Janvier 28, 2022
Par Contrepoints (QC)
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La parution d’un Manifeste conspirationniste au Seuil le 21 janvier dernier est sûr de faire événement. Un titre qui ne peut manquer de faire grinçer des dents tout le milieu des bons intellectuels et un anonymat que les médias s’empressent de tenter de dissiper en associant le livre au comité invisible, une association qui ne peut agir que comme condamnation.

Un titre aux effets sécessionistes, car pour parler en bien du livre, il faut forcément se mettre dans la pire position envisageable pour parler d’un livre. Pour la bonne société, pour la gauche comme pour les gouvernants, rien de pire qui puisse être envisagé. Mais le conspirationiste n’est pas seulement au ban de la société, comme le croient ceux qui les méprisent infiniment. Pour qui pense comme un État, il y a la société, et il y a les gens qui en sont exclus (qu’il l’affirme ou qu’il s’en indigne est ici un détail). 

Mais nous ne sommes pas une hérésie.
Nous sommes un schisme.
Il n’y a pas, en ce moment, des gens qui décident et d’autres qui protestent.
Il y a des réalités qui divergent, des continents perceptifs qui s’éloignent, 
des formes de vie qui deviennent irréconciliables.

Le conspirationiste est entrain de créer un nouveau régime de sensibilité, et ce livre nous invite, nous qui ne nous reconnaissons pas d’emblée dans ce titre, à penser et à agir au sein de ce régime de perception.

La thèse est simple : les révolutionnaires ont toujours été des conspirationnistes, car la conspiration est la logique politique la plus fondamentale qui soit. Les révolutionnaires, de Marx ou Bakounine à Blanqui ou à Lénine, de Walter Benjamin, de Foucault à Debord ou Deleuze, tous ont dans l’organisation du monde de leur époque une entreprise délibérée de destruction, de misère, de violence et d’exploitation. La réponse logique : l’organisation de ceux qui subissent cette accumulation de pouvoir et de violence infinie. 

Partout où des gens respirent le même air et partagent un même esprit, il y a conspiration.

Le Manifeste conspirationniste s’attache donc à montrer ce que notre situation a de délibérement isolante, déprimante, répressive, et contre-insurrectionnelle. Des expériences de torture menées lors de la guerre froide aux expériences sur les mutation de coronavirus à Wuhan, des lignes sont tracées, qui ne visent pas à faire apparaître un grand complot mondial, mais à montrer que les gestes qui semblent posés de manière innocentes et circonstancielles sont calculés depuis des décennies de simulations pandémiques, et que les outils utilisés par les gouvernements du monde ont été façonnés pour faire la guerre, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de leurs pays.

L’anticonspirationnisme apparaît dès lors comme la conception la plus libérale, la plus platemment antipolitique : les organisations internationales et les gouvernements veulent notre bien, ils agissent “sur le tas” avec les ressources qui sont les leurs, et lorsque cette pandémie finira, nous pourrons reprendre nos activités normales et le monde redeviendra comme avant. Ce que cette posture a fait effectivement, c’est nous réprimer dans notre colère contre les mesures d’isolement qui nous brisent, qui nous désorganisent, qui nous coupent du peu de vie partagée qu’il nous reste.

L’image d’une société transparente, faite de bienveillance, de soins, de sacrifices et d’altruisme s’évanouie complètement. Ce concept, comme celui de solidarité avec lequel on n’arrête pas de nous casser les oreilles sont ici ramenés à leur origine dans la contre-révolution française du tournant du  XIXe siècle, aux pensée de de Maistres et de Bonald, les grands théoriciens de la Réaction.

Avec ce livre, nous ne disons plus société comme dans société civile. Nous disons société comme dans société secrète. Des groupes auxquels lorsque questionné, personne n’appartient. Des groupes aux contours flous, qui montrent bien ce qu’ils veulent à qui ils veulent. Des  conspirations, autant de conspirations qu’il y a de relations réelles.

C’est une guerre. Une guerre réclame des stratégies, une répartition des rôles, la mise en branle de ressources matérielles et subjectives.                                          

Or c’est le paradoxe propre aux énoncés stratégiques actifs que leur formulation publique contrevient comme telle à leur réalisation pratique.

Le livre en entier est disponible ici. Nous en retranscrivons un chapitre.

 

 

La « guerre au virus » est une guerre qui nous est menée

1. Le coup du monde. 2. La conjuration des amputés. 3. Clartés de la terreur.

1.

Ce fut un coup du monde.
Une offensive de tous les diables, sans limites, foudroyante, latérale.
Une frappe de drone sur la situation mondiale, sous le soleil de midi, alors que le bon peuple des Terriens s’apprêtait à passer à table.
La déclaration sans semonce d’un nouvel état de choses sous-jacent, boiteux, mais prêt à entrer en scène.
La moitié de la population mondiale confinée – une suspension instantanée de toutes les habitudes, de toutes les certitudes, de toute la vie. Puis un bombardement, un tapis de bombes de chaque instant – psychologiques, sémantiques, informatiques et informationnelles.
Et qui n’a plus cessé.
La communication a toujours été
de guerre. Elle est née dans ce cadre-là, elle n’a jamais servi qu’à cela, particulièrement en « temps de paix ».

Sa vérité ne réside jamais dans ce qu’elle dit, mais dans les opérations qu’elle mène, et qui sont aussi lisibles qu’un secret au milieu du visage.

Tant pis pour ceux qui n’y voient rien.
Un monde qui proclame, à longueur de séries, de romans, de jeux
télévisés, de manuels de savoir-être l’éminence, de la duplicité et les charmes de la tromperie veut qu’on le croie sur parole.

Cela semble grotesque.
Mais le grotesque ne se maintient que par la terreur.
Il ne fut plus, dès lors, question que d’intimider.
Cela non plus n’a pas cessé.
Comme les pervers ne conservent leur empire qu’en poussant plus loin
leurs abus, cette offensive ne peut se croire victorieuse qu’à condition d’avancer toujours.

« Le mal doit se faire tout à la fois, afin que ceux à qui on le fait n’aient pas le temps de le savourer », conseillait Machiavel.

En Colombie, la police est allée exécuter des opposants à domicile, directement, au bénéfice du confinement.

En Inde, on asperge les intouchables d’eau de Javel pour les « désinfecter ».

Au Sri Lanka, on interdit aux musulmans d’enterrer leurs morts « à cause du coronavirus ». Et comme il n’est pas question de les incinérer, on leur suggère d’aller les inhumer ailleurs.

En Israël, c’est l’antiterrorisme qui traque les « cas contacts » et le Premier ministre traite les non-vaccinés de « bombes à retardement ».

En Australie, à la mi-août 2021, une médiatique chasse à l’homme est lancée par la police en vue de retrouver un « fugitif du Covid », Anthony Karam, qui n’est pas à l’adresse indiquée pour sa quarantaine. Qui ne se trouve être, non plus, ni tout à fait blanc, ni tout à fait anglo-saxon, ni tout à fait protestant. Finalement, la police débusque l’« ennemi de la santé publique numéro 1 » – c’est ainsi qu’elle le désigne – dans un hôtel en face de chez lui. On le traîne devant les caméras en combinaison blanche, avant de l’envoyer s’isoler en prison.

En Italie, en réponse aux cortèges contre le green pass désormais requis pour travailler, le gouvernement interdit toutes les manifestations dans les centres-villes avec la bénédiction des centrales syndicales. Les gens pourront bien faire des sit-in en périphérie, masqués et à un mètre les uns des autres.

À Hong Kong, Carrie Lam, la chef de l’exécutif dont la révolte générale avait bien failli avoir la peau en 2019, se venge en organisant des « confinements-embuscades » dans les quartiers populaires – la police boucle le quartier et contrôle tout le monde.

À Singapour, après le robot-chien de Boston Dynamics qui aboyait aux passants en mai 2020 de respecter la « distance sociale », c’est maintenant le robot Xavier qui patrouille les rues à la poursuite des fumeurs, des vendeurs à la sauvette et de ceux qui osent se réunir à plus de cinq, norme sanitaire oblige. La délégation ministérielle française « aux industries de sécurité et à la lutte contre les cybermenaces » s’intéresse particulièrement à cette expérimentation.

En France, fidèles à la tradition locale d’inhumanité administrative, on nous a interdit d’embrasser une dernière fois nos parents mourants avant de les fourrer, sans soin ni cérémonie, dans des sacs à cadavres. Pas d’obsèques. Venez chercher les cendres dans deux semaines.

Au printemps 2020, une vieille amie – une vieille terroriste à coup sûr – passait le temps suspendu du confinement avec quelques-unes de ses voisines, se lisant des poèmes de leur goût, de leur cœur, depuis leurs fenêtres respectives. Elles ne tardèrent pas à recevoir une lettre de la copropriété leur intimant de cesser ce scandale : prendre du bon temps « pendant que d’autres meurent » !

Ce monde ne se domine plus lorsqu’il s’agit de cracher sa rage contre tout ce qui ose encore respirer – les jeunes, les pauvres, les dansants, les insouciants, les irréguliers.

Partout, l’oppression que l’on n’avouait pas comme politique s’affiche désormais comme biopolitique. C’est le règne de la statistique réalisée.

Partout, les gouvernants rêvent de Chine. Il n’y a qu’eux pour en rêver.

Toute cette terreur n’est pas sérieuse.

C’est celle d’un monde fini, mais qui ne veut pas finir. Qui n’est que cette volonté vide de durer. Qui est à la merci d’un éclat de rire trop contagieux.

Un monde dont chaque jour expose la faillite, entre deux publicités pour l’entreprise du futur et les voyages interstellaires.

La terreur qu’il déploie est celle qu’il ressent.

Des gens qui tremblent ont manifestement décidé de frapper un grand coup. Un grand coup pour restaurer leur autorité perdue et leurs marges déclinantes.

Mais rien ne peut durablement restaurer l’autorité des médias et des gouvernements, de la politique et de la culture, de la science et de l’industrie – du capital sous toutes ses formes : toute autorité brûle et rebrûle chaque été dans les brasiers planétaires. Elle se noie et se renoie désormais dans chaque inondation sans précédent et chaque mousson à contretemps. Elle s’ensevelit jour après jour sous le torrent de mensonges qu’elle doit proférer à flux tendu, pour se survivre encore.

La technologie n’offrira aucun remède aux dégâts de la technologie.
Ce monde ne parviendra pas à enjamber son propre cadavre.
Son grand coup est
désespéré.
Qu’il n’ait rencontré presque aucune résistance prouve assez combien
plus rien ne tient.

2.

Bien sûr, il y a un prestige de la terreur.
Il y a une
aura du pouvoir, qui hypnotise.
Le premier freluquet venu, à peine sorti de la commission Attali qu’on
l’a mis président, passe pour un sphinx, et son inconsistance pour de la maestria. Staline lui-même, faisant la couverture du Times en 1939, n’est plus l’enfant battu à mort, aux pieds palmés, au bras difforme qu’il demeure pourtant. Dans le camp d’en face, Allen Dulles, l’homme des services secrets américains sous huit présidents, le directeur de la CIA dont Kennedy eut la tête et qui en retour eut la tête de Kennedy, n’est soudainement plus le pied-bot qu’il fut gamin lorsqu’il court les femmes. Cela vaut pour le moindre « chef », de chantier ou de cabinet. La hiérarchie sociale est celle de la mystification. Elle est aussi, conséquemment, celle de l’amputation sensible. Pour que la mystification soit reine, il faut que l’aveuglement soit roi. Pas une seconde de ce monde ne serait possible, si l’on pouvait y exister et voir ce que Kafka y voyait. « Nous vivons tous comme si nous étions des despotes. Cela fait de nous des mendiants. […] L’angoisse de la mort est seulement le résultat d’une vie qui n’est pas accomplie. C’est l’expression d’une trahison. […] Ces grandes rencontres politiques sont au niveau du Café du Commerce. Les gens y parlent beaucoup et très haut, et ce pour en dire le moins possible. C’est un mutisme assourdissant. La seule chose là-dedans qui soit vraie et intéressante, ce sont les affaires conclues en coulisse, dont personne ne souffle mot. » (Gustav Janouch, Conversations avec Kafka, 1968) Depuis lors, un siècle de ravages a suffisamment illustré combien, en toutes choses et à peu près seul, Kafka voyait juste. Il est de toute première instance que chacun tienne bien barricadé l’accès à ce qu’il éprouve néanmoins. Et l’on sera bien inspiré de s’épauler les uns les autres dans cette louable propension – ce qui n’interdit nullement de piloter son

Bien sûr, il y a un prestige de la terreur.
Il y a une
aura du pouvoir, qui hypnotise.
Le premier freluquet venu, à peine sorti de la commission Attali qu’on

existence en fonction des rumeurs qui s’échappent du sous-sol condamné. Après tout, l’amputation n’a jamais empêché les sensations venues d’un membre fantôme. L’ordre social qui règne est plus que jamais cette conjuration d’amputés – une conjuration objective, structurelle, spontanée, universelle. Un militantisme de l’amputation court même visiblement du plus obscur des data scientists à Elon Musk. Comme s’il leur fallait absolument répandre leur mal. Un mal qui vient de loin et dont on pouvait déjà sentir le souffle mauvais quand, en 1933, l’Exposition universelle de Chicago intitulée Un siècle de progrès adoptait pour slogan : « La science découvre, l’industrie applique, l’homme se conforme. » L’impulsion rageuse de piétiner toute sensibilité semble former le moteur secret de l’accélération technologique en cours. Rapacité financière et désir d’asservissement en procèdent également. Il suffit d’écouter parler Lin Junyue, le théoricien chinois du système de crédit social Sésame, lorsqu’il explique que « si vous aviez eu le système de crédit social, vous n’auriez jamais eu les Gilets jaunes ». Il suffit d’écouter Mark Zuckerberg, ou Yuval Harari, ou Bill Gates. Au travers d’eux, c’est l’impératif social de difformité que la claque médiatique célèbre. On les dit géniaux, visionnaires, audacieux, mais surtout intelligents. Leur réussite en atteste. Mais non : ils ne sont que malins. Au fond, toute leur réussite aura consisté à faire passer leur malignité pour de l’intelligence. C’est trop leur accorder que de les peindre en nouveaux Satan, sauf à reconnaître que ce qui caractérise le Diable n’est rien de fascinant : une banale disgrâce, une simple privation d’être. Ce qui leur donne des airs d’extraterrestres ne provient pas d’une supériorité, mais d’un défaut intime. S’il leur faut à toute force « augmenter l’humain », c’est qu’ils ne le connaissent qu’amputé, et pour rendre cette amputation définitive. S’ils s’activent tant, c’est qu’ils croient leur manque ainsi insoupçonnable, et afin de le retourner en pouvoir. Le vide qu’ils ont au cœur les rend insatiables. Rien ne parvient à leur procurer la sensation d’être vraiment en vie. D’où leur obsession de régir celle des autres. Ce sont des insecure over-achievers, des surperformants qui ne savent pas où ils habitent – et l’un du fait de l’autre. Ils le concèdent d’ailleurs volontiers, en privé. En cela, leur malignité s’est développée à la mesure de leur manque. Toute leur obsession autour du cerveau, de la cognition et des neurones n’y peut rien : l’intelligence a son siège dans le cœur – cela s’est toujours su. L’intelligence passe par le cerveau, comme elle passe par le ventre, mais sa demeure est le cœur. Car le cœur est le siège de la participation au monde, de la disposition à être affecté par lui et à l’affecter en retour.

Leur rage de détruire le monde sous prétexte de le reconstruire de pied en cap provient de là : de l’amputation qu’ils ont au cœur.

Il ne leur suffit pas de s’être accaparé toute richesse, il faut encore que l’insouciance de ceux qu’ils ont dépossédés les révulse.

Leur ressentiment envers les pauvres est infini.

Que les pauvres osent encore vivre, se retrouver voire festoyer suffit à leur gâcher la possession du monde.

Ce n’est pas assez qu’ils se soient entourés de services de sécurité personnels : ils paniquent encore intérieurement d’un effondrement toujours possible – comment vont-ils, alors, se garder de leurs gardiens ?

Leurs rêves ne sont qu’une longue enfilade de worst-case scenarios.
Ils vivent dans la terreur de leurs propres forfaits.
Jamais ils ne nous pardonneront ce qu’ils nous ont fait.
En guise d’exorcisme, ils multiplient les projets data for good, les sommets tech for good. Ils veulent croire qu’ils sont là « pour le bien » et « pour de bon », ces misérables.

Si c’était le cas, ils n’auraient aucun besoin de l’afficher ainsi – cela se saurait.

À ce point, il serait saugrenu de se demander s’ils conspirent, les 1 % qui détiennent 48 % de la richesse mondiale, qui fréquentent partout le même type d’écoles, de lieux et de gens, qui lisent les mêmes journaux, succombent aux mêmes modes, baignent dans les mêmes discours et dans le même sentiment de leur supériorité héréditaire.

Évidemment qu’ils respirent le même air.

Évidemment qu’ils conspirent.

Ils n’ont même pas besoin de comploter pour cela.

« En toute franchise, nous estimons qu’il ne peut rien exister de plus dangereux qu’une société dans laquelle les psychopathes prédominent, définissent les valeurs, contrôlent les moyens de communication. […] Ils vont refaire de nous des patients. » (Philip K. Dick, Les Clans de la lune Alphane, 1964)

3.

Les ressorts du présent, au fond, sont enfantins.

Pour les posséder tout à fait, il suffit de ne pas oublier ce que nous savons déjà. De ne pas attendre que des aveux des gouvernants viennent autoriser nos perceptions.

Tout besoin de preuve est infini. Il est voué à l’inassouvissement. La preuve de la preuve fait toujours défaut, et ainsi de suite. C’est un rapport au monde qui fuit, non une requête adressée à son endroit.

Cela dit, on le verra, quant à ce monde et ses « arcanes », tout est écrit. Tout est dit. Il suffit de chercher au bon endroit, et de parvenir à y croire.

L’effet de choc, l’effet de souffle de l’offensive adverse, l’effet recherché par la terreur est de nous couper de tout ce que nous savons intimement.

De nous faire perdre le fil de toute certitude.
De nous faire perdre pied.
C’est cela le
great reset véritable.
Dans les années 1950, sous prétexte de comprendre comment les
« communistes » pratiquent le « lavage de cerveau » et comment ils parviennent à faire avouer un cardinal hongrois ou retourner des prisonniers américains de la guerre de Corée, la CIA se lance dans un vaste programme pour raffiner ses techniques de torture psychologique. Elle parvient à la conclusion qu’il y a bien mieux que la gégène, et bien mieux que le LSD : il y a le syndrome « DDD » pour Debility, Dependency, Dread (Affaiblissement, Assujettissement, Apeurement). Il suffit d’isoler le sujet humain, de suspendre toutes ses habitudes et de le remplir d’effroi pour lui faire perdre tout contact avec lui-même, pour le dépersonnaliser et le rendre malléable à souhait. C’est le genre de techniques que l’on prête généreusement aux « sectes », ou que l’on pratique dans le « management par la manipulation mentale ».

« Une opinion largement répandue veut que la terreur fasciste n’ait été dans l’histoire moderne qu’un épisode éphémère, à présent heureusement derrière nous. Je ne peux partager cette opinion. Je crois que la terreur est profondément enracinée dans les tendances mêmes de la civilisation moderne, et plus spécialement dans la structure de l’économie moderne. […] Le système moderne de terreur revient essentiellement à l’atomisation de l’individu. Nous tremblons devant les tortures infligées aux corps des hommes ; mais nous ne devrions pas être moins horrifiés par la menace sur l’esprit des hommes. La terreur accomplit son travail de déshumanisation par l’intégration totale de la population en collectivités ; elle vise à priver les hommes des moyens psychologiques de communication directe entre eux malgré le – ou plutôt à cause du – formidable appareil de communications auquel ils sont exposés. L’individu en situation de terreur n’est jamais seul et toujours seul. Il s’engourdit et s’endurcit non seulement vis-à-vis de son voisin, mais vis-à-vis de lui-même ; la peur lui dérobe son pouvoir de réaction émotionnelle et mentale spontanée. Penser devient un crime stupide ; cela met en danger sa vie. La conséquence inévitable est que la stupidité se répand comme une maladie contagieuse parmi la population terrorisée. Les êtres humains vivent alors dans un état de stupeur – dans un coma moral. » (Leo Löwenthal, « L’atomisation de l’homme par la terreur », 1946)

Il paraît que déceler quelque rapport entre cette description et ce que nous vivons serait conspirationniste. Or il n’est jamais bon de refouler une perception parfaitement distincte. La meute des chiens de garde peut bien aboyer, railler, écumer. Non seulement nous savons des choses qu’ils ne veulent pas savoir, mais nous n’ignorons pas en outre que « le monde est complexe » – comme se plaisent tant à le rabâcher ceux qui tâchent d’infantiliser leurs interlocuteurs, mais ne font, par cette formule creuse, que s’exempter de toute forme de courage. Le courage, par exemple, d’assumer une position claire vis-à-vis des opérations en cours et du monde qu’elles dessinent. Il n’y a pas qu’une épistémologie des méthodes ; il y a aussi une épistémologie des vertus. Oui, les « relations de pouvoir sont intentionnelles et non subjectives » ; oui, il y a un « caractère implicite des grandes stratégies anonymes, presque muettes, qui coordonnent des tactiques loquaces » ; oui, il s’agit de déceler la « ligne de force générale qui traverse les affrontements locaux, et les relie » ; et non, nous ne nous imaginons pas débusquer un jour l’état-major qui préside à toutes les stratégies adverses.

Mais ces quelques thèses de Michel Foucault ne peuvent servir de vade- mecum aux lâchetés sophistiquées. Un monde aussi hostile que celui qui s’annonce ne se fait pas tout seul. On nous a fait, on nous fait plus que jamais un monde dans le dos. Le seul fait qu’il y ait un monde et non plusieurs – et partout ce même monde, toujours plus désertique, toujours plus frustrant et médiocre, chaque jour plus globalisé et pourtant chaque jour plus étroit – est le fruit d’un effort concerté. Tout un tas de choses s’y passent bien sûr toutes seules, sans la volonté consciente de ceux qui y prennent part, et vont naturellement dans le sens de ceux qui, eux, veulent sciemment nous faire ce monde dans le dos. Et cela est en effet complexe, mais n’enlève rien à leur existence comme à la malignité de leurs opérations. Eric Schmidt, passé de la présidence de Google à celle de la Commission de sécurité nationale sur l’intelligence artificielle, peut bien s’inquiéter en février 2020 dans le New York Times du fait que la Silicon Valley pourrait perdre la « guerre technologique » contre la Chine à cause de l’insuffisante numérisation de la vie aux États-Unis. Mais que l’intelligence artificielle chinoise explose grâce à l’océan de données quotidiennes livrées par la cybernétisation à marche forcée du pays ne reste qu’un argument en faveur d’un projet de puissance bien arrêté. C’est ce projet, et rien d’autre, qui implique de nous obliger à vivre, le plus possible, on line. Comme l’observait finement un rapport de mai 2019 de ladite commission : « Les consommateurs passent à l’achat on line quand c’est la seule façon d’obtenir ce qu’ils veulent. » D’où l’utilité, par exemple, d’un confinement. Ceux qui ont tout intérêt à nous enfermer dans leur monde et à nous couper toute issue sont, concrètement, nos ennemis. C’est-à-dire des gens qui œuvrent contre nous, des gens qui ne nous veulent assurément pas du bien. Voilà l’inconvenante simplicité dont voudraient nous détourner les escamoteurs du « monde complexe » – car elle dévoile l’affreuse simplicité de leur position.

Comme chaque rupture historique, les deux années passées ont produit dans nos vies une sorte de séisme. Elles en ont redessiné le paysage. La

pression sociale, accrue à dessein, a fait céder les amitiés de circonstance. Elle a aussi déterminé des dissidences que nous n’aurions pas soupçonnées, et accouché de complicités plus élémentaires, plus profondes, sans apprêts.

Si l’on y réfléchit posément, on conviendra que rien de tout cela n’est si fortuit.

Les distances qui se sont accusées là existaient auparavant.

Untel s’attachait plus que tout à paraître malin, ne pouvait s’empêcher d’admirer la réussite, de se référer au normal, de se vouloir cool, de flipper pour son crédit social.

Partout, le gradient de bêtise suit le gradient de nihilisme.

La situation opère comme un révélateur des fissures intérieures des êtres, tout comme ce coronavirus sert de révélateur aux maladies chroniques si propres à cette civilisation.

On a parlé, au sujet des deux dernières années, d’une grande confusion des esprits.

Mais il est une sorte de confusion qui précède immédiatement l’illumination.

Pour qui accepte de voir, les deux années passées auront produit une grande clarté.

Pour qui accepte de déblayer, le champ est libre.

Ceux qui croient que les gouvernants font de leur mieux malgré leur incompétence et la bureaucratie qui les cerne,

Ceux qui n’entendent pas le cynisme abyssal qui ricane derrière toutes les proclamations sonores d’humanisme et de bons sentiments,

Ceux qui préfèrent oublier que l’eugénisme, la colonisation, le dressage des populations ou la fondation Rockefeller n’ont jamais poursuivi autre chose que « le bien de l’humanité »,

Ceux qui croient sincèrement que l’on peut « faire le bien des autres » sans commencer par leur imposer et notre définition du bien et notre altérité,

Ceux qui n’éprouvent aucun frisson en découvrant la photo d’un vétérinaire grec devenu PDG de Pfizer et arborant un masque noir sur lequel est imprimé « Science will win »,

Ceux qui croient, d’ailleurs, que « la science » existe quelque part comme un papa sévère et bienveillant, et non comme un champ de bataille où des paradigmes sont continûment assaillis, mis à mal et finalement renversés,

Ceux qui préfèrent ignorer, par orgueil, confort, hébétude ou légèreté, après un bon siècle de raffinement dans la propagande et l’art de la communication, que la vérité était déjà socialement défunte et enterrée en 1914,

Ceux qui débattent encore, entre moutons, de savoir si le berger n’aurait pas quelque projet pour leur tête malgré tous les soins qu’il leur dispense,

Ceux qui répugnent à prêter à leurs maîtres des intentions inavouables, de peur de voir s’effondrer à son tour le petit château de mensonges que constitue leur propre existence sociale,

Ceux qui se croient tellement futés qu’ils répètent sur un ton de défi les insanités que le trollage gouvernemental a conçues pour eux,

Ceux qui se sont laissés gagner par l’apathie et la démission intérieure face à l’offensive tous azimuts dont la déclaration de « pandémie mondiale » a donné le signal,

Ceux qui dorment sur leurs deux oreilles alors qu’un président ayant bien potassé son Machiavel prétend, sous couvert de « pass sanitaire », se retailler un corps politique à sa convenance – non, gouverner ce n’est pas prévoir, et ce n’est pas servir non plus, c’est assurément « faire croire », comme disait Richelieu, mais surtout « gouverner, c’est mettre vos sujets hors d’état de vous nuire et même d’y penser » (Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live),

Ceux dont le parti est de ne rien prendre à cœur, de ne rien prendre au sérieux, de faire comme si de rien n’était,

Ceux qui n’éprouvent pas comme appelant riposte tout le mal concentré que l’on nous a infligé ces dernières années,

Ceux qui acceptent tranquillement le contrôle total comme condition pour « retrouver la liberté »,

Ceux qui se soumettent à toutes les normes inventées d’hier et de nulle part dans l’espoir d’un « retour à la normale » qui, pour cette raison même, n’adviendra jamais,

Ceux qui ne se contentent pas d’obéir à des obligations humiliantes, mais en théorisent en outre la nécessité,

Ceux qui croient qu’il y a des parenthèses dans l’histoire comme il y en a dans les phrases et se rassurent en se disant que celle-ci va bientôt se refermer avec la « victoire sur le virus »,

Tous ceux-là, nous ne pouvons rien pour eux. Après tout, l’errance aide, aussi.




Source: Contrepoints.media