L’opposition, en ce qui concerne les jounées de juillet, parle de 23 morts et plus de 150 blessés, « seulement » 11 selon l’ancien Premier ministre Boubou Cissé, 14 pour l’ONU …

Le massacre de juillet avait aussi et surtout impliqué les troupes d’élite anti-terroristes – les Forces spéciales anti-terroristes (Forsat) – créées en mars 2016 et entraînées dans le cadre d’un des programmes de formation contre la guérilla djihadiste promus par la « communauté internationale ».

Forsat avait tiré sur la foule et procédé à l’arrestation, ou peut-être est-il plus correct de dire à l’enlèvement, de différentes figures de l’opposition.

Militairement équipés et non « entraînés » aux fonctions d’ordre public, ces soldats ont été formés par des agents du RAID français, par des militaires nord-américains, et par des officiers européens en mission dans le cadre des programmes de l’UE : EUCAP-Sahel (Mission de soutien aux capacités de sécurité intérieure maliennes) et EUTM-Mali (Mission de formation de l’Union européenne au Mali).

À ce jour, la chaîne de commandement responsable du massacre n’est pas établie, mais le « deux poids deux mesures » de la « communauté internationale » est évident, vu l’absence d’indignation « de circonstance » sur les événements de juillet, et la dureté des réactions au coup d’État, nonobstant – entre autres – la position prise par Amnesty International, qui avait dénoncé le 5 août la « répression sanglante » de juillet.

Le fait que les forces antiterroristes formées par l’Occident tirent sur la foule et se lancent dans une chasse à l’homme pour écraser un mouvement contre le président et son entourage n’inquiète pas les « belles âmes » de la démocratie sous nos latitudes, ni les professionnels de l’information mainstream.

Contrairement à un grand nombre de représentants de la « communauté internationale », de l’Union européenne – la France en premier lieu – à l’Union africaine, de l’ONU à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) présidée par le Niger, qui condamnent ce qui s’est passé, aujourd’hui, vendredi 21 août, les habitants de cet État africain meurtri s’apprêtent à fêter la destitution du président Keïta, deux ans seulement après le début de son second mandat.

IBK a été élu avec un large consensus en 2013, sur la vague de ce qui semblait être la « défaite » de l’occupation djihadiste dans le nord du pays, suite à l’intervention française de 2012 (Opération Serval) demandée par le président provisoire de l’époque, Dioncounda Traoré, après le coup d’État manqué de l’officier Amadou Haya Sanogo…

Dans un communiqué publié mardi 18 août par le ministre des Affaires étrangères, la France a condamné « avec la plus grande fermeté cet événement grave ».

Mercredi, l’Union africaine a suspendu le Mali de ses organes organisationnels et a dénoncé « le changement institutionnel ». La Côte d’Ivoire, qui borde le pays, a non seulement fermé ses frontières, mais a interrompu « toutes les relations économiques et financières, ainsi que tout flux financier vers le territoire du Mali, jusqu’à nouvel ordre », comme a déclaré son ministre de l’économie et des finances.

Une décision reprise par l’ensemble de la CEDEAO qui « décide la fermeture de toutes les frontières terrestres et aériennes ainsi que l’arrêt de tous les flux et transactions économiques, commerciaux et financiers » entre tous les pays membres et le Mali.

Un blocus économique en cours, malgré le fait que le colonel Ismaël Wagué du CNSP ait déclaré vouloir assurer « tous les accords passés » et les engagements militaires au Mali, ainsi que les missions internationales dans le pays.

Macron n’a vraiment pas apprécié que son propre « fils de pute » (pour reprendre l’expression peu élégante de Roosevelt1) soit ainsi évincé.

Le départ d’IBK était en fait la principale demande du « Mouvement 5 juin – regroupement des forces patriotiques », une coalition large qui pendant trois mois a été le protagoniste de vives manifestations de rue, au sein desquelles cohabitaient différents courants et différents personnages : des anciens membres du gouvernement à l’influent imam « rigoriste » Mahmoud Dicko, des forces ouvertement marxistes2 aux leaders « patriotiques ».

Un processus que le célèbre anthropologue Jean-Loup Amselle, dans une intervention pour Le Monde, décrit comme suit : « Une véritable révolution est à l’œuvre au Mali, une révolution qui repose sur une alliance politique entre une tendance marxiste et nationaliste et une autre dite « islamique » […]. Cette forte opposition populaire, présente surtout à Bamako et quelques autres grandes villes, est enracinée dans une population profondément musulmane […]. L’avenir dira si cette révolution pourra se poursuivre et produire les changements si longtemps attendus par une population qui, semble-t-il, a accompagné avec ferveur la prise du pouvoir par les militaires et la chute » d’IBK, qui en est la conséquence immédiate.

Un large front populaire, pourrait-on dire…

Des manifestations de la première moitié du mois de juillet au coup d’État, les différents représentants de la « communauté internationale » – en particulier la CEDEAO – n’avaient pas pu trouver de médiation acceptable pour l’opposition, ayant écarté la possibilité d’une destitution du président. Alors que c’en était la condition nécessaire, selon le M5-RFP, pour pouvoir entamer un dialogue qui débloquerait la situation politique, amorçant ainsi une véritable transition et non le maintien du statu quo sous des formes légèrement modifiées.

De fait il n’était pas question de créer le précédent, plutôt dangereux pour certains pays africains – qui sont la cheville ouvrière de la stratégie néocolonialiste française – d’un président destitué par la pression populaire. Il s’agissait de ne pas laisser la place, entre autres, à des forces dénonçant la présence militaire « étrangère » et la subordination économique, ainsi que la corruption politique structurelle, préfigurant un agenda non dicté par l’Elysée et ses alliés dans la région.

Le 13 août, le M5-RFP avait refusé une rencontre avec le président – proposée par le médiateur de la CEDEAO Goodluck Jonathan, ancien président nigérian – fixant comme condition préalable la fin de la « répression » contre ses militants.

Le communiqué posait un refus clair, tant que « ses militants feront l’objet de condamnations expéditives et d’une chasse à l’homme par les forces répressives du régime », réitérant le fait qu’hormis l’ouverture supposée d’IBK et les ballets diplomatiques, rien n’avait sensiblement changé.

En fait, aucun membre de la coalition n’avait cédé aux sirènes d’une transition menée de manière « gattopardesque »3 par Paris à travers ses fidèles alliés de la région.

Dans cette situation d’impasse, une partie de l’armée a pour ainsi dire pris en charge la volonté du peuple, et a rapidement signifié « ouvrir une transition politique civile » et vouloir arriver aux élections le plus rapidement possible, en établissant immédiatement un dialogue avec l’opposition.

« Les militaires sont eux-mêmes des citoyens. Il y avait beaucoup de gens qui soutenaient le M5 et qui ne voulaient plus d’IBK », a déclaré un militaire à la retraite à Rémi Carayol, journaliste de Mediapart qui suit l’évolution du pays.

« Nous organisons le plus grand rassemblement patriotique vendredi, au Monument de l’Indépendance », épicentre de la manifestation à Bamako, « et sur l’ensemble du territoire national pour célébrer la victoire du peuple du Mali », a déclaré à la presse Chouguel Maïga, président du comité stratégique du M5-RFP.

Une légitimation sans équivoque du travail de la seule institution qui a voulu changer l’état des choses et réaffirmer une souveraineté bafouée, malgré l’hostilité de la communauté internationale.

Manifestation pour exiger le départ d’IBK à Bamako (juin 2020)

Parler de « retour à l’État de droit », comme le fait Paris, est paradoxal pour un pays où, au Nord et au Centre – en dehors des grandes villes – l’autorité étatique s’est liquéfiée sous la poussée de l’indépendantisme touareg (le Mouvement national de libération de l’Azawad) aux frontières de l’Algérie grâce à la France, de la présence djihadiste établie au Mali avec la fin de la Jamahiriya libyenne en 2011 – la véritable « boîte de Pandore » qui au Sahel a ouvert la voie aux fondamentalistes coupe-gorge – et des conflits intercommunautaires au centre, entre autres fomentés par le gouvernement central.

Le Mali est depuis longtemps un État failli où l’armée, cible constante d’attaques djihadistes meurtrières, est généralement mal équipée et mal payée, malgré le flux d’argent dont une élite s’est emparée grâce à un financement militaire sans précédent : 1230 milliards de francs CFA (1,9 milliard d’euros), débloqués en 2015 pour une période de 5 ans, afin de recruter 10 000 hommes et d’acheter du nouveau matériel de guerre.

Malgré cet investissement colossal pour le « Sahel », la situation n’a fait que se détériorer au niveau militaire, tout comme la condition sociale générale, à laquelle aucune ressource n’a été affectée.

Au micro de RFI Afrique, le chercheur indépendant et connaisseur de l’armée du Mali, Marc-André Boisvert, parle de la pression accumulée depuis 2012, année du précédent coup d’État militaire, qui témoignait déjà des frustrations au sein de ce corps.

Une frustration produite par l’incapacité à obtenir de meilleurs salaires – malgré l’augmentation du coût de la vie – et un engagement au front jamais aussi intense, avec un taux de mortalité accru surtout depuis 2015, et sans aucune stratégie de sortie à l’horizon.

Le chercheur déclare : « pour beaucoup de soldats, cela commence à être lourd. Nous constatons une crise du moral de l’armée du Mali qui s’accentue de plus en plus et qui est un élément important », surtout si l’on considère que les politiciens sont perçus comme ceux qui se sont enrichis grâce aux contrats militaires, sans que les soldats n’en tirent le moindre bénéfice.

Ce fait n’a pas échappé aux décideurs européens – en particulier les Français et les Allemands – qui ont préféré maintenir à tout prix en selle un président délégitimé et sa clique, pensant perpétuer un ordre qui s’est, au moins temporairement, fracturé.

L’offensive diplomatique généralisée est le fruit de cette coordination « sans précédent » entre les deux pays, comme le souligne Le Monde : « aujourd’hui, Paris et Berlin recherchent la convergence sur tous les sujets clés ». Il s’agit notamment, pourrait-on ajouter, d’enrayer toute velléité d’élaborer un programme politique indépendant pour un peuple que l’axe franco-allemand, outre les politiciens locaux, considère comme faisant partie de son « jardin ».

Le Mali pourrait être le « maillon faible » de cette reconfiguration néocoloniale et un espoir pour les peuples de tout le continent.

Article traduit du site contropiano.org

  1. Référence à la formule du président américain Franklin D. Roosevelt qui en 1939 aurait déclaré à propos du dictateur nicaraguayen : « Somoza est peut-être un fils de pute, mais c’est notre fils de pute ».
  2. Comme le SADI (Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance) d’Oumar Mariko.
  3. Référence au célèbre mot de Don Fabrizio Corbera, prince de Salina, dit « le Guépard » (Il Gattopardo), dans le roman éponyme de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, adapté au cinéma par Luchino Visconti en 1963 : « Il faut que tout change pour que rien ne change ».

https://acta.zone/mali-coup-detat-revolte-populaire-et-neo-colonialisme/


Article publié le 23 Août 2020 sur Nantes.indymedia.org