Mai 24, 2021
Par ACRIMED
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Dès la première heure, mercredi 19 mai, les chaînes d’info étaient sur le pied de guerre. C’est ce genre d’événements extra-ordinaires, rompant le ronron quotidien des bulletins répétés ad nauseam, à l’identique, qui font leur raison d’être – éditoriale comme économique. Qui plus est, les jours précédents, la manifestation faisait déjà la Une dans les grands médias, en raison de la présence annoncée de nombreux responsables politiques.

Que cet épisode ait été largement couvert médiatiquement n’est d’ailleurs sans doute pas critiquable, compte tenu de son contenu et de sa portée symbolique. Sur ce point, contentons-nous tout de même de souligner que moult manifestations (non moins symboliques) passent littéralement sous les radars médiatiques, comme ce fut notamment le cas de la journée de mobilisation et de grève chez les soignants, les personnels de l’hôpital public et dans les secteurs médico-social et social d’octobre 2020 [2].

La police vous parle : une journée de co-production police/médias

La large couverture offerte à ce mouvement policier est une chose. Une autre est le dispositif journalistique et éditorial peu commun déployé par BFM-TV, CNews et LCI [3], davantage digne d’une agence de communication que de chaines d’information.

– D’abord, parce que dès la matinée, des journalistes de BFM-TV et CNews étaient embarqués dans des cars de policiers, affrétés par des commissariats de province pour rejoindre la capitale. Chez BFM-TV, deux envoyés spéciaux étaient dépêchés à Lille et à Avignon, et le premier revendiquait à l’antenne « suivre [le] matin la délégation SGP-Police depuis le commissariat central de Lille. Les bus vont partir, […] on arrivera aux Invalides pour rejoindre l’Assemblée nationale ». Autant d’informations à valeur à peu près nulle, qui n’en ont pas moins construit un récit « embarqué » et « télégénique », gage de remplissage pour des chaînes qui, depuis quelques années, confondent régulièrement leurs antennes avec des films d’action ou des spots publicitaires de la préfecture.





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– Ensuite, parce que pour compléter les images transmises par les nombreux journalistes présents sur le lieu de la manifestation, les directions des chaînes ont choisi de retransmettre en direct des contenus fournis par les syndicats de police eux-mêmes. Le diaporama vidéo, diffusé devant l’Assemblée nationale sur grand écran, a par exemple été incrusté à l’antenne à de nombreuses reprises :





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Sur BFM-TV, le premier clip réalisé des syndicats passe à l’antenne, en direct, mais surtout… en silence : tous les commentateurs s’interrompent pour l’occasion.





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Au terme de la diffusion, le présentateur rebondit : « Voilà, c’est la première vidéo de ce rassemblement policier qui illustre l’importance de la police en France aujourd’hui. […] Au-delà de cette communication légitime de la police française, très émue, très choquée de la violence à leur encontre, on a entendu les policiers qui ont échangé avec le ministre de l’Intérieur : on sent qu’ils en ont gros sur la patate si je peux m’exprimer ainsi ». Ajoutons qu’une partie de ces clips de propagande correspondaient en réalité à des « reportages » repris tels quels des grands médias (Le Parisien, le 20h de France 2, « L’info du vrai » sur Canal+ ont notamment eu cet honneur) : une belle preuve de gratitude pour le journalisme de communication de la préfecture !

Et lorsque le syndicat Alliance organise un petit « happening » (au cours duquel les protagonistes ont simulé une justice de mèche avec un terroriste, deux magistrats balayant les cadavres de policiers abattus pour terminer bras dessus, bras dessous avec le criminel…), il a l’obligeance de fournir ses propres images aux médias : BFM-TV, qui avait raté la scène en direct, put ainsi organiser une session de rattrapage pour ses téléspectateurs dès le lendemain (20/05). Un happening « filmé par Alliance, et c’est Alliance qui nous a transmis cette vidéo » commentera à l’antenne Philippe Corbé, chef du service politique de BFM-TV. Sur LCI, le « happening » avait été capté et transmis par des journalistes en direct, recueillant alors le commentaire gêné, quoique tout empreint de relativisation, des éditorialistes en plateau.

– Mais cette co-production de la narration fut surtout spectaculaire lors des interventions des syndicalistes policiers en tribune, rediffusées sur BFM-TV, LCI et CNews avec la mention « Images fournies par l’organisation » :





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Le tout pendant plus d’une demi-heure, de 13h15 à 13h45 environ, sans commentaire ni interruption en plateau. Un phénomène inédit : dans son histoire, Acrimed n’a encore jamais pu observer les télévisions retransmettre en direct, et sur une durée aussi longue, les prises de parole syndicales clôturant les manifestations du mouvement ouvrier.

– Phénomène non moins négligeable, les plateaux de BFM-TV et LCI ont observé à l’antenne la minute de silence décrétée par les organisateurs de la manifestation, en hommage à leurs collègues tués. À 14h10 pétantes, BFM-TV coupe net son interview en plateau : « On vous interrompt Christophe Korell [ancien de la BRB, ndlr], on vous interrompt puisqu’une minute de silence va être respectée dans le rassemblement policier ». Là encore, la question mérite d’être posée : est-ce le rôle des rédactions ?

– Autre élément de co-production, presque anecdotique au vu du reste : les chaînes d’info ont évidemment relayé le nombre de manifestants indiqué par les organisateurs de la manifestation (35 000). Rien de nouveau, tant elles ont l’habitude de transmettre le décompte… de la police ! Sauf qu’au matin du 20 mai, on pouvait lire dans Le Parisien : « Ils sont 35 000, selon les organisateurs, un peu moins de 10 000, selon des sources policières concordantes, qui se fondent sur le périmètre des lieux qui ne peut accueillir plus de dix mille personnes. » Problème de communication ?

Des médias à l’écoute

Enfin, le journalisme de commentaire a, sur les trois chaînes, largement épousé ceux des syndicats de police. A fortiori parce qu’ils ont littéralement défilé à la queue leu leu sur les plateaux (5 en seulement une heure dans l’émission de Sonia Mabrouk, CNews), puis en duplex, depuis la manifestation. Et les présentateurs n’ont jamais eu une telle soif de connaissances, scrutant attentivement et systématiquement les revendications des policiers. « S’il y avait une revendication, une demande, une impérieuse nécessité sur laquelle les policiers insistent, ce serait laquelle ? » s’émeut Sonia Mabrouk. « Je veux entendre précisément les chants de revendication des policiers » intime Éric Brunet à son correspondant.

Tout à leur aise, les syndicalistes ont donc pu longuement développer sans l’once d’une contradiction, régulièrement paraphrasés en plateau par les « consultants sécurité » comme Dominique Rizet (BFM-TV) et par les ex-patrons d’institutions policières (Frédéric Péchenard de la Police nationale ; Bruno Pomart du Raid, etc.). Quand ils n’étaient pas tout simplement épaulés par les présentateurs : « Les peines planchers, moi, j’entends souvent dire “ce n’est pas efficace”. Mais est-ce qu’on les a vraiment testées ? » s’emporte Sonia Mabrouk.

Avec quelques situations cocasses : Frédéric Péchenard, ancien patron de la Police nationale, sortait ainsi d’une longue invitation en plateau au cours de la matinée sur BFM-TV, lorsqu’il fut interviewé par la même chaîne, deux heures plus tard, en duplex depuis la manifestation ! Entre temps, les phrases-choc des syndicats de police ont donné aux trois chaînes leurs gros titres :





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Cette grande diversité dans le traitement de l’information s’est également illustrée dans le basculement simultané des antennes en « priorité au direct », dès que fut aperçu Gérald Darmanin, ou encore lorsque Marine Le Pen, depuis Bordeaux, a choisi de prendre la parole, attendue sur place par de nombreux journalistes :





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Réglé comme du papier à musique. Et gare à qui osait rompre la concorde. Sur LCI, Éric Brunet interpelle par exemple Raquel Garrido sur l’absence de la France insoumise au rassemblement : « Il y a une espèce d’unanimité nationale. […] Vous n’êtes pas émue quand vous voyez comment les flics se font maltraiter depuis quelques semaines en France, quelques mois, depuis toujours ? Vous n’avez pas envie de faire acte de solidarité ?! Je vous pose la question puisque vous n’y allez pas ! » Plus tard, sur la même chaîne, l’éditorialiste politique Valérie Nataf relève elle aussi le sacrilège : « Il y a un parti qui n’était pas là, qui a boudé la manifestation, […] c’est la France insoumise. » Et la présentatrice Bénédicte Le Chatelier de rebondir : « Est-ce que c’est un gros mot d’avoir des revendications corporatives ? Est-ce que c’est une erreur de la France Insoumise ? » Pour le second éditorialiste présent, Olivier Mazerolle, oui, « c’est une erreur ». Plus tard encore, dans l’émission « 24h Pujadas », Sophie Coignard, du Point, monte même d’un cran après la conférence de presse de Jean-Luc Mélenchon :

C’est peut-être avec des propos comme ceux qu’a tenus Jean-Luc Mélenchon qu’effectivement, un nombre croissant de policiers votent Front national. Parce que quand on se fait traiter de « factieux », on a peut-être plus d’appétence à devenir un électeur de l’extrême droite.

Il fallait oser.

Sur CNews, Laurent Joffrin salue lui aussi la forte présence du personnel politique, « une bonne nouvelle », et sa symbolique (telle qu’interprétée par Joffrin Laurent) : « Vous avez une espèce d’unanimité pour soutenir la police républicaine. » Son confrère Marc Menant, non moins empathique, profite même du moment pour avancer ses propres revendications, quelque peu belliqueuses :

C’est 10 jours après les chroniques des militaires. Quand ceux qui se votent le mutisme [sic] – parce qu’ils descendent rarement dans la rue – et ceux qui sont condamnés par la loi au mutisme commencent à s’égosiller, c’est que véritablement, on est dans un pays qui va mal. […] Je crois qu’il est temps de démanteler les banlieues, de les rendre pénétrables et citoyennes. La gendarmerie avec ses engins militaires doit intervenir.

Sans transition. À la fin du rassemblement, sur BFM-TV, Dominique Rizet salue plus qu’à son tour un « succès, c’est quasi historique », avant de témoigner d’une bienveillance que seuls les manifestants du jour pouvaient susciter en lui : « C’est très important [de] venir à 35 000. Pour beaucoup d’entre eux, c’est prendre une journée de congés, […] sur son budget, prendre des billets de train. » Bref, les éditorialistes n’ont pas grande critique à formuler quant au rassemblement lui-même, et nul ne s’alarme outre-mesure de sa signification. Lorsque David Pujadas interroge Sophie Coignard sur la « force dans le nombre et dans le ton de ce rassemblement », celle-ci répond :

Ça correspond à une vraie préoccupation des Français pour la sécurité. […] Il se trouve que la police prend de toute façon une place de plus en plus importante dans l’imaginaire national, tout simplement parce que les questions de sécurité sont de plus en plus présentes dans l’esprit des Français en général. Donc évidemment que de ce point de vue, la police presque automatiquement prend une place plus importante.

Quant à Sonia Mabrouk, sur CNews, elle reste l’inégalable porte-parole des « mal-aimés » de la police. Florilège :

– C’est un moment solennel d’hommage et de recueillement. […] Les policiers plus que jamais considérés comme des cibles. […] On va vous faire vivre [cet événement]. Et pourquoi c’est important ? C’est un moment solennel, c’est un moment d’émotion, d’hommage des forces de l’ordre. Il a été appelé rassemblement citoyen.

– La tribune est tout près de l’Assemblée nationale, c’est vrai que c’est le cœur de la démocratie, le Parlement. Donc le lieu qui a été choisi est symbolique pour porter des revendications qui nous concernent tous, toute notre société puisqu’il s’agit de la sécurité, qui est le premier des droits et des libertés.

– Quand ils vont sous les tirs de mortier, quand on les considère comme une bande rivale, quand on les considère comme un ennemi aujourd’hui rien que parce qu’ils portent l’uniforme, les mots sont bien mais ils ne protègent pas des balles. […] Est-ce qu’il n’y a pas une partie de la classe politique qui parle de violences policières et qui contribue ainsi à nourrir la haine anti-police ?

– Quand on imagine aujourd’hui un policier qui se lève et qui se dit : « Je peux être insulté, je peux être attaqué », on se pose la question de comment on suscite aujourd’hui des vocations. Pour ces femmes et ces hommes, il faut leur dire merci de se lever, de continuer à faire ce métier, cette mission qui est de nous protéger.

Amen. Et rien ne viendra entacher le récit du jour, pas même le chahut ayant accompagné l’arrivée de Gérald Darmanin. Car Sonia Mabrouk se fait une spécialité de réécrire l’histoire : « Là, il n’y a pas de sifflet, c’est un accueil républicain. D’ailleurs, on peut s’en féliciter dans notre pays. » Tout comme Philippe Corbé le lendemain sur BFM-TV, qui s’arrange avec les critiques ayant pointé les discours virulents des syndicats de police envers la justice, faisant passer ces derniers pour marginaux :

Il ne faut pas globalement juger de façon caricaturale ce qui s’est passé hier. Il y a un rassemblement, un hommage aux policiers tués, et il y a, par ailleurs, ce qu’a dit notamment ce responsable d’Alliance quand il dit que « le problème de la police, c’est la justice ».

On en oublierait presque que cette déclaration fut acclamée par la foule…

***

À de nombreux égards, le récit médiatique du 19 mai est un cas d’école de journalisme de préfecture. Cet événement confirme en outre l’extrême bienveillance avec laquelle sont accueillies les manifestations policières dans les grands médias, qui constituent l’exception à la règle : celle de la disqualification et de la démobilisation sociale lorsque les manifestations émanent du mouvement ouvrier. En mai 2016, lors des rassemblements contre « la haine anti-flics », nous observions déjà la couverture des JT de TF1 et France 2, soulignant combien pour ces deux chaînes, « une mobilisation n’est pas égale à une autre ». Et nous poursuivions une conclusion à laquelle nous n’enlevons aujourd’hui pas une ligne :

Mais paradoxalement, la couverture des rassemblements policiers démontre, jusqu’à l’excès, que le mal-traitement médiatique des mobilisations sociales n’est pas une fatalité. Il ne s’agit bien évidemment pas de demander aux journalistes de faire preuve d’autant d’empathie à l’égard des cheminots, des routiers, voire des étudiants ou des enseignants, qu’ils en ont fait preuve à l’égard des policiers, car tel n’est pas le rôle d’un média d’information. Mais on se prend à rêver qu’à l’avenir, les mobilisations sociales bénéficient d’un traitement aussi « fourni » et précis quant aux motivations des grévistes et/ou des manifestants, chiffres et interviews à l’appui, et que les téléspectateurs soient aussi bien renseignés qu’ils l’ont été le 18 mai [2016] à propos des policiers mal-aimés. Peut-être lors de la prochaine manifestation contre les violences policières ?

Pauline Perrenot




Source: Acrimed.org