Novembre 23, 2020
Par Lundi matin
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Ce fut un matin bien garnis. En rentrant j’ai tout de suite mangĂ© un petit peu de la tarte aux pommes qu’Urbain est allĂ© mĂ©riter au prĂšs du boulanger Sabbia, en pĂ©trissant de ces deux mains tous les petits pains dont les vençois, en ce moment mĂȘme, se repaissent. Urbain va comme un dromadaire et de façon hebdomadaire, tous les dimanches ou chaque samedi, aider Sabbia avec le pain, et par lĂ  mĂȘme apprendre Ă  ĂȘtre boulanger. Il est graphiste et Ă©colo, libĂ©ral presque libertaire. J’aime dire qu’Urbain est l’seul et unique vençois de gauche, ce qui est faux, quasiment aussi faux que la gauche, son existence, sa consistance, sa politique. Mais peu importe, ça fait son effet en soirĂ©e, et ça dit bien c’que ça veut dire. DĂ©jĂ  dix lignes d’écrites et j’ai toujours pas dit un mot de c’que je voulais dire au dĂ©part. Je vais y venir, d’ailleurs j’y reviens par la pensĂ©e, ça n’était qu’il y a quelques heures, et pourtant je dois m’en rappeler, m’en souvenir, y retourner par la pensĂ©e … rapper le fromage de ma mĂ©moire. On nage en plein remue-mĂ©nage, et je me remue les mĂ©ninges. Putain mais par oĂč commencer ? C’était pourtant rien de compliquĂ©, ni non plus rien d’exceptionnel, mais ça a tout de particulier. Nous sommes partis tĂŽt ce matin pour nous promener. Rien n’était sĂ»r quant Ă  l’exacte destination, avec R. prendre une dĂ©cision revient Ă  dĂ©cider moi-mĂȘme parce qu’il est d’accord avec tout, ou quasiment ; tant qu’il s’agit de choisir entre une promenade Ă  pieds ici ou un trajet en voiture lĂ , tant qu’il s’agit de se transporter, d’aller jusque ça ou lĂ -bas, ça lui ira. Et comme on est un peu in love et qu’on vient juste de se rencontrer, tout dĂ©placement est une occaz’ pour augmenter la carte de l’autre, et en mĂȘme temps on affine notre connaissance de notre lointain le plus local, de notre dĂ©cor immĂ©diat : les alentours … Ce sont des concepts Ă  la mode : manger local, boire du terrain, voir du pays sans trop partir, Ă©tudier son proche milieu … d’ailleurs nous y sommes obligé·e·s — puisque nous, les « non essentiels Â», sommes assigné·e·s Ă  domicile, et prié·e·s de rester « chez soi Â», pour peu qu’on en ait un, d’chez soi. Je m’encanaille donc avec d’autres in-essentiels, des retraitĂ©s, des Ă©tudiants, des jeunes artistes dĂ©soeuvré·e·s, soutenu·e·s par des parents sympas ou bien par un État providence, et l’allocation RSA. C’est super bien le RSA, ça arrive un peu tard par contre, faudrait allonger sa durĂ©e, de 5 Ă  155 ans, ça serait pas mal. Je vis dans une grande maison, l’ancienne maison de mes grands-parents, j’y vis avec 5 personnes, toutes plus Ă©patantes que les autres. Nous y vivons depuis l’étĂ©, et nous sommes au milieu de l’automne. J’ai vu beaucoup de monde passer, des personnes toutes diffĂ©rentes, et pourtant toutes similaires, la plupart Ă©taient, comme moi, de jeunes français qui viennent de finir les Ă©tudes, ou sont en train de les terminer.

La maison est grande et spacieuse, elle peut contenir nos amitiĂ©s, nos diffĂ©rences, nos petits Ă©gos et nos nĂ©vroses, sans qu’on en fasse de la bouillie en spermanence. Il y a la place pour nos grands coeurs, nos dĂ©saccords, tout nos petits chantiers intĂ©rieurs et nos discrĂštes aspirations. Cette maison c’est la vie de chĂąteau, c’est utopique, quasi frivole, dĂ©sinvolte ; c’est une villa de rĂȘve profond, les murs sont : blancs les volets : bleus, et le jardin est en restanques — l’ordi ne reconnaĂźt pas ce mot, je me trompe peut-ĂȘtre dans l’orthographe). Que faisons-nous dans cette maison ? On essai de reconstruire notre vie, de se refaire un quotidien, et si possible en le fabriquant, sans le prĂ©-commander tout fait. On essaie de faire nos existences, de les sentir, de les fabriquer, comme bien d’autres communautĂ©s l’ont fait, le feront ou l’auraient fait, et comme en ce moment partout, d’autres le font. Quand nous avons pour objectif (et privilĂšge) d’inventer chaque minute de vie, quand marcher droit c’est bifurquer, et quand on n’est pas obligé·e·s de faire un petit boulot merdique pour avoir juste de quoi se couvrir et de quoi manger, on a tout plein d’activitĂ©s, on improvise et on oscille entre la joie et une grande culpabilitĂ©, parce qu’il y en a, ailleurs, qui luttent, qui meurent et qui dĂ©raillent. Et qui n’ont pas cette occasion. Moi j’ai de la chance, je ne m’en cache pas, de cette chance je fais du jus, et ce jus lĂ  vous le buvez en ce moment-mĂȘme. Il n’est pas tellement fermentĂ©, c’est plutĂŽt de la pisse premiĂšre presse. On appelle ça du PPP.

J’ai lu quelque part toute Ă  l’heure que les romans avaient cessĂ© d’ĂȘtre des tranches de vie. Formule qui nous laisse en pantoufles. On est super content de savoir qu’on peut officiellement penser qu’un roman (un livre) c’est une tranche, ça nous rassure parce qu’on a toujours trouvĂ© qu’un livre surtout quand il est vieux ça re-ressemble Ă  un bout de bois, mais on nous dit par contre tout de suite que c’est fini, c’est plus le cas. Va bene, fine, ok, d’accord. Ce genre de moment France Culture, en fait je m’en passe volontiers. J’ai fermĂ© le livre et j’ai continue de zoner graphiquement, avec ma main et mon stylo, dessus la place blanche et glacĂ©e que j’avais posĂ© sur mon bureau.

* dire que toutes ces lignes que j’écris faudra les passer au gueuloir, ça m’fout la flemme, nique Flaubert, j’me fais confiance, et dĂ©solĂ©e pour l’orthographe… je prĂ©fĂšre m’adresser Ă  vous, directement, sans me relire).

Ce que j’voulais dire aujourd’hui : le vide de nos vie correspond au vide de nos villes. Non c’est pas ça que j’voulaisdire.Jevoulaisparlerdesvertus desbienfaitsdel’explorationdenotrepetit-autour-local.Jevoulais remercier le prĂ©sident de m’avoir commis la contrainte de devoir rester dans un rayon d’un kilomĂštre. Je ne respecte cette rĂšgle de merde qu’un jour par semaine : le dimanche. Juste pour savoir ce que serait ma vie de collabo… et c’est pas mal ! Autant on sent que le confinement a Ă©tĂ© conçu par des gens qui peuvent ĂȘtre dehors et chez-soi, autant l’idĂ©e du pĂ©rimĂštre d’un kilomĂštre on sent qu’elle est venue au monde dans la petite tĂȘte d’une personne ayant grandi prĂšs d’une forĂȘt, ou bien qui est propriĂ©taire d’une rĂ©sidence secondaire Ă  Saint-Malo ou en Bourgogne… ces dĂ©cisions sont excentriques, hostiles, dangereuses comme des villes, mais sont pensĂ©es pour la campagne. D’ailleurs depuis que j’y suis revenue, dans la campagne, j’adore ces lois un jour par semaine.

La gestion bobo-politique de la pandĂ©mie Ă  la française fait confiance Ă  nos habitats. En piĂ©tinant nos libertĂ©s de dĂ©placement, on nous oblige Ă  bien palper le gras de nos vie, et la sĂ©dentaire amertume de notre intersidĂ©ral vide, ce vide que l’on a en commun, comme le sang qui coule dans nos veines et l’air polluĂ© qu’on respire. Moi j’ai retrouvĂ© ma vie de bourgeoise, mon bide pro-vin, ma communautĂ© en slow-mo, et je co-vide toute la journĂ©e en observant les poils pousser qui forment le duvet des orties qui poussent au bord des petits chemins, qui me ramĂšnent Ă  cette maison qui ne m’appartiendra jamais, mais que je ne laisserai Ă  personne. Manger local, mon cul en boĂźte ! C’est notre localisation qui nous dĂ©mange.

DĂ©jĂ  des centaines lignes d’écrites et j’ai toujours pas dit un mot de c’que je voulais dire au dĂ©part. Je vais y venir, d’ailleurs j’y reviens, c’était ce matin, j’dois m’en rappeler, m’en subvenir, rapper le fromage de ma mĂ©moire, tirer la cire de mes oreilles. On nage en plein remue-mĂ©nage, et je me remue les mĂ©ninges. Putain mais par oĂč commencer ? C’était pourtant rien de compliquĂ©, ni non plus rien d’exceptionnel…

LeĂŻla Chaix




Source: Lundi.am