Ainsi plusieurs centaines de milliers de personnes ont fait grève et manifesté jeudi 5 décembre pour marquer le début de la lutte contre le projet de réforme des retraites. Ces manifestations, partout massives, ont à certains endroits été plus agitées que ce qu’exige normalement la première date d’un mouvement social. Elles ont parfois été accompagnées d’actions de blocages.

Puisque nous paraissons le lundi, en l’occurrence à la veille d’une nouvelle grande journée de grèves et de manifestations, il ne nous a pas paru nécessaire de viser un compte-rendu exhaustif de ce qu’il s’est passé en France ce jour-là. Pour autant nous avons jugé intéressant de relayer les événements qui se sont produits dans 3 villes qui n’ont pas les faveurs de la presse nationale en de telles circonstances : Lille, Rennes et Montpellier. Cela ne nous empêche pas d’avoir une pensée pour ceux et celles qui ont encore une fois subi (pas toujours passivement heureusement), à Paris, les délires de M. Lallement.

Une fois n’est pas coutume, nous n’avons pas réuni ces trois récits en un seul. Vous les retrouverez donc ici :

Rennes, Lille, Montpellier.

Nous dédions cette journée à David, de l’UL CGT Armentières, qui nous a quitté il y a quelques jours. Pensée pour la famille et ses proches.

25 000 personnes sont dans les rues de Lille ce jeudi 5 décembre pour la journée de grève générale. Le matin, de nombreuses manifestations ont lieu partout dans la région, pour ensuite rejoindre les cortèges de Lille l’après-midi. La manifestation part de l’habituelle place de Porte de Paris, proche de la mairie, et traverse le centre ville. La préfécture n’a pas autorisé cela depuis le début du mouvement des gilets jaunes. Cette grande manifestation se veut être pour les syndicats leur supposé grand retour après un an de contestation placé sous le signe du jaune ; couleurs jaunes, qui d’ailleurs n’ont pas été celles qui ont teinté la journée. Par contre, les pompiers ont donné le la dès le début, en cramant symboliquement un pneu à côté du Beffroi. Au départ de la manifestation, le dispositif policier est très peu visible, les baceux sont absents. La manif s’élance.

J’arrive dans la manifestation, un peu perdue par ce monde et le bruit qu’il génére. Pétards, fumigénes, pneus qui crament participent à l’ambiance. Je croise des amis de longues dates. Le Beffroi est lui aussi en grève, masqué par la brume du nord et enfumé lui aussi. Je prends du temps à retrouver mes amis, et à remonter la manif – dans l’espoir de retrouver le cortège festif, determiné à proposer autre chose qu’une enième grande marche syndicale.

Alors que la manif vient à peine de débuter, les pompiers sortent du parcours officiel et bifurquent dans l’avenue Kennedy pour aller sur le périph’. Ils sont suivis par notamment par des Gilets Jaunes et par d’autres groupes ; je me retrouve à les suivre en direction du siège de la région. Tout cela se passe très vite, et si spontanément que nous ne sommes donc pas si nombreux et nombreuses que ça à rejoindre l’élan. Elan clairement désapprouvé par les syndicats. Malheuresement au vu de la distance à parcourir jusqu’au périph, les keufs nous rattrapent rapidement. S’en suit une mélée entre les policiers de la CDI et les pompiers qui ne se laissent pas impressionner. Un pompier se fera arreter devant nous, alors qu’un autre prendra un coup de matraque sur la tête. On regagne, déçu.es, le parcours classique et l’on se dissout dans les cortèges.

Au niveau de la gare aussi, on est surpris de croiser ce que l’on pensait être une espèce disparue : les dinosaures réapparaissent à Lille, et c’est bien Martine Aubry, portant les 35h sur son dos, que l’on voit marcher à nos côtés. Certains lui rappellent à quel camp elle appartient … le fond de l’air nous fait entendre des « crétine » sortir spontanément.

La manif part en direction de la gare et de la grand’place. Une banderole géante est posée sur un bâtiment administratif rue Charles Saint-Venant ; on y lit que « Demain est à nous ». Plus loin, devant le Apple Store, la vitrine suit la tradition, et se fait esquinter, provoquant la peur des vigiles apeurés à l’interieur. Les keufs réagissent et gazent tous cortèges confondus au niveau de la rue Faidherbe à l’angle de l’opéra. Pour autant la manif repart vers rue nationale. Quelques fumigènes sont craqués dans les nacelles de la Grande Roue pour égayer un peu le gris de l’automne lillois. Ça colle des affiches rue Nationale sur les murs appelant tout un chacun à arrêter de travailler ; moi, ça me parle. Arrivé à l’angle Solférino-Nationale, un groupe un peu deter prend la tête. Le keuf de devant qui s’occupe de la gestion des rues prend conscience que plein de rues ne sont pas encore bouclées par les FDO ; le policier panique, on l’entend crier sur les voitures et gigoter sur place, avant de remonter sur sa moto et de réitérer 20 mètres plus loin. Sur le passage jusqu’à Sébastopol, des sucettes de pub seront détruites, mais le cortège se tient plutôt sagement.

À l’angle de la rue Gambetta, le local de la candidate LREM Spillebout est attaqué par un petit groupe, dans la continuité du zbeul qu’avaient pu connaitre ses réunions publiques, il y a quelques mois. Très vite la manif stagne devant le théatre Sébastol, qui devient un point de fixation ; à l’arrivée du cortège, une petite dizaine de camions de CRS et trois voitures de BAC font leur apparition pour bloquer la rue des postes.


J’y arrive et je retrouve beaucoup d’amis que je cherchais tout au long de la manif. Je me retrouve coincée entre les keufs qui bloquent la Rue des Postes et le reste des manifestants qui s’agglutinent devant le Théatre. Ça s’échange des projectiles et des insultes. Deux vikings sont présents à nos cotés. On se prend pas mal de gaz dans la gueule. Quelques pompiers sont là avec leur mini-camion-sirène, que nous acclamons. Ils font mine de tenter de s’approcher de la ligne de police, mais sont eux aussi gazés et n’avancent pas plus. Des poubelles crament à coté de moi, permettant de nous réchauffer en ce froid de décembre. Nous stagnons sur les marches du Théatre pendant que devant nous, ça n’arrête pas de balancer bouteilles et pierres sur les forces de l’ordre qui répondent avec des grenades, des tirs de LBD et des gazs. Un jeu de va-et-viens s’installe. A travers les gazs, on croit distinguer deux ou trois arrestations. Un drone tourne au dessus de nous. Les cortèges syndicaux continuent à passer entre nous pour rejoindre la fin du parcours autorisé en ignorant les affrontements. La masse syndicale qui défile pendant un temps empêche les forces de l’ordre de pouvoir avancer. Les fdo avancent timidement mais reviennent sur leur position initiale. Petit à petit les rangs des keufs grossissent, rejoints par des renforts. On se sent plus isolé, la manif officielle a définitivement disparu et la nuit commence à tomber. Dans la rue Inkermann, celle donnant sur la place de la république, on aperçoit quelques feux de poubelles. On apprend aussi que la bac est de plus en plus présente sur la place de la république. La place Sebastopol est plus en plus difficle à tenir, les keufs commençent à tirer au flashball et à se faire de plus en plus déterminés à reprendre le contrôle du lieu. On recule petit à petit, malgré notre détermination à rester dans les gazs. Il nous manque cruellement d’une banderole renforcée, tant pour avancer, que pour nous défendre des tirs ou des coups de matraque. Ca dure une heure jusqu’à ce que les gens commencent à se disperser dans Wazemmes. On se retrouve bizarrement devant le local de Spillebout, où des gens continuent à s’acharner sur la vitrine déjà bien entamés. Après la dispersion dans Wazemmes, on entend au talkiwaki d’un motard occupé à faire la circulation que le comico est en train d’être encerclé par des manifestants.


En effet, parallèlement, au vues des nombreuses arrestations pendant la manif, des gens se rassemblent devant le commissariat alors même que des affrontements éclatent encore à Sébastopol. Le dispositif des keufs est encore bien présent dans le centre ville. Des manifestants affluent au commissariat. Des pompiers négocient la libération de leur camarade avec la police, alors que d’autres préférent construire des barricades devant le comico, qui coupe la circulation. Quelques brigades de keufs rejoignent ceux déjà positionnés pour libérer la place devant le comico. Les manifestants reculent tout en construisant des barricades. Ils et elles décident petit à petit de bloquer le rond point des postes, une artère importante de la ville. Cela commence à provoquer des embouteillages. Le dispositif policier encore présent dans le centre ville afflue de toutes parts pour débloquer le rond point des postes et achever la sécurisation du commissariat. Nous décidons de nous disperser au plus vite dans Wazemmes. Des baceux improvisent une petite chasse à l’homme dans le quartier pour faire des interpels. En rentrant chez moi, je croise des mères de famille rue Paul Lafargue. Le gymnase dans lequel s’entrainaient leurs filles a recu dans son conduit d’aération une lacrymo. Les daronnes râlent et exigent des explications auprès des policiers. Ceux ci, dans une indécence qui glacera tout le monde, qualifiera les enfants de dommage collatéraux.



Récit initialement paru sur Esquinte

Crédits photos : @GTA_NP2C, @JeffThuillier, Agence Photo Esquinte


Article publié le 09 Déc 2019 sur Lundi.am