Novembre 13, 2020
Par CQFD
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Par Etienne Savoye {JPEG}

Ce lundi soir, il rĂšgne une Ă©trange ambiance dans le local de CQFD. Un Ă©cran est posĂ© sur la table de la cuisine. Depuis le vieux canapĂ© de cuir et quelques chaises pliantes, nous sommes six Ă  le regarder, non sans apprĂ©hension. Car le spectacle va commencer. Au programme : 25 heures devant CNews, chaĂźne d’info privĂ©e ultra-rĂ©actionnaire aux courbes d’audience galopantes. L’idĂ©e : dissĂ©quer le quotidien des programmes de cette succursale de Canal +, au-delĂ  des courtes vidĂ©os qui relayent les plus odieuses saillies verbales de ses Ă©ditorialistes sur les rĂ©seaux sociaux.

Anciennement nommĂ©e I-TĂ©lĂ©, CNews s’est faite porte-voix, entre autres joyeusetĂ©s, du racisme le plus dĂ©complexĂ©. Éric Zemmour y officie ainsi quatre fois par semaine dans l’émission Face Ă  l’info prĂ©sentĂ©e par Christine Kelly. C’est dans ce cadre qu’il a Ă©ructĂ© cette considĂ©ration sur les mineurs Ă©trangers isolĂ©s, le 29 septembre dernier : « Ils sont voleurs, ils sont assassins, ils sont violeurs. C’est tout ce qu’ils sont. Â» Un dĂ©rapage ? Non, une tradition chez cet admirateur du gĂ©nĂ©ral Bugeaud [1], qui le 31 aoĂ»t dernier balançait au sujet d’agressions estivales : « On sait que les victimes s’appellent MĂ©lanie et les assassins Youssef. Â»

EmbauchĂ© en 2019 par l’homme d’affaires Vincent BollorĂ©, propriĂ©taire du groupe Canal +, le polĂ©miste d’extrĂȘme droite est le fer de lance de la stratĂ©gie Ă  droite toute de la chaĂźne. Mais il est loin d’ĂȘtre le seul Ă  clapoter dans des eaux politiques troubles, que ce soit parmi les invitĂ©s ou les intervenants rĂ©guliers de la chaĂźne. Exemple entre cent, la patronne du trĂšs rĂ©ac mensuel Causeur et chroniqueuse rĂ©guliĂšre de la chaĂźne, Élisabeth LĂ©vy, allumĂ©e sauce pinard-saucisson s’illustrant rĂ©guliĂšrement par son fiel envers les immigrĂ©s, les fĂ©ministes et les tenants d’une sociĂ©tĂ© progressiste.

AprĂšs le meurtre de l’enseignant Samuel Paty le 16 octobre, la vague raciste a encore enflĂ© sur la chaĂźne, implosant littĂ©ralement. De la dĂ©putĂ©e europĂ©enne Nadine Morano dĂ©plorant la prĂ©sence de femmes voilĂ©es dans sa circonscription Ă  l’éditorialiste Guillaume Bigot appelant Ă  la dĂ©portation des islamistes aux Ăźles Kerguelen en passant par Élisabeth LĂ©vy lĂąchant « Nous sommes ligotĂ©s par notre droit-de-l’hommisme Â», la logorrhĂ©e collective [2] n’avait qu’un objectif : taper sur les musulmans et ceux qui dĂ©fendent leurs droits.

Loin de causer du tort Ă  la chaĂźne, cette stratĂ©gie Ă©ditoriale semble au contraire porter ses fruits : les taux d’audience ne cessent de grimper. Cet Ă©tĂ©, CNews a dĂ©passĂ© LCI pour devenir la deuxiĂšme chaĂźne d’information française derriĂšre BFM TV, caracolant rĂ©guliĂšrement au-dessus de la barre des 500 000 tĂ©lĂ©spectateurs. Surtout, elle semble avoir une influence de plus en plus marquĂ©e sur le jeu politico-mĂ©diatique français, nivelant les dĂ©bats par le bas, vers cette zone obsĂ©dĂ©e par un dit « ensauvagement Â» de la sociĂ©tĂ© – quand Darmanin dĂ©crit son rejet des rayons de nourriture « communautaire Â» dans les supermarchĂ©s, on se jurerait au beau milieu d’un dĂ©bat sur CNews.

VoilĂ  pourquoi on s’est retrouvĂ©s le lundi 26 octobre Ă  19 heures dans l’antre de CQFD pour un marathon tĂ©lĂ©visuel Ă©prouvant. L’objectif : observer la bĂȘte en direct afin de comprendre ce qui se joue dans cet espace mĂ©diatique et les dispositifs qu’il mobilise. ConsĂ©quence de quoi : on s’est relayĂ©s pour ne rien rater, du dĂ©but du Zemmour du lundi soir Ă  la fin du Zemmour du mardi soir, pour un total de vingt-cinq (longues) heures, deux jours avant l’annonce du reconfinement, trois jours avant l’attentat de Nice. On vous en livre ici les moments marquants.

Lundi, 19 h — Musique oppressante, gĂ©nĂ©rique cheap, plateau moche et fonctionnel, on y est : Face Ă  l’info commence, avec la falote prĂ©sentatrice Christine Kelly aux commandes. Comme dans l’immense majoritĂ© des Ă©missions de la chaĂźne, les dĂ©batteurs sont essentiellement de vieux mecs blancs, tandis que la prĂ©sentatrice est cantonnĂ©e Ă  un improbable rĂŽle de complice mi-potiche mi-instit’. Outre Zemmour, il y a lĂ  trois spĂ©cimens : RĂ©gis Le Sommier, rĂ©dacteur adjoint de Paris Match qu’on entendra peu puisqu’il semble un peu moins frappadingue que les autres ; Harold Hyman, journaliste franco-amĂ©ricain farfelu Ă  opinions et bretelles dĂ©rangeantes ; et Marc Menant, invraisemblable type Ă  tĂȘte de vampire jauni issu du journalisme sportif. On comprend vite que ceux-ci ne serviront qu’à une chose : passer les plats Ă  la star de la chaĂźne. Le sommaire Ă©vacuĂ©, le voilĂ  ainsi invitĂ© Ă  dĂ©livrer son premier Â« Ă©dito Â», consacrĂ© Ă  la politique française dans le monde arabe, le prĂ©sident turc Erdogan ayant rĂ©cemment traitĂ© Macron de malade mental. L’exercice dure une grosse vingtaine de minutes et se rĂ©vĂšle particuliĂšrement opaque. « La France est ciblĂ©e parce qu’elle est faible Â», regrette Zemmour, avant d’expliquer que la Chine, elle, a la chance de pouvoir massacrer les OuĂŻghours sans que personne ne moufte. Puis il s’embarque dans une valse de digressions loufoques, mĂȘlant un Charles de Gaulle inspirĂ© par le royaliste Charles Maurras aux Ă©crits « extraordinaires Â» du collaborationniste Jacques Benoist-MĂ©chin. Soudain apparaĂźt Saint Louis. Puis le Quai d’Orsay en prend pour son grade : « On est passĂ©s des barbouzes du SAC et de Foccart Ă  des juristes fĂ©ministes  ! Â» L’ensemble est complĂštement incomprĂ©hensible, et au local comme sur le plateau, la question premiĂšre semble ĂȘtre : de quoi parle-t-il  ?

19 h 21— Ils chahutent, ils s’amusent, ils minaudent – « Calmez-vous, les garçons Â», rigole Kelly. Cravate violette, veste grise, Zemmour appelle Ă  imiter la Russie de Poutine et Ă  « jouer des divisions du monde arabe Â». Puis il rĂ©enfourche son cheval de bataille, extirpant de son discours confus la phrase qui pourra ensuite ĂȘtre reprise en boucle par mĂ©dias et rĂ©seaux sociaux : « Il faut que l’immigration musulmane cesse d’ĂȘtre un poids sur nos Ă©paules. Â» Suivent quelques vagues considĂ©rations sur les « traditions chrĂ©tiennes Â» bafouĂ©es, puis les minauderies reprennent. Ce marathon va ĂȘtre long.

19 h 48 â€” Le loufoque Marc Menant, rebaptisĂ© Vampirello par nos soins tant son sourire est flippant, a droit Ă  son numĂ©ro. Lyrique, il consacre une chronique Ă  Gilles de Rais, camarade de baston de Jeanne d’Arc et serial killer mĂ©diĂ©val. On ne comprend pas grand-chose, Ă  part que papy est trĂšs excitĂ© et que la foule pleurait le jour de l’exĂ©cution du criminel. C’est un peu gĂȘnant.

20 h 10 â€” Christine Kelly l’avait promis en dĂ©but d’émission : « On va prendre de la hauteur. Â» Verdict Ă  l’heure du gĂ©nĂ©rique de fin : c’est pas gagnĂ©. À la pauvretĂ© incroyable des interventions, notamment sur l’élection amĂ©ricaine, s’est accolĂ©e la misĂšre d’un dispositif ramenĂ© au degrĂ© zĂ©ro de l’entertainment : de vieux gars radotant de façon monocorde sur un plateau. Seule consolation : l’émission n’est ni prĂ©cĂ©dĂ©e ni suivie ni interrompue par des publicitĂ©s, les annonceurs ne se bousculant pas pour y ĂȘtre associĂ©s [3]. Cheh.

20 h 32 â€” « Mais qui sont ces gens  ? Â», se demande-t-on. Et pourquoi les faire parler eux ? À quel titre ? L’Heure des Pros 2 a commencĂ© depuis vingt minutes et l’émission tourne dĂ©jĂ  au bordel en bande dĂ©sorganisĂ©e. Ici aussi, ça dĂ©bute avec quatre vieux mecs blancs et une femme. Et lĂ  encore, leurs considĂ©rations n’apportent rien. Choquantes ou pas, elles restent toujours au ras des pĂąquerettes. Ancien journaliste sportif, l’animateur star Pascal Praud, cheveux blancs et petites lunettes bleues, n’est expert de rien, mais ça ne l’empĂȘche pas de dĂ©blatĂ©rer sur n’importe quel sujet, Ă  tel point qu’il anime deux Ă©missions sur CNews, une le matin l’autre le soir. Il y a aussi l’incroyablement bileux Ivan Rioufol, du Figaro, sorte de sous-Louis-Ferdinand CĂ©line momifiĂ©, obsĂ©dĂ© par l’immigration et le « choc des civilisations Â». Et une certaine Sophie Obadia, dont on apprend qu’elle est avocate, point barre. Mais des experts ? Aucun, hormis dans ces images reprises Ă  RTL sur lesquelles on entend le prĂ©sident du conseil scientifique Jean-François Delfraissy Ă©voquer la situation sanitaire. Le reste est meublĂ© par des considĂ©rations de cafĂ© du commerce sur le coronavirus et de propos acerbes sur le monde musulman.

Dans son Ă©mission du lendemain matin, l’ancien journaliste sportif Pascal Praud s’emportera contre les politiques en temps covidĂ©s : « Quelles sont leurs compĂ©tences  ? Ils donnent l’impression que chacun de nous pourrait les remplacer. Â» L’Ɠil, la paille, la poutre, une vieille histoire


21 h 47 â€” On profite de l’émission d’Yves Calvi, L’Info du vrai, « empruntĂ©e Â» Ă  la grille de Canal + et donc peu reprĂ©sentative de l’esprit CNews, pour discuter des ficelles de ce qu’on a vu jusqu’ici. Et le constat est accablant : il n’y a aucune forme de journalisme, aucune interview de terrain, simplement de lourdingues dĂ©bats d’opinion qui s’éternisent. Et qui ne se distinguent que sur un point : invitĂ©s et chroniqueurs sont Ă  la fois dĂ©nuĂ©s de toute compĂ©tence spĂ©cifique et terriblement rĂ©acs. Bonus : ils rient beaucoup, grassement, dans une atmosphĂšre de connivence dĂ©goulinante, matraquant encore et encore leur insignifiance analytique.

L’association de critique des mĂ©dias Acrimed a parfaitement rĂ©sumĂ© les effets pervers du dispositif [4] : « C’est sur ce type de journalisme-comptoir caractĂ©ristique des talk-shows que prospĂšrent tous les “fast-thinkers”, et plus encore les chroniqueurs d’extrĂȘme droite. Commenter des faits divers, invectiver, idĂ©ologiser des ressentis, politiser la peur, butiner les sondages : leurs positions et leurs propos sur l’islam, la sĂ©curitĂ©, l’im migration ou l’autoritĂ© trouvent dans les mĂ©diocres dispositifs un moule Ă  leur mesure. […] Affranchis des faits comme de toute rĂšgle scientifique, les commentateurs sont portĂ©s par le commentaire ambiant et par les rĂ©cits mĂ©diatiques dominants, en vogue depuis des dĂ©cennies : “On vient vers vous, on vous demande : ’La France est-elle en dĂ©clin  ?’ Vous dites oui ou non  ? Et vous GĂ©rard, oui ou non  ?” (Pascal Praud, 16  sept.) Du pain bĂ©nit pour le “oui” des rĂ©actionnaires. Â»

22 h 09 â€” Castaner a le Covid, nous apprend un bandeau au bas de l’écran. ConsĂ©quence de quoi : on trinque. Pendant ce temps, Calvi et ses invitĂ©s parlent intersectionnalitĂ©, islamo-gauchisme, ravages des cultural studies
 LĂ  aussi, ça frĂŽle les abysses conservateurs, sauf que les moyens sont lĂ , patte Canal + aidant : il y a des reportages aux États-Unis, des images Ă  commenter, des pensĂ©es un peu plus diverses et dĂ©veloppĂ©es. DĂ©primant, mais un peu plus Ă©laborĂ©.

22 h 35 â€” Joie, pour Soir Info, le prĂ©sentateur Julien Pasquet, ex-journaliste sportif (encore un !) rentrĂ© dans l’histoire du journalisme en aoĂ»t dernier grĂące Ă  son splendide « Mais on s’en fiche des chiffres  ! Â» lors d’un dĂ©bat sur l’ Â» ensauvagement Â» de la France, a invitĂ© Florian Philippot, ex du FN, roulant dĂ©sormais pour son propre parti, les Patriotes. Et c’est trĂšs reprĂ©sentatif de ce qu’on observera pendant ces 25 heures : les invitĂ©s sont trĂšs souvent d’extrĂȘme droite, qu’il s’agisse du RN ou de Debout la France. Sinon, un bon contingent LR et LREM, ainsi que quelques PS et LFI dissĂ©minĂ©s ici et lĂ . Niveaux « journalistes Â», c’est encore pire, avec surreprĂ©sentation de rĂ©acs azimutĂ©s, comme EugĂ©nie BastiĂ© ou Marion Mourgue, toutes deux grandes progressistes au Figaro. Les autres invitĂ©s affichent souvent des profils un peu Ă©tranges, Ă  l’image de Kevin Bossuet, prof dans le 93 (et scribouillard Ă  Valeurs actuelles, ce qui n’est pas prĂ©cisĂ©), qui ce soir se lance vite dans d’inquiĂ©tantes envolĂ©es : « Quand on a l’amour de la France chevillĂ© au corps Â», s’enflamme-t-il causant RĂ©publique, avant qu’une urgentiste explique par Skype qu’elle voudrait que « MbappĂ© et Neymar s’investissent contre le Covid Â». Il y a du niveau. Quand Kevin explique qu’il a vu des gens postillonner en terrasse des cafĂ©s, on rĂ©pond en postillonnant sur l’écran – tel est notre dĂ©sespoir.

23 h 30 â€” Philippot porte la mĂȘme cravate violette que Zemmour plus tĂŽt. Et il tient le mĂȘme discours : « Il faut jouer sur les divisions du monde musulman. Â» Oh Lord !

23 h 52 â€” « Mais ils vont la passer combien de fois la pub lyrique sur les saumons norvĂ©giens  ? Â», s’étonne l’un d’entre nous. RĂ©ponse : beau coup. Un point positif, vu que c’est Ă  peu prĂšs le seul moment oĂč on ne voudrait pas se crever les yeux au fer rouge tant ce qu’on voit est affligeant.

Mardi, 1 h 23 â€” Rediffusion de Vive les livres : François-Marie Banier, photographe et ex-gigolo de luxe de l’hĂ©ritiĂšre Bettencourt, parle de ses bouquins. Fait notable : il dit sa fascination pour la Gay Pride, puis des choses belles et humaines sur les migrants afghans. Est-on bien sur CNews ?

1 h 54 â€” Dans Reportage, il y a un sujet sur le nouvel album de Cabrel. Un peu d’air dans cet ocĂ©an anxiogĂšne ? MĂȘme pas : « Dans son nouvel album, nous dĂ©crit le journaliste, Francis Cabrel parle de beaucoup de choses qui l’ont touchĂ©, Ă  commencer par la violence de la sociĂ©tĂ©, les jeunes filles voilĂ©es et les tueurs armĂ©s comme Ă  la guerre […]. Â» Interview de l’artiste : « Le monde est inquiĂ©tant. À chaque coin de rue, [vous pouvez tomber sur] quelqu’un de dĂ©traquĂ©. Â» Je dĂ©primais, je dĂ©prime et je dĂ©primerai.

2 h 28 â€” 4e diffusion de L’Édition de la nuit : un journal tĂ©lĂ©visĂ© sans reportage digne de ce nom – aucune interview, seulement un commentaire issu de dĂ©pĂȘches d’agences lu par un journaliste sur des images d’archives. Ça devient rude. Il n’y a plus qu’un seul d’entre nous, phare dans la nuit. Meskine, il s’enverra encore six rediffusions avant l’aube.

5 h 55 â€” DĂ©but de la matinale. Et l’occasion de se rendre compte que les mĂȘmes tĂȘtes reviennent d’émission en Ă©mission. Ainsi des deux invitĂ©s fils rouges : Daniel Scimeca, mĂ©decin gĂ©nĂ©raliste, et Patrick Karam, vice-prĂ©sident du Conseil rĂ©gional d’Île-de-France (son appartenance LR n’est pas prĂ©cisĂ©e…). Ils Ă©taient dĂ©jĂ  lĂ  hier, ces bougres.

06 h 09 â€” Sur le plateau, ça fait quelques minutes qu’on dĂ©bat des mesures Ă  prendre contre le corona. Patrick Karam fait une suggestion intelligente : offrir des masques aux salariĂ©s pauvres qui, par souci d’économie, portent les leurs un peu trop longtemps.

C’est alors que le prĂ©sentateur demande :
– « Daniel Scimeca, pourquoi est-ce qu’on a l’impression que la Chine s’en sort mieux que la France et le reste de l’Europe  ?
– Écoutez. La Chine, d’abord, a un fonctionnement trĂšs autoritaire. Moi j’aime pas dire que la Chine n’est pas dĂ©mocratique, c’est un type de dĂ©mocratie qui n’est pas dans notre logiciel Ă  nous mais en tout cas c’est sĂ»r que les libertĂ©s individuelles, c’est une notion totalement diffĂ©rente d’ici et je pense que cela
[et des] stratĂ©gies de reconfinement local [expliquent cette] rĂ©ussite. Â» Fatigue.

7 h 12 â€” Ancien conseiller de Macron, Gaspard Gantzer, accusĂ© par un invitĂ© d’ĂȘtre reprĂ©sentatif de l’es prit ENA de LREM, se dĂ©fend de toute mĂ©connaissance mĂ©dicale : « J’ai des mĂ©decins dans ma famille  ! Â»

7 h 30 â€” Le bandeau annonçant l’entretien de 8 h 15 avec Jordan Bardella clignote dĂ©sormais toutes les deux minutes.

8 h 15 â€” Roulement de tambour : Bardella, vice-prĂ©sident du RN, est interviewĂ© par Laurence Ferrari. Celle-lĂ  mĂȘme qui confiait, il y a quelques annĂ©es, au magazine Elle : « Ă€ travers mes Ă©missions, j’essaie de donner des clĂ©s aux Ă©lecteurs pour qu’ils votent pour un projet, et non pas contre. Â» Ce matin, elle s’acquitte avec brio de cette mission en servant sur un plateau une soupe maison de questions labellisĂ©es RN Ă  un Bardella sĂ©rieux comme un futur ministre de l’IntĂ©rieur. « Ils n’ont rien prĂ©parĂ©, ni anticipĂ© Â», assĂšne-t-il, causant des macronistes et du Covid. « Nous sommes tous des cibles Â», ajoute-t-il, parlant terrorisme, « cinquiĂšme colonne Â» et « intelligence avec l’ennemi Â». Sur le plateau, personne ne lui porte la contradiction : pour dĂ©rouler ses arguments nĂ©ofascistes, ce n’est pas une ruelle qu’on laisse Ă  Bardella, ce sont les Champs-ÉlysĂ©es. Boycott des produits français par des pays musulmans, Turquie, risque terroriste, fermeture des mosquĂ©es radicales
 Bardella est plus qu’à son aise : triomphant. Et avant de partir, il place la petite phrase qui finira en bandeau : « La France doit devenir invivable pour ceux qui la dĂ©testent. Â»

9 h — Retour de Pascal Praud et de ses autoproclamĂ©s « snipers Â». Il y a le pote Ă  Zemmour Éric Naulleau, Laurent Joffrin l’ex de LibĂ© et Charlotte d’Ornellas de Valeurs actuelles. Praud blague : « Y a que des gens de gauche sur ce plateau. Â» Ah ah. L’heure est au Covid et le show cafĂ© du commerce continue, Ă  base de « les gens, ils… Â» (complĂ©ter d’un propos rĂ©ac).

10 h 52 â€” Depuis une petite demi-heure, un autre poĂšte est aux manettes : Jean-Marc Morandini. Chemise blanche, smoking blanc, sourire crispant, le roi de la tĂ©lĂ©-poubelle continue dans la voie de ses camarades. Pour les « reportages Â», lui aussi puise dans les images de ses confrĂšres de TF1 ou M6. C’est le cas quasiment tout le temps sur CNews, avec omniprĂ©sence de la mention « images d’illustration Â». Pour le reste, ça cause en plateau, toujours sans grand intĂ©rĂȘt. Une rhumatologue Ă©veille notre attention : selon elle, il faudrait mettre le couvre-feu en semaine Ă  18 h, parce que sinon les gens auront la tentation de profiter d’une heure de dĂ©tente post-boulot avant de rentrer chez eux. Le lendemain soir, Macron annoncera le reconfinement.

11 h 52 â€” Morandini est surexcitĂ© : il rĂ©unit sur un mĂȘme plateau l’ex-patron du Raid et celui du GIGN. La gloire. Comme de juste, l’institution policiĂšre se voit gratifiĂ©e de vigoureux coups de brosse Ă  reluire.

13 h 48 â€” Valse des journaux qui s’en chaĂźnent. À Midi News, il y avait Franck Allisio, vice-prĂ©sident du groupe RN Ă  la RĂ©gion Paca. Et puis de longues discussions nausĂ©euses sur les mosquĂ©es aprĂšs la fermeture de celle de Pantin. Au final, Allisio n’est pas pire que les autres. Et c’est bien l’enseignement de ces dĂ©bats sur le terrorisme ou le confinement : il n’est quasiment plus possible de diffĂ©rencier la parole d’un Ă©lu RN de celle d’une encartĂ©e Ă  LREM voire d’un conseiller municipal PS : tous tiennent un discours semblable. À la seule diffĂ©rence que celles et ceux du RN plastronnent en mode : on vous l’avait bien dit.

14 h 32 â€” C’est La Belle Équipe, prĂ©sentĂ©e par une certaine ClĂ©lie Mathias. Vampirello est de retour. Ainsi que trois autres vieux mecs blancs Ă  tĂȘte de mort. Se confirment encore les choix plateaux de CNews : une meuf pour faire genre et quatre gugusses qui dĂ©battent. Le taux de conneries rancies Ă  la seconde est affolant, avec Vampirello qui se lĂąche sur les « pleurnicheries Â» des musulmans dĂ©nonçant le racisme, lĂąchant notamment : « Mais qu’elle enlĂšve son foulard  ! Â» Parfois un autre invitĂ© se rĂ©veille, fait mine de s’offusquer, puis ça repart dans l’invective et le racisme. Ce n’est plus une chaĂźne, c’est un Ă©gout.

16 h 32 â€” On se rend compte que l’exercice tourne en rond, tant les dispositifs sont les mĂȘmes pour chaque Ă©mission. Certaines sont certes moins pires que d’autres, Ă  l’image de L’Heure des choix Ă  16 h, avec parfois des dĂ©bats plus contradictoires, quelques invitĂ©s valables voire intĂ©ressants – mention spĂ©ciale Ă  Me Vincent Brengarth, avocat de la mosquĂ©e de Pantin tentant de rappeler les bases de l’État de droit – mais sinon tout est interchangeable. On reconnaĂźt d’ailleurs des habituĂ©s, qui passent d’une Ă©mission Ă  une autre, comme l’ancien boss de l’OM Jean-Claude Dassier, qui aligne beauferie sur beauferie, ou notre favori Vampirello, invraisemblable baratineur de l’enfer rĂ©ac.

Mal ficelĂ©s, composĂ©s pour ne rien coĂ»ter, basĂ©s sur le matraquage et les propos de comptoir, les dĂ©bats tendent tous vers le pire avec une constance terrifiante. On pense aux amigos de Libertalia qui ont rĂ©cemment envoyĂ© bouler Jean-Pierre Elkabbach qui leur demandait s’il y avait possibilitĂ© de dĂ©battre sur CNews avec l’auteur d’un livre publiĂ© par leur maison d’édition. « On a une Ă©thique Â», ont-ils rĂ©torquĂ© au vieux tromblon qui leur demandait pourquoi ils refusaient le dĂ©bat. Y aller, c’est forcĂ©ment s’abaisser.

17 h 27 â€” Notre coup de cƓur musico-publicitaire : le slogan chantĂ© « Vendezvotrevoiture.fr Â», que notre graphiste entonne sans trembler. Le saumon norvĂ©gien reste cependant le top en la matiĂšre, suscitant des cris de joie Ă  chaque apparition. Oui, la folie nous guette.

18 h 32 â€” Ça fait une heure et demie que Laurence Ferrari, qui Ă©tait dĂ©jĂ  lĂ  Ă  8 h 15, anime son Ă©mission Punchline. Et depuis 23 heures et 28 minutes, on n’a toujours pas entendu un seul mot sur la Pologne, oĂč une grĂšve gĂ©nĂ©rale est prĂ©vue le lendemain contre une rĂ©forme interdisant l’IVG presque totalement. Rien non plus sur le tout rĂ©cent rĂ©fĂ©rendum chilien ayant pourtant permis d’en finir avec la Constitution hĂ©ritĂ©e de l’ùre Pinochet.

19 h 21 â€” L’ordi sur lequel on regarde l’émission en streaming commence Ă  nous lĂącher. Lui aussi n’en peut plus. Du coup on scrute l’émission de Zemmour au ralenti. Coup de thĂ©Ăątre : il consacre un Ă©dito au Chili ! Las, c’est pour vilipender les « capacitĂ©s exceptionnelles de manipulation de la gauche Â». Ensuite il tape sur les fĂ©ministes – « Elles ont 150 ans de retard ces pauvres filles. Â» C’est un chouĂŻa moins confus qu’hier mais toujours complĂštement orientĂ© et dĂ©cousu. Zemmour se lĂąche, rigole, fait le paon. Et nous : on frise la dĂ©mence.

20 h et des poussiĂšres — Praud lance L’Heure des pros 2. « Le moment est sombre Â», commence-t-il. Tu l’as dit bouffi. On Ă©teint. On se regarde. Et on se le jure : plus jamais ça.

Samuel Gontier : « Un niveau de propagande incroyable Â»

Journaliste Ă  TĂ©lĂ©rama, Samuel Gontier mĂšne un salutaire travail d’information sur les dĂ©rives de l’audiovisuel français. Il a tout rĂ©cemment signĂ© une enquĂȘte sur CNews, coĂ©crite avec Richard SĂ©nĂ©joux, « Comment CNews est devenue la Fox News française Â». Il revient ici sur la radicalisation idĂ©ologique d’une chaĂźne clairement infĂ©odĂ©e Ă  l’extrĂȘme droite.

Regarder CNews, c’est se confronter au degrĂ© zĂ©ro de l’information. Comment en sont-ils arrivĂ©s lĂ  ?

« Il faut remonter Ă  2016 pour comprendre, soit l’époque oĂč BollorĂ© fait de la future CNews (alors I-TĂ©lĂ©) son joujou politique. Il y a notamment un Ă©pisode important, qui est la grĂšve suscitĂ©e par l’arrivĂ©e de Morandini, alors mis en examen pour corruption de mineurs. Les journalistes rĂ©clament notamment une charte d’indĂ©pendance, en vain. RĂ©sultat : plus de quatre-vingts d’entre eux claquent la porte.

Jusqu’à cette pĂ©riode, la chaĂźne n’était pas pire que BFM TV, avec des intervenants relativement ouverts, des reportages, des enquĂȘtes. Mais Ă  partir de lĂ , ils ont dĂ©cidĂ© de continuer avec deux fois moins de moyens et en se recentrant sur les dĂ©bats, parce ça ne coĂ»te rien de foutre quatre gugusses en plateau. C’est comme ça qu’on arrive Ă  une situation oĂč sur certaines tranches horaires il n’y a mĂȘme plus de journal. Â»

C’est donc un calcul de leur part ?

« Ă‡a mĂȘle deux choses : un pari Ă©conomique, qui est de s’adresser Ă  une niche, un public de vieux mĂąles blancs. Mais c’est aussi un pari idĂ©ologique, de la part du trĂšs catholique BollorĂ© et de son homme de l’ombre, Serge Nedjar. Ils ont clairement dĂ©cidĂ© de faire une chaĂźne de propagande. Et ça va totalement Ă  l’encontre de la convention signĂ©e avec le CSA pour l’attribution d’une frĂ©quence publique. Or, dans les faits, c’est devenu un mĂ©dia offert Ă  l’extrĂȘme droite.

Il faut aussi rappeler que cette radicalisation a Ă©tĂ© progressive. Il y a eu une montĂ©e en puissance depuis 2016, via les dĂ©bats sur la dĂ©linquance, le voile… Depuis peu, ils ont atteint un niveau de propagande incroyable. “On a l’impression que c’est le bureau du RN qui dicte l’agenda”, m’a dit une source Ă  CNews. Il y a clairement un effet d’entraĂźnement : ils voient que ça marche, qu’il n’y a pas de sanction, et ils se montent le bourrichon entre eux. Â»

Vous dĂ©crivez un vĂ©ritable climat de terreur rĂ©gnant dans la rĂ©daction


« Oui, on a mĂȘme eu du mal Ă  trouver des employĂ©s acceptant de nous parler. Parce que celui qui critique est virĂ© immĂ©diatement. C’est : vous ĂȘtes avec nous ou contre nous. Il y a par exemple un Ă©norme tabou sur leur problĂšme avec les femmes. Car les plateaux le montrent : beaucoup d’intervenants sont de purs machos qui ne supportent pas qu’elles aient une parole forte. Quand c’est le cas, nous a dit une source, “on ne les invite plus”. Â»

Tout cela fonctionne sur la connivence. Sachant que les meilleurs journalistes sont partis en 2016, ils ont promu des incompĂ©tents aux dents longues. Ceux-lĂ  restent dans la ligne, Ă  l’image de Monsieur “On s’en fiche des chiffres”, Julien Pasquet, ou de Marc Menant, ami de BollorĂ© – tous deux issus du journalisme sportif. RĂ©gnant sur ce petit monde, il y a Serge Nedjar, figure de l’ombre venue de la publicitĂ© et homme de BollorĂ©. Lui est partout, et mĂȘme en rĂ©gie pendant les Ă©missions de Zemmour, pour valider ce qui passe ou pas (il y a quinze minutes de diffĂ©rĂ©).

Bancal, leur modùle semble pourtant fonctionner


« Oui, c’est ça le pire : ça marche. Au-delĂ  de l’audience instantanĂ©e, avec Zemmour qui dĂ©passe rĂ©guliĂšrement les 500 000 spectateurs, il y a un effet cumul, car les Ă©missions s’enchaĂźnent avec les mĂȘmes messages. Sur une journĂ©e, CNews va toucher des millions de spectateurs, sachant que les sĂ©quences-chocs sont reprises sur les rĂ©seaux sociaux. C’est comme cela que la chaĂźne participe Ă  l’agenda politique du moment. Regardez les invitĂ©s des matinales au lendemain de l’attentat de Nice : il n’y avait que des gens d’extrĂȘme droite, mĂȘme sur France Info, avec Jean Messiha. Comme si Ă©tait entĂ©rinĂ© le fait qu’ils Ă©taient les mieux placĂ©s pour parler de terrorisme.

Dans le mĂȘme temps, il y a une course Ă  l’écha lote entre les chaĂźnes. LCI s’étant fait doubler par CNews, elle copie ses recettes. C’est ainsi qu’elle a embauchĂ© l’ancien conseiller de Marion MarĂ©chal, Arnaud StĂ©phan, comme Ă©ditorialiste, et aussi Alain Finkielkraut, Caroline Fourest, Éric Brunet… On en est au point oĂč Ă  cĂŽtĂ© de ces deux chaĂźnes lĂ , BFM apparaĂźt aujourd’hui comme raisonnable, alors qu’il y a quelques annĂ©es elle Ă©tait vue comme le diable. Â»


La Une du n°192 de CQFD, illustrée par Cécile K. {JPEG}

- Cet article fait partie du dossier « Propagande & manipulation de masse Â», publiĂ© sur papier dans le n°192 de CQFD. En kiosque du 6 novembre au 3 dĂ©cembre.

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Source: Cqfd-journal.org