La question mérite d’être posée – qu’avez-vous mangé ces derniers jours ? Comment votre alimentation reflète, ou pas, vos convictions politiques ?

Le constat est clair, le système économique dominant dans lequel nous sommes, s’est révélé être une arme de destruction massive de nos écosystèmes et de nos âmes. Il est urgent de repenser et d’agir pour un futur qui comprend que l’appauvrissement des sols, des ressources en eaux ou l’extinction massive de millions d’espèces n’est pas une option. Compte tenu des inégalités grandissantes et de l’état actuel de notre environnement, il serait judicieux de plaider pour une transformation radicale de nos modes de production et de consommation. Et si notre nourriture illustrait au mieux ces propos ; et si notre consommation alimentaire était le reflet de nos idées. Comment nos 2 à 3 repas par jour pourraient-ils participer activement à cette révolution ? Car on parle bien de révolution ! Il nous faut prendre conscience des impacts de nos actions. Dans ce système en ébullition, la complexité des interactions entre acteurs et processus ne nous permet pas facilement d’énoncer des solutions. Ce serait si facile pourtant. L’enjeu principal ici est de prendre pleinement conscience de la puissance du système alimentaire comme une machine de soulèvement des peuples et de ralliement des forces Nature / êtres humains.

Penser du sol à la fourchette
La complexité des systèmes alimentaires donne souvent le vertige. Pour ceux qui habitent en ville et qui ne participent à aucun projet d’agriculture urbaine, il est souvent difficile de savoir en détail par où est passée la pomme qui se trouve dans nos mains. Il est souvent impossible d’associer le visage d’un agriculteur à la tomate qu’on mange en salade. De ce fait, comme on le fait pour l’iPhone et le Chinois en usine qui se fait exploiter pour l’assembler – on se doit d’avoir en tête le producteur et tout le chemin que parcourent ces aliments qui finissent dans nos assiettes. Penser de la ferme à la fourchette (et un peu après pour la gestion des déchets produits par ces repas !). Un moyen d’y arriver plus facilement est donc de préférer les circuits courts et des types de productions respectueuses des écosystèmes et des ressources. Favoriser les marchés locaux avec des produits locaux et de saison, revient aussi à éliminer un bon nombre d’intermédiaires qui contribuent activement à nous faire perdre de vue le producteur, le sol ou l’eau utilisés pour produire ces denrées. C’est aussi comprendre plus facilement, que s’il n’a pas plu tout ce printemps, nos tomates coûteront plus cher. Une façon de réapprendre le lien entre le climat, ses aléas, l’agriculteur et les aliments qu’on mange.

Manger radicalement : où notre rôle de consommateur dans le système alimentaire

Court-circuiter les chaînes de valeurs capitalistes
Une production agricole en monoculture intensive récoltée, traitée, conditionnée, transportée de l’autre côté de la planète, vendue au marché de gros, distribuée dans des grandes surfaces et achetée pour être enfin consumée dans les prochains jours. C’est devenu la réalité de bien trop de produits qui constituent notre alimentation. Un exemple récurrent est celui des tomates, qui se sont faites appeler « tomates fraîches » – produites au Maroc, pour être vendues en Europe ou ailleurs. Ces tomates ont besoin d’une eau bien trop rare dans une région semi-aride qui accueille des milliers d’hectares de serres destinées à la consommation hors-saison européenne – une absurdité déguisée en projet de développement agricole national et qui ne profite qu’à une poignée d’êtres humains. Cet exemple permet plus simplement de comprendre que derrière des produits « frais » se cachent aussi des chaînes de valeurs consommatrices de ressources rares et génératrices d’inégalités grandissantes. À cet effet, et pour ne pas avoir à être dépassé par ces chaînes de valeurs aux subtilités politiques, économiques et environnementales complexes, il est clairement plus opportun de suivre le rythme des saisons et de ses producteurs locaux pour favoriser l’émergence d’une agriculture diverse et locale.

Le chocolat amer
Qui n’a jamais mangé un bon chocolat en se satisfaisant amplement de cette sensation de douceur fondante dans la bouche ? Plaisante expérience…à peu de choses près. Qui s’est maintenant demandé quelle était la réelle part que le producteur de cacao gagnait pour cette plaque 85% cacao ? Ou quels étaient les effets de la production de ce fruit sur la déforestation des forêts tropicales au Ghana ou en Côte d’Ivoire ? Il y a là 2 dimensions essentielles du système alimentaire – la distribution de valeur et de pouvoir, d’une part, et les impacts environnementaux de l’autre. Dans cet exemple, 6% de la barre de chocolat est attribué au producteur de cacao ghanéen, un prix qui est imposé chaque année par l’État. Le gros des revenus de cette plaque de chocolat est alloué au distributeur (Nestlé, Cadburry, etc.). Ces produits conditionnés se retrouvent dans notre quotidien sans qu’on ne sache quel est le prix alloué aux ressources primaires utilisées et comment les producteurs se retrouvent à la merci de ces marchés. De nouveau, cet exemple est une parfaite illustration d’un système d’exploitation que nous soutenons si nous consommons ces produits.

Alimentation et crise climatique
Le dernier rapport du GIEC [note] est également clair quant à l’effet de notre alimentation sur la crise climatique que nous vivons [note] . Il convient sûrement de rappeler que notre alimentation est responsable de 26% des émissions de gaz à effet de serre [note] , qu’une grande partie de ces émissions est une conséquence de la consommation de produits bovins (viandes ou produits laitiers). Selon ce dernier rapport, un changement radical doit prendre place ces prochaines années. Si la population mondiale venait à manger un peu moins de viande et plus de fruits et légumes, 3 Gigatonnes de CO2-équivalent émises par année pourraient être évitées. Et si on venait à se nourrir seulement une fois par mois de viande ou de fruits de mer, alors 6 Gigatonnes de CO2-équivalent par année pourraient l’être [note] . Et enfin, si on venait à ne manger aucun produit d’origine animale, alors ce seraient 8 Gigatonnes de CO2-équivalent par année. La différence est non négligeable [note] . Aussi, il n’est pas sans rappeler que la crise climatique est le résultat d’une capitalisation sans fin ou plutôt de la croyance qu’une économie prospère est une économie de croissance, dans un monde ou les ressources sont finies, limitées et hétérogènement dispersées. Et si on veut voir la nourriture comme un attribut pour la lutte contre la crise climatique ou pour le changement du système économique actuel, alors le choix devient assez clair. J’ajouterais aussi, que de compenser le manque de viande par du tofu produit au Brésil et des avocats du Chili, n’est pas non plus une démarche cohérente et complète. L’objet de ce point n’est pas non plus d’être trop manichéen dans ses choix de régimes alimentaires. Je ne dis pas que quelqu’un qui choisirait une alimentation végétalienne ne pourra plus jamais goûter au ragoût que sa grand-mère a préparé avec amour. Mais il convient d’énoncer clairement les enjeux pour laisser aussi place aux émotions. Et si nos tentatives collectives et merveilleusement imparfaites pouvaient jouer un rôle dans la transformation radicale que nous voulons opérer ?

Anarchisme et souveraineté alimentaire
L’idée de lier la production et la consommation alimentaire aux communautés tout en se détachant des systèmes oppressifs existent depuis l’apparition de l’agriculture. De nos jours, les liens les plus évidents qui sont faits pour connecter l’anarchisme aux systèmes alimentaires restent à travers l’idée de souveraineté alimentaire. La souveraineté alimentaire, est une forme radicale de politique alimentaire, contenant sans surprise un bon nombre de principes anarchistes. Comme nous le rappelle Nave Wald dans son papier intitulé « Towards utopies of préfigurative politics and Food soveiregnity » [note] , les liens entre la souveraineté alimentaire et l’anarchisme sont les suivants :
– Résistance face aux différentes formes de domination liée à une mondialisation néolibérale : ici, les producteurs cherchent à se détacher ou même à court-circuiter les liens avec un marché volatile ou avec des contrats de distributeurs oppressifs qui exploitent leurs terres et leurs sols. Revenir à des échanges dignes et respectueux de leurs environnement et de leurs labeurs. La question des relations de pouvoir dans le système alimentaire est cruciale et permet notamment de faire les liens entre anarchisme, souveraineté alimentaire mais aussi écoféminisme et anticapitalisme, anticolonialisme, etc.
– Transformation sociale à travers une action collective constructive ou destructive, en minimisant les intermédiaires : avec pour idée de conscientiser les liens qui s’établissent à travers les systèmes alimentaires et la volonté de les forger dynamiquement et collectivement. Minimiser les intermédiaires pour un fermier serait, d’une part, d’éviter l’utilisation d’intrants exogènes (pesticides, fongicides, graines bridées, etc.) et d’éviter de revendre ses produits à des intermédiaires infinis. Pour un consommateur, minimiser les intermédiaires, reviendrait à s’approvisionner au marché ou par des paniers urbains ou à travers des sources transparentes et tout simplement plus courtes.
– Expérimentation et développement de systèmes adaptés aux enjeux et contextes locaux à travers notamment la promotion de la diversité : Ce point est tout particulièrement intéressant puisqu’il permet non seulement d’aborder des concepts de biodiversité, d’agro-écologie mais aussi des questions de résilience au changement climatique ou encore de résistance aux variabilités du marché. Il dresse le parallèle entre la nécessité d’inscrire son régime alimentaire dans un contexte géographique et climatique local et la volonté des producteurs de s’éloigner des monocultures intensives et productivistes. Diversité et contextualisation sont les clefs qui permettent aussi joliment d’établir des liens plus conceptuels quant à notre vision du monde tel qu’il est aujourd’hui – la volonté de légitimer la diversité tout en l’inscrivant dans notre contexte historique (Keine Mensch ist illegal).

Le rôle d’un consommateur – TOI – dans le système alimentaire
S’il reste une seule chose à retenir de ces quelques lignes, c’est bien l’importance de notre rôle de consommateur dans le système alimentaire, le réchauffement climatique et le système économique dominant en place. Il serait fallacieux de sous-estimer cette responsabilité collective. Être conscients des différents enjeux liés à notre alimentation représente un premier pas important vers la mitigation (l’amoindrissement, la diminution, NLDR) de leur impacts négatifs. La bonne nouvelle est qu’un large panel d’options s’offre déjà à nous où que nous soyons et quel que soit notre revenu. Ultimement, les dynamiques d’une telle consommation alimentaire permettront l’émergence d’une multitude de collectivités disposées à alimenter l’effervescence de ce changement et à contribuer activement pour générer des alternatives viables et cohérentes avec nos convictions politiques, sociales, économiques et environnementales.


Article publié le 09 Déc 2019 sur Monde-libertaire.fr