Juin 13, 2021
Par Le Monde Libertaire
162 visites


Marc Tomsin est mort le 8 mai en CrĂšte, amical, chaleureux et toujours souriant, il nous manquera tant comme Ă©diteur que comme compagnon toujours fidĂšle Ă  ses engagements de jeunesse. Nous avons choisi pour un dernier salut de republier des extraits d’un entretien avec lui rĂ©alisĂ© par le Monde libertaire en 2008 Ă  propos de son action en 1968. 68, Claire Auzias se souvient du cinquantenaire des « Ă©vĂ©nements » en GrĂšce, en compagnie de Marc. La vie de Marc, ses engagements ? Hugues Lenoir nous livre des Ă©lĂ©ments extraits de sa notice biographique dans le Maitron des anarchistes. Thierry PorrĂ© dans un un texte bref reviendra sur son engagement militant au syndicat des correcteurs-CGT dont il fut adhĂ©rent.
Comme on dit dans notre culture : Marc que le terre te soit légÚre
Le Monde libertaire.

Le dĂ©but d’un combat pour l’autonomie individuelle et collective.
Entretien avec Marc Tomsin

En 1968, Marc était au lycée Voltaire dans le 11e arrondissement à Paris

« Le mouvement des occupations de mai et juin 1968 porte en son sein sa nĂ©gation Ă  travers la mĂ©diatisation des leaders et le rĂŽle des organisations avant-gardistes, les lĂ©ninistes de tout poil Ɠuvrant avant tout Ă  se renforcer ou Ă  s’implanter, en cherchant Ă  noyauter et Ă  instrumentaliser des structures de base comme les comitĂ©s d’action lycĂ©ens [
]. Les syndicalistes communistes et trotskistes de la FĂ©dĂ©ration de l’Education nationale ont agi plus efficacement contre le mouvement lycĂ©en que la rĂ©pression policiĂšre : c’est une leçon que l’on retient Ă  vie. [
]. Nous nous reconnaissons dans la Commune de Paris et dans le drapeau noir des pirates, des canuts et des anarchistes [
].
Les nuits barricadiĂšres sont vĂ©cues avec une folle intensitĂ© par les adolescents : elles nous offrent des moments fusionnels avec la population solidaire oĂč prend forme cette transformation sociale par et pour la communautĂ© humaine dont nous rĂȘvons [
]. C’est au contact des lycĂ©ens de la JAC (Jeunesse anarchiste communiste) que je dĂ©couvre la critique de la vie quotidienne, directement inspirĂ©e par l’IS (Internationale situationniste) [
]. C’est en assistant aux assemblĂ©es d’ICO que prend forme une conception libertaire de la pratique politique et de l’organisation sociale que je partage encore de nos jours [
]. Je n’ai jamais Ă©tĂ© tentĂ© par d’autres expĂ©riences de construction d’organisations politiques, tout en considĂ©rant comme essentielles l’organisation des tĂąches Ă  la base et l’autonomie des mouvements sociaux vis-Ă -vis de tous les partis [
]. Je participe aussi trĂšs Ă©pisodiquement Ă  des revues comme IRL ou La Lanterne noire. En 1974, je suis Ă©tudiant en philo Ă  la fac de Poitiers, d’oĂč je suis exclu eu 1976 avec de nouveaux complices tant l’universitĂ© ne nous inspire que rĂ©bellion [
] ». Et Marc de conclure « seule la lutte auto-organisĂ©e transforme les individus et les sociĂ©tĂ©s ».
Sources Monde libertaire, Hors-série n°34, mai 2008, pp.9,10, 11, extraits réalisés par H. Lenoir

Une rose noir pour Marc
Tel Lord Byron qui donna sa vie pour l’indĂ©pendance de la GrĂšce, Marc est tombĂ© sur cette terre qu’il aimait et qu’il s’était choisie.
En le perdant, nous perdons un compagnon d’envergure contemporaine, crĂ©ateur d’une incessante rĂ©activation de l’anarchisme. Il participe de ces figures actuelles de l’anarchisme. Inutile de refaire ici sa biographie trĂšs bien documentĂ©e dans “le Maitron” de longue date. On peut lire ici ou lĂ  quelques interviews qu’il a donnĂ©es retraçant son parcours, un parcours typique de la modernitĂ© de l’anarchisme. LycĂ©en en mai 68, et actif au CAL, il partageait ainsi avec moi et quelques autres, cette entrĂ©e en matiĂšre dans la vie politique qui serait la nĂŽtre, Ă  nous les petits de 68. Il n’a jamais rĂ©pudiĂ© son attachement aux auteurs situationnistes qu’il lut mĂȘme avant mai, et est devenu un ami proche de Raoul Vaneigem qui reprĂ©sentait pour Marc une source d’inspiration majeure. Militant trĂšs averti, il ne se laissait jamais leurrer par des intrigues ou tentatives autoritaires, aussi critiques fussent-elles. Il avait un sens aigu des subversions productives et ne s’est jamais rĂ©fugiĂ© dans le spectacle, les complaisances ou les superficialitĂ©s mondaines. Certes il Ă©tait gentil avec tout le monde, souriant, ouvert, sociable. Sans illusion. Vagabond des Ă©toiles comme Panait Istrati, il s’est attachĂ© Ă  l’Espagne post-franquiste, puis au Chiapas et enfin Ă  la GrĂšce. Quand un mouvement arrivait Ă  bout de souffle, Marc reprenait sa route vers d’autres cieux plus tumultueux. Il s’est fracassĂ© Ă  Xania, au squatt de Rosa Nera, oĂč il nous avait conduits au terme d’un heureux pĂ©riple qu’il confectionnait pour ceux qu’il choyait, lors des cinquante ans de Mai 68. Avec Jean-Pierre Duteuil et Tomas Ibanez, en compagnie de ses deux intimes Lucile et Babis, nous avons sillonnĂ© de squatt en squatt, des espaces grecs autogĂ©rĂ©s oĂč nos dĂ©bats s’étendaient Ă  perte de nuit, tant nos compagnons grecs Ă©taient friands de discussion. Rosa Nera est l’écrin idĂ©al pour la mĂ©moire de Marc, c’est un lieu somptueux, avec des compagnons anarchistes ardemment soucieux de leur autonomie, cette autonomie que Marc dĂ©fendait.
Comme il a aussi croisĂ© le mouvement surrĂ©aliste, oĂč je l’ai retrouvĂ© parfois aux cĂŽtĂ©s d’Oscar Borrillo et de Guy Flandre, j’ai choisi un poĂšme de Joyce Mansour, surrĂ©aliste Ă©gyptienne, pour lui rendre un dernier hommage, “Bleu comme le dĂ©sert” :
Heureux les solitaires
Ceux qui sĂšment le ciel dans le sable avide
Ceux qui cherchent le vivant sous les jupes du vent
Ceux qui courent haletants aprĂšs un rĂȘve Ă©vaporĂ©
Car ils sont le sel de la terre.
Heureuses les vigies sur l’ocĂ©an du dĂ©sert
Celles qui poursuivent le fennec au-delĂ  du mirage.
Le soleil ailĂ© perd ses plumes Ă  l’horizon
L’éternel Ă©tĂ© rit de la tombe humide
Et si un grand cri résonne dans les rocs alités
Personne ne l’entend, personne.
Le désert hurle toujours sous un ciel impavide
L’oeil fixe plane seul
Comme l’aigle au point du jour
La mort avale la rosée
Le serpent Ă©touffe le rat
Le nomade sous sa tente Ă©coute crisser le temps
sur le gravier de l’insomnie
Tout est lĂ  en attente d’un mot dĂ©jĂ  Ă©noncĂ©
Ailleurs
“.
Claire Auzias, pour le Monde Libertaire, 10 juin 2021.


Notice biographique

Marc Tomsin était né le 15 juin 1950 à Paris XXe arr. Animateur du Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte (CSPCL), militant CGT, correcteur.
Il rĂ©sida Ă  Paris XIXe jusqu’en 1974, puis, successivement, Ă  Poitiers de l’automne 1974 Ă  l’étĂ© 1976, Ă  Toulouse jusqu’au printemps 1977 et Ă  Barcelone jusqu’à l’automne 1979 oĂč il revint Ă  Paris. Il Ă©tait le fils de Jacques Tomsin, nĂ© Ă  Paris (20 septembre 1922 – 9 juillet 1970), et de Claudine Labadie, nĂ©e le 9 octobre 1926 Ă  Bayonne. Son pĂšre fut professeur de lettres classiques dans le secondaire jusqu’en 1965, puis assistant Ă  l’universitĂ© de Poitiers. Il participa au mouvement libertaire de l’aprĂšs-guerre et resta anarchiste de cƓur, adhĂ©rent du SNES puis du SNESup et votant gĂ©nĂ©ralement PSU. Sa mĂšre Ă©tait infirmiĂšre des HĂŽpitaux de Paris, votait Ă  gauche et sympathisa avec les libertaires lors des manifestations de Mai 68.
Il poursuivit ses Ă©tudes secondaires au lycĂ©e Voltaire Ă  Paris (bac philo en 1969). En 1974, il s’inscrivit en philosophie Ă  l’universitĂ© de Poitiers dont il sera exclu suite Ă  un boycottage actif des examens de l’étĂ© 1976 dans la perspective d’une remise en cause pratique de l’universitĂ© et de son rĂŽle social. AprĂšs une rĂ©inscription Ă  l’universitĂ© de Toulouse en 1976, il obtint une licence de philosophie […].
(AprĂšs 1968), Il se lia avec Christian Lagant (revue Noir et Rouge), correcteur d’imprimerie, dont l’anarchisme critique fut aussi une influence marquante. À cette Ă©poque, il travaillait comme magasinier aux NMPP (1971-1972) puis comme chauffeur-livreur au Monde, en 1973, en compagnie de Germinal Clemente, coursier, avec qui naquit une amitiĂ© complice qui s’épanouit Ă  Barcelone en 1977 [
]
Il participa Ă  la revue parisienne La Lanterne noire (1974-1977, premiĂšre utilisation du pseudonyme BĂ©lial) et Ă  IRL (revue libertaire lyonnaise). Il rencontra Ă  l’automne 1976 Maria Mombiola, qui propageait Ă  Toulouse l’expĂ©rience des collectivitĂ©s d’Aragon. Les chemins de Germinal et de Maria le mĂšneront Ă  Barcelone et aux JournĂ©es libertaires internationales (juillet 1977) oĂč il noua avec Diego Camacho (Abel Paz) une amitiĂ© indĂ©fectible. À Barcelone, il participa au collectif Etcetera, avec Quim Sirera et Santi Soler (ex-MIL), et entama de longues discussions avec Xavier Garriga Paituvi (ex-MIL) [
]. En 1985, il fonda, avec AngĂšle Soyaux – connue Ă  ICO en 1970 – les Ă©ditions Ludd, qui publiĂšrent jusqu’en 1998 des textes de Kraus, Panizza, Wedekind, Dagerman, Vaneigem….

Des liens avec le Mexique le mĂšnent Ă  participer Ă  la fondation du ComitĂ© de solidaritĂ© avec les peuples du Chiapas en lutte (CSPCL) en janvier 1995. Un accord constructif et une solide amitiĂ© se nouĂšrent dans ce collectif avec les Mexicains RaĂșl Ornelas Bernal et Jorge Hernandez. En 1996, Marc Tomsin participa Ă  la Rencontre europĂ©enne pour l’humanitĂ© et contre le nĂ©olibĂ©ralisme de Berlin (mai) et Ă  la Rencontre intercontinentale au Chiapas (juillet). Une dizaine de sĂ©jours au Mexique entre 1996 et 2006 consolidĂšrent les relations de solidaritĂ© avec les communes zapatistes du Chiapas. Il fit de frĂ©quentes interventions en France et en Belgique sur la situation au Mexique (Chiapas et Oaxaca). En 2007, il fonda Ă  MĂ©nilmontant les Ă©ditions Rue des Cascades, dont la collection « Les livres de la jungle » est dĂ©diĂ©e aux peuples indigĂšnes du Mexique. En 1997, Marianne PalmiĂ©ri rĂ©alisa sur le parcours libertaire de Marc Tomsin un documentaire de 28 minutes intitulĂ© Anarchiste (G.H. Films).

Établi en GrĂšce, il s’était fixĂ© Ă  Exarchia vers 2017. il mourut en CrĂšte le 8 juin 2021 suite Ă  un grave accident.

Source Maitron des anarchistes, extraits notice de Marc Tomsin, auteur Hugues Lenoir

Syndicaliste CGT
De retour Ă  Paris vers l’automne 1979, il s’initia Ă  la correction auprĂšs de Georges Rubel et adhĂ©ra au syndicat CGT des correcteurs. Il travailla trois ans dans des imprimeries de labeur, ensuite Ă  l’EncyclopĂŠdia Universalis puis dans la presse quotidienne (L’HumanitĂ©, 1987-1999, Le Monde, 1999-2006). Il fut membre du comitĂ© syndical – direction du syndicat des correcteurs Ă©lue annuellement – pendant sept ans, entre 1992 et 2001 ; il y fut chargĂ© de la solidaritĂ© internationale et du placement (secrĂ©taire au placement en 2001).

VOILA !
Le camarade Marc Tomsin nous a quittĂ©s. Que dire de plus ? Chacune, chacun a ses souvenirs ; la JAC (Jeunesse anarcho-communiste), ICO (Informations correspondances ouvriĂšres), plus tard le Chiapas et aprĂšs la GrĂšce oĂč il finit sa vie. Pour ma part j’aimerais Ă©voquer son militantisme au syndicat des correcteurs CGT oĂč nous avons lui, moi et d’autres militĂ© abondamment. Certes l’organisation syndicale crĂ©Ă©e en 1881 n’a jamais Ă©tĂ© dans un moule syndical prĂ©Ă©tabli, mĂȘme en 1920 ! Quand j’ai croisĂ© Marc dans les annĂ©es 1970 nous militions dans des entreprises de Labeur oĂč nous tentions de propager les idĂ©es d’un syndicalisme exempt de toute directive politique. Plus tard dans la presse quotidienne, aux rĂ©unions du comitĂ© syndical, j’ai pu mesurer que le militantisme de Marc Tomsin Ă©tait plus prĂ©sent dans la rĂ©alitĂ© que pour bien d’autres… C’est pourquoi Ă©crire qu’il “portait bien haut l’étendard syndical” (Editions Libertalia) est un bien bel hommage que l’on rend Ă  Marc Tomsin.
Thierry Porré




Source: Monde-libertaire.fr