de rĂ©pĂ©tition gĂ©nĂ©rale en vue de l’urgence ultime de notre temps : la crise climatique.

Commençons donc par des gestes de solidaritĂ© simples. Le premier : faire un don Ă  OsĂ©na et ses enfants, pour que leur deuil se vive au moins sans le stress de la survie au jour le jour. Cliquez ici pour contribuer Ă  la campagne GoFundMe qui vient d’ĂȘtre lancĂ©e. Le second : signez une pĂ©tition rĂ©clamant au gouvernement fĂ©dĂ©ral d’offrir le statut de rĂ©sidente permanente Ă  toute personne migrante ou demandeuse d’asile qui soigne en ce moment les gĂ©nĂ©rations qui ont bĂąti le QuĂ©bec tel que nous le connaissons aujourd’hui. Pour ce faire, veuillez cliquer ici.

Johanne Heppell, avec Élizabeth Cyr dans le rîle de la muse


Article publié le 17 Oct 2020 sur Onjase.org