La journée de manifestation du 5 décembre a été un succès par le nombre de manifestant·e·s ainsi que par leur détermination.

Cependant, la lourdeur du dispositif policier ainsi que ses pratiques ont été subies tout au long de la manifestation, se traduisant avant même le départ par des fouilles systématiques et une délimitation draconienne de notre « zone de jeu ».

Cette soumission au moins inconsciente à l’ordre policier dans la pratique actuelle des manifestations rend leur efficacité de « désordre social » discutable.

Ce petit texte retrace alors des réflexions et expressions autour de la pratique de la manifestation pour tenter de rétablir sa dimension collective, autogestionnaire, décentralisée et refusant toute coercition étatique.

La manifestation : un événement politique

Les manifestations sont aujourd’hui un des moyens que nous, citoyens, avons de mettre en évidence un engagement massif, politique et collectif à l’encontre ou en faveur de différentes causes.

La manifestation est de manière inhérente un processus démocratique dans une société centralisée dissociant un groupe dirigeant de l’ensemble dirigé.

La manifestation est un moment important de luttes sociales, c’est un moment de rencontres, de discussions, de joie révolutionnaire. Mais la manifestation est aussi un moment d’organisation, d’exercice de revendications et d’actions, c’est un pivot central de la mise en place d’un rapport de force entre les dirigés et les dirigeants, ou plus largement entre les différents acteurs de l’économie de domination.

En première instance, nous pourrions nous égarer en pensant qu’uniquement le nombre de manifestants dans la rue importe ; il n’en est rien. La manifestation est la mise en mouvement des forces politiques agissantes, autant réflexives au cours d’assemblées générales par exemple, que pratiques au cours du détournement de l’espace public.

Mais c’est bien dans sa pluralité de praxis, autant réflexive que pratique, que la manifestation puise sa force. En particulier le détournement de l’espace public, ou devrions-nous dire sa réappropriation, est un enjeu majeur d’un tel événement.

La manifestation comme réappropriation de l’espace public

La manifestation renverse le rapport piéton/voiture, dénature l’utilisation de la chaussée, et remplace a fortiori l’aliénation pressée de l’économie de survie imposée par le libéralisme dans la structuration même des villes, par la collectivisation de l’espace, du temps et de la parole.

Aux façades immaculées s’adjoignent les dégoulinants tags embrasant les corps et les esprits. « L’innocente apparence » de l’ordonnancement capitaliste se voit recouverte de la réflexion politique — faisant sauter en éclats un ordre abject — mise vulgairement à nue, exposée au regard et aux discussions de tous. Alors la politique s’immisce dans chaque instant, dans chaque recoin architectural, pour être vécue de manière positive et redéfinie selon son acception première : l’organisation, dénuée de toute notion de pouvoir, de la cité — et non des corps.

Manifester se doit donc d’être fondamentalement un acte de réappropriation. Emplacements publicitaires détruits, McDo incendiés, commissariats caillassés, voilà des formes éminemment évidentes du réarrangement de l’espace urbain dans une visée collective, cherchant à soustraire par et pour tous la systémique oppression capitaliste : celle de la formation de l’individu comme spectateur-consommateur, celle de la perception de l’individu comme subsistant par le gracieux emploi ou encore celle de l’individu comme entité conformables à l’ordre.

Repeindre, barbouiller des murs noircis par le ballet économique aliénant est aussi réintroduire l’art, dans sa dimension éminemment politique, dans la sphère collective, populaire : c’est décloisonner l’accès à la culture dans son acception la plus grandiose.

De chaque mur faisons un musée, de chaque porte faisons un manifeste.

C’est bien de son caractère de réappropriation — au moins momentané — de la cité que la manifestation est l’image.

La manifestation et contrôle policier

Mais ici nous pouvons nous interroger sur notre propension à nous soumettre à un ordre, un contrôle (bio)politique [1] de ces praxis révolutionnaires que constitue la manifestation.

Pourquoi donc se soumettre à la nasse policière ?

Pourquoi ne serait-ce que se soumettre au contrôle policier précédent la manifestation ?

Répondre à cette dernière question et soulever les limites et perspectives nous permettra in-fine de répondre à notre première question ainsi qu’a celles en découlant directement.

Car oui, nous pouvons nous interroger sur le pourquoi d’une quasi « servitude volontaire » à l’ordre policier, en amont et en aval, autant temporellement que spatialement, lors des manifestations. Il en est dès lors un terrain de jeu désigné à priori par l’autorité étatique transformant la manifestation comme simulacre « spectaculaire » [2] de l’expression politique citoyenne.

Prenons l’exemple de la fouille aujourd’hui systématique. Il est étonnant de constater que, quelque soit la radicalité, il est coutume de se soumettre aux courantes fouilles de sacs, palpations de sécurité et vérifications d’identités. Finalement une soumission à l’ordre policier et étatique dans un moment, justement, au cours duquel nous voulons au moins l’interpeller sinon le renverser.

Par une analyse superficielle nous pourrions signaler que c’est par la constitution du collectif au moment et à l’endroit de la manifestation que nous sommes sujets à l’individuelle soumission (de conservation), en particulier en amont et aux abords. Remédier à cela c’est comprendre l’importance de la décentralisation de la pratique manifestante même.

Penser et repenser les manifestations

Premièrement, la multiplicité de manifestations sauvages décontenancerait tout dispositif policier et le rendrait inopérant (nous ne devons pas oublier que le maintien de l’ordre en France est basé sur le contrôle des foules, qui plus est considérées comme homogène) tout en favorisant la réappropriation de l’espace urbain et la déstabilisation de l’économie quotidienne du capitalisme.

Créer une multitude d’instants collectifs, une multitude de manifestations — pouvant cependant converger en un seul point — c’est aussi décentraliser le choix des parcours et des modes d’action, c’est rendre incertain pour l’État la forme et l’itinéraire de l’expression militante ainsi que le dénuer de toutes figures référentes et finalement négociantes.

Dans un second temps, la constitution de collectifs en amont des manifestations, comme noyau instantané d’acteurs politiques, permettrait — plus ou moins aisément — de rendre caduc tout barrage policier et in-fine tout contrôle lors du transit vers le point de manifestation « déclaré ». En d’autres termes, un barrage de 20 CRS ne ferait pas le poids en face de 200 manifestants solidaires et déterminés à le franchir.

Nous voyons bien ici que ce deuxième point ne va pas à l’encontre du premier, voire le complète. En effet, une multitude de manifestations sauvages, bloquant effectivement l’administration capitaliste de l’espace urbain, peuvent être mises en place pour rejoindre un point d’où partira une manifestation massive et globale.

De même nos propos cherchent à réaffirmer l’importance de l’action, de l’organisation et des besoins locaux : soit un schéma de fonctionnement « de bas en haut et de la périphérie vers le centre » [3].

Conclusion

Il est donc question ici de décentralisation, d’autogestion et d’autodéfense populaire.

Poser ces questions ce n’est pas prôner le chaos apolitique, ce n’est pas se faire partisan de la violence aveugle ou encore ce n’est pas prôner l’inefficacité de la méthode manifestante.

C’est en revanche questionner, dans une dimension intrinsèquement politique, nos modes d’actions, de regroupement — si ce n’est d’organisation — mais c’est aussi, et peut être de manière centrale, questionner la violence comme acte politique légitime s’opposant à une illégitimité de fait d’une violence physique étatique à visée coercitive.


Article publié le 09 Déc 2019 sur Paris-luttes.info