FĂ©vrier 10, 2020
Par Lundi matin
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Quelle est la place de l’art et des « artistes Â» dans la lutte ? Si cette question a Ă©tĂ© passablement traitĂ©e tout au long du XXe siĂšcle par tout un tas d’avant-gardes successives, elle refait inĂ©vitablement jour avec l’offensive en cours. Ce manifeste que nous recevons et publions provoquera peut-ĂȘtre quelques discussions dans les milieux artistiques, notamment ceux qui ont une prĂ©tention subversive :

« Notre Ă©poque hĂ©rite des Ă©checs successifs des mouvements d’avant-garde du XXe siĂšcle (futurisme, Dada, surrĂ©alisme, situationnisme). Leur rĂ©ussite formelle est Ă  la mesure de leur dĂ©faite politique : la rĂ©volution sociale qu’ils souhaitaient ayant Ă©chouĂ©e, le capitalisme a rattrapĂ© le retard qu’il avait sur le plan esthĂ©tique en intĂ©grant les dĂ©couvertes de l’art moderne, tout en le vidant de son contenu rĂ©volutionnaire. Le capitalisme de l’expĂ©rience (Airbnb, parcs d’attractions, anciennes usines transformĂ©es en boĂźte de nuit) incarne le situationnisme de notre temps. Â»

« J’ai horreur de tous les mĂ©tiers. MaĂźtres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main Ă  plume vaut la main Ă  charrue. Â»

Rimbaud

Notre Ă©poque hĂ©rite des Ă©checs successifs des mouvements d’avant-garde du XXe siĂšcle (futurisme, Dada, surrĂ©alisme, situationnisme). Leur rĂ©ussite formelle est Ă  la mesure de leur dĂ©faite politique : la rĂ©volution sociale qu’ils souhaitaient ayant Ă©chouĂ©e, le capitalisme a rattrapĂ© le retard qu’il avait sur le plan esthĂ©tique en intĂ©grant les dĂ©couvertes de l’art moderne, tout en le vidant de son contenu rĂ©volutionnaire. Le capitalisme de l’expĂ©rience (Airbnb, parcs d’attractions, anciennes usines transformĂ©es en boĂźte de nuit) incarne le situationnisme de notre temps.

Ce mouvement de rĂ©cupĂ©ration, qui consiste Ă  capter le nĂ©gatif pour l’intĂ©grer au systĂšme marchand, se traduit par la disparition de l’art populaire. Ce qui Ă©tait gratuit, libre de droit et abondant – musiciens de rue, chansons anonymes, fĂ©tiches et autres objets Ă©tranges – disparaĂźt au profit de son ersatz : la marchandise, dont le mode de production organise Ă  son grĂšs la diffusion ou la raretĂ©.

Dans ces conditions, l’artiste devient un prolĂ©taire. Il ne vend pas sa force de travail sur le marchĂ© du travail, mais ses Ɠuvres sur le marchĂ© de l’art ou Ă  l’industrie musicale. En chercheur isolĂ©, il se trouve impuissant, dĂ©possĂ©dĂ© de sa crĂ©ation. Il n’a d’autre choix que de mourir de faim ou de participer Ă  l’enrichissement de la vitrine ludique du capitalisme dans sa phase dĂ©cadente.

Quand ils ne sont pas prolĂ©taires, les artistes sont traders ou hommes d’affaires. L’existence de ces nĂ©o-artistes officiels sert Ă  faire croire que l’art Ă  toujours Ă©tĂ© une marchandise et a toujours pris parti pour le pouvoir – Jeff Koons au chĂąteau de Versailles – occultant ainsi l’existence de tout l’art moderne.

Cette vĂ©ritable fusion-acquisition qu’opĂšre le capitalisme sur l’art trouve son exemple le plus criant avec Anish Kapoor, privatisant le Venta-Black, le noir parfait qui absorbe toutes les autres couleurs ; le noir du nĂ©ant, Ă  l’image du nĂ©ant qu’est sa camelote pseudo-artistique.

Entre ces deux pĂŽles, on trouve le cadre de la production formelle, marchande comme Ă©tatique. SalariĂ© de l’industrie culturelle et publicitaire ou d’une quelconque institution bureaucratique ; ou bien vivant de subventions que ses maĂźtres daignent lui accorder.

Les non-travailleurs de l’art rejettent une telle organisation, qui prolĂ©tarise la majoritĂ© et fait de quelques autres des petits bureaucrates de la culture.

Nous n’avons pas Ă  dĂ©fendre un quelconque statut d’artistes-professionnels qui entraĂźne mĂ©caniquement la marchandisation de l’art, et qui fait de l’artiste soit un prĂ©caire, soit un bon soldat du capital ou de l’État.

Nous n’avons pas Ă  choisir entre la misĂšre de la prĂ©caritĂ© et la misĂšre du salariat.

Pour notre part, nous prenons le parti de la rĂ©volution sociale, celui qui rĂ©clame la liquidation de l’art, donc du statut d’artiste. Nous voulons voir disparaĂźtre toutes les spĂ©cialitĂ©s.

En tant que non-travailleurs de l’art, nous sommes contre l’art et le travail. Nous n’ajoutons aucune foi en l’art actuel et n’accordons aucun pouvoir subversif Ă  la petite agitation culturelle, alternative ou subventionnĂ©e, ni Ă  n’importe quelle autre forme d’art militant ; l’art des squattes d’artistes ou le rĂ©alisme-socialiste vaguement modernisĂ©.

Nos prĂ©occupations ne sont pas celles des spĂ©cialistes, et c’est en tant que non-spĂ©cialistes que nous rejetons avec force cette idĂ©e bourgeoise et rĂ©ductrice, qui voudrait que l’art ne se trouve que dans les Ɠuvres, et serait comme la sĂ©crĂ©tion de l’ñme sensible et dĂ©licate de l’artiste-auteur, individu sĂ©parĂ©, flottant au-dessus de la sociĂ©tĂ© de classe.

C’est avec un mĂ©pris Ă©gal que nous considĂ©rons cet autre point de vue, tout aussi bourgeois et rĂ©ducteur que le prĂ©cĂ©dent, qui accorde aux formes pĂ©rimĂ©es de notre temps, un rĂŽle rĂ©volutionnaire qu’il ne peut avoir.

L’art est une prĂ©tention Ă  dĂ©truire pour permettre l’avĂšnement d’une activitĂ© supĂ©rieure.

Car l’art n’est pas ce gĂ©missement Ă  prĂ©tention poĂ©tique dont on nous rebat les oreilles. Il est, pour nous, l’activitĂ© ludique par excellence, ici et maintenant, la transformation poĂ©tique du monde, rĂ©alisĂ©e collectivement et consciemment. C’est la poĂ©sie faite par tous, non par un. En ce sens, cette activitĂ© supĂ©rieure s’oppose absolument au travail, qui est au contraire le moment spĂ©cialisĂ© de la production, l’activitĂ© amputĂ©e de son contenu poĂ©tique, collectif et symbolique.

Être travailleurs de l’art, c’est ĂȘtre salariĂ©, fonctionnaire, amuseur publique, pitre subventionnĂ©, montreur d’ours ou petit mĂ©nestrel, mais sĂ»rement pas ĂȘtre un artiste au sens oĂč nous l’entendons.

Nous voulons vivre une vie qui a du sens car la vie a du sens. C’est pourquoi, nous ne voulons plus travailler au dĂ©sastre capitaliste mais Ă  l’avĂšnement d’une sociĂ©tĂ© sans classe. Dans cette sociĂ©tĂ©, il n’y aura plus de peintres, mais des non-travailleurs qui, entre autres choses, feront de la peinture.

La socialisation des moyens de production, ainsi que leur contrĂŽle par des conseils rĂ©volutionnaires rĂ©unissant enfants, fous, prisonniers, artistes, artisans, ingĂ©nieurs et exilĂ©s, sont les conditions indispensables Ă  la rĂ©alisation d’un tel projet. C’est ainsi que nous bĂątirons le dĂ©cor passionnant de la sociĂ©tĂ© Ă  venir.

Construisons nos palais idéals sur les ruines du capitalisme.

Le comitĂ© rĂ©volutionnaire des non-travailleur.se.s de l’art




Source: Lundi.am