En feuilleton d’été, nous vous proposons, à raison d’un chapitre par jour du lundi au samedi, pendant quatre semaines, de découvrir le tout nouveau livre de Pierre Tevanian, Mulholland Drive. La clé des songes, consacré au chef-d’oeuvre de David Lynch – mais aussi à sa version solaire : Céline et Julie vont en bateau. Le livre est disponible sur les tables, en rayon ou en commande, dans toutes les bonnes librairies – ou encore sur le site des éditions Dans Nos Histoires.


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Si Céline et Julie rejoue ou anticipe Mulholland Drive en le renversant, c’est enfin par son ambiance et son dénouement. L’inquiétante étrangeté des visions sous bonbon vert est sans cesse désamorcée par les commentaires loufoques des deux rêveuses/spectatrices (« Ils sont pas marrants ! », « Mais qu’est-ce qu’elles veulent ces bonnes femmes ? », « Ouh là là ça barde ! », « Oh le coquin ! », « La salope ! »), par leurs fous-rires ou leurs bâillements d’ennui, par leurs pauses cigarette et leurs imitations bouffonnes mais aussi par une joyeuse vadrouille hors spectacle et un léger mais continuel dérèglement de tous les sens et de tous les sons – chez Céline surtout, dont la drôle de langue popeyesque (« Julie, j’vais pâmer », « J’crois que j’vais tomber dans la pomme », « J’étais toute traumate ») et désaccordée (« Ils en parlent dans les journals », « Elle a un hôtel particulière », « avec un maîtresse d’hôtel ») est une vivante tuerie du langage ampoulé de Sophie, Camille et Olivier.

L’inquiétante étrangeté est enfin conjurée par l’intrusion sauvage des deux lascardes sur « le lieu du drame », le joyeux bordel qu’elles y mettent et le dénouement alternatif en forme de happy end qu’elles parviennent à inventer – à l’exact opposé du climat oppressant et du suicide final vers lequel tout converge dans le film de Lynch. Entrées par effraction dans la maison hantée, Céline et Julie réinvestissent à deux le personnage d’Angèle, cet empowerment sort la nurse de son impuissance, il lui permet de tirer la petite Madlyn des griffes de ses trois assassins – et l’histoire s’achève, pour Madlyn, Céline et Julie, par une paradisiaque balade en bateau sur l’eau paisible de la Marne.

Tout cela donne bel et bien à Céline et Julie « une gaité et une légèreté inégalables », pour reprendre les mots de Gilles Deleuze, qui a raison de dire qu’il s’agit d’« un des plus grands films comiques français » [1] mais n’a pas raison de ne pas dire aussi qu’il s’agit d’un des plus grands films féministes. Car c’est bel et bien une singularité politique autant qu’esthétique qui distingue le film de Berto, Rivette & Co, y compris de son remake lynchien : là où Diane et Camilla demeurent les victimes d’un système, Céline et Julie sont les actrices d’une lutte victorieuse. Pour le dire autrement : Diane est une Céline qui n’a pas eu la chance de trouver sa Julie, une « cinéfille » solitaire qui a affronté seule le mur d’images aliénantes et oppressantes produit par le cinéma, le théâtre ou les livres, et qui s’est ainsi laissée embarquer dans des normes, des idéaux et donc des attitudes, des réactions et finalement un « destin de femme » écrits d’avance.

Ou encore, réciproquement : Céline est une Diane qui, sortie une première fois amochée d’une fiction qu’elle avait eu la mauvaise idée de visiter seule, a pu se soigner auprès de Julie et nouer des alliances entre dominées, avec Julie d’abord (comme copine et co-spectatrice) puis (sous la modalité de l’identification) avec les personnages féminins de la fiction – et plus précisément avec les plus dominés d’entre eux : la domestique alcoolique et l’enfant malade. Ces alliances lui ont permis d’inventer une autre posture pour elle comme spectatrice et un autre dénouement pour les personnages comme alter egos – autrement dit : de devenir, à partir de son expérience de spectatrice frustrée, actrice et productrice d’un imaginaire propre.

En somme, là où le film de Lynch donne à voir, comprendre et sentir l’oppression des femmes par le cinéma, celui de Berto, Rivette & Co donne à voir, sentir et comprendre la capacité de résistance des femmes face à cette oppression, et leur capacité de réappropriation des images. Là où Lynch nous montre une subjectivité (celle de Diane) totalement façonnée et étouffée par un imaginaire cinéphilique aliénant, Berto, Rivette & Co nous montrent deux subjectivités émancipées, immergées dans un spectacle aliénant et étouffant mais capables de distance, de méta-discours, d’ironie – et finalement du refus des dénouements écrits d’avance, aussi bien ceux de la fiction (la mort lente de la petite Madlyn) que ceux de la vie réelle (pour Julie le mariage avec un fiancé d’enfance, pour Céline une carrière internationale cornaquée par un maquereau cosmique).

Là où Lynch nous montre comment le spectacle peut mener une femme en bateau, ou plutôt jusqu’où ledit bateau peut mener ladite femme, jusqu’à quel niveau d’illusions et de désillusions, d’aliénation et de mutilation de l’existence, et jusqu’à quelles extrémités (un meurtre, un suicide), Céline et Julie nous montrent qu’on n’est pas obligé de se laisser embarquer. Elles nous montrent plus exactement que même embarqué, on peut se réapproprier le spectacle et apprendre à soi-même mener sa barque. Mais pour cela, justement, il ne faut pas rester seul : de même qu’il faut dans la fiction passer d’une seule à deux Miss Angèle pour que la nurse effectue pleinement sa puissance d’ange gardien de la petite Madlyn, il faut dans la réalité, pour ne plus se laisser mener mais simplement, tranquillement, librement aller en bateau, être ni Julie toute seule ni Céline toute seule, mais Céline et Julie.

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Article publié le 21 Août 2019 sur Lmsi.net