Janvier 4, 2020
Par Bibliotheque Anarchiste
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Introduction

Malatesta et notre époque

QUEL EST LE LEGS d’Errico Malatesta aujourd’hui ? Quatre grandes questions, une partie de l’héritage de Malatesta, surgissent des textes écrits entre 1892 et 1931 et présentés dans cet ouvrage :

(1) L’exploitation sociale impitoyable des travailleurs avec ou sans emploi se perpétue : « On sait que dans une seule grande bataille, on tue plus de gens que dans la plus sanglante des révolutions ; que des millions d’enfants meurent en bas âge chaque année faute de soins ; que des millions de prolétaires meurent prématurément du mal de misère. » En 2017, 785 millions de pauvres existent sur notre planète selon la FAO (Food and Agriculture Organization, Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture). Et le capitalisme met en danger, par sa cécité inhérente, l’espèce humaine et la Terre.

(2) Une révolution sociale libertaire est nécessaire :

Les anarchistes l’ont dit mille fois, et toute l’histoire le confirme : propriété individuelle et pouvoir politique sont deux maillons de la chaîne qui opprime l’humanité, les deux tranchants de la lame du poignard du criminel. Il est impossible de se libérer de l’une sans se libérer de l’autre. […] Ce qui importe le plus, c’est que le peuple, tous les hommes, perdent les instincts et les habitudes moutonniers, inculqués par un esclavage millénaire, pour apprendre à penser et agir librement. Et c’est à cette œuvre d’émancipation morale que les anarchistes doivent se consacrer avant tout.

Malatesta écrit ces lignes dans l’Italie de Mussolini et il connaît aussi bien les tares de l’Union soviétique depuis 1917 que celles des démocraties bourgeoises de l’Angleterre, de la France et de l’Italie. Quatre-vingt-dix ans plus tard, la situation est sensiblement la même.

(3) Des antagonismes divisent encore les libertaires :

Et certains se sont éloignés de toutes les associations ouvrières qui proposent la résistance et l’amélioration des conditions dans l’ordre actuel des choses, ou ils s’y sont mêlés avec le but avoué de les désorganiser. […] Comment la même tactique pourrait-elle être adoptée par les éducationnistes persuadés qu’il suffit de la propagande et de l’exemple de quelques-uns pour transformer graduellement les individus et, par conséquent, la société, et les révolutionnaires convaincus de la nécessité d’abattre par la violence une situation qui ne se maintient que par la violence […].

(4) La révolution doit être faite selon les valeurs anarchistes :

Nous devons faire comme le chirurgien qui coupe quand il faut, mais évite d’infliger d’inutiles souffrances : en un mot, nous devons être inspirés par le sentiment de l’amour des hommes, de tous les hommes. […] C’est de Bakounine que vient la critique radicale toujours vivante du principe de l’autorité et de l’État qui l’incarne. Elle est toujours vivante, la lutte contre leurs mensonges, contre les deux formes servant à opprimer et à exploiter les masses : la démocratique et la dictatoriale. […] Et surtout, la haine intense de tout ce qui dégrade et humilie l’homme, l’amour illimité pour la liberté, toute la liberté, sont toujours vivants.

Ces quatre problèmes vitaux, Errico Malatesta les a toujours liés à son action incessante contre les autoritaires et pour stimuler ses camarades afin de préparer l’insurrection. Il a secoué, remis en question des fondements de l’anarchisme : le syndicalisme, une grande partie des idées de Bakounine et de Kropotkine, et l’attitude libertaire optimiste vis-à-vis des masses en période révolutionnaire.

Pourtant, les articles de Malatesta sur deux périodes quasiment insurrectionnelles, Ancône en 1914 et les occupations d’usines en 1920, sont une démonstration des capacités spontanées et libertaires des syndicalistes et des foules d’« inconnus » :

À l’œuvre donc, cheminots, marins, mineurs, travailleurs agricoles, des moulins, des fabriques de pâtes, des ports et de toutes les industries. Emparez-vous des richesses qui sont à votre portée, chassez les patrons, et mettez-vous tous d’accord pour poursuivre la production et l’échange des produits. Vous avez fait la révolution sans verser une goutte de sang.

En Italie, l’anarchisme ne s’est pas enraciné parmi les travailleurs agricoles et industriels ni chez les militants issus de la bourgeoisie de gauche. La lenteur de la prise de conscience populaire et le carcan des partis et des syndicats italiens, les désaccords répétitifs entre les camarades, la corruption et l’égarement moral de son pays ont certainement accentué chez Malatesta la recherche inquiète de l’équilibre et du bon sens.

Les critiques idéologiques et pratiques de Malatesta sont implacablement anarchistes et, depuis la Première Guerre mondiale, aucun secteur de la gauche italienne (qui va de Mussolini – alors socialiste impétueux en paroles – à Nenni et Bordiga, sous-entendu Gramsci et Togliatti) n’a mené une réelle politique prolétarienne. Malatesta fouette les lâchetés des autoritaires et, souvent, des libertaires, et il défend une insurrection préparée et efficace.

C’est cette persévérance malgré l’impasse qui rend Errico Malatesta profondément actuel. Les sociétés capitalistes démocratiques-autoritaires sur le plan interne et dictatoriales à l’étranger, comme les dictatures athées et religieuses, de l’Iran à la Corée du Nord, constituent aujourd’hui le même bloc totalitaire que celui qu’a connu Malatesta. L’insurrection anarchiste morale et matérielle réfléchie qu’il nous propose est une riposte toujours aussi solide.

Frank Mintz (Israël Renov)

Biographie de Malatesta (1853-1932)

« LE MEILLEUR [ET SEUL] LIVRE de Malatesta, c’est sa vie. Il n’est donc pas possible de comprendre sa figure historique par la valeur éternelle de sentiment et de pensée qu’il a laissée dans ses écrits, sans tenir compte de l’itinéraire complet de sa longue existence liée au mouvement social et révolutionnaire de plus d’un demi-siècle. D’où la nécessité, avant de passer à une exposition suffisamment complète de ses idées, de connaître, pour le moins sommairement, l’histoire de sa vie. »

Le camarade que nous citons a été, avec Malatesta, un des organisateurs du mouvement anarchiste italien. Luigi Fabbri (1877-1935) représente une génération plus jeune et non moins courageuse et réfléchie que celle de Malatesta. Son livre Dictature et révolution, écrit en 1921, sur l’Union soviétique, est la première analyse anarchiste du marxisme-léninisme au pouvoir. Fabbri s’est échappé de l’Italie fasciste en 1926 pour se réfugier en Uruguay où il éditait une revue d’étude. C’était un ami très proche de Malatesta et il est une source d’informations.

Errico Malatesta naît le 14 décembre 1853 près de Naples. Sa famille est riche, il étudie chez les piaristes (ordre religieux voué à l’enseignement), où il connut Saverio Merlino.

À 14 ans, il adresse une lettre insolente et menaçante au roi Victor Emmanuel II. Il est arrêté. Grâce à ses relations, son père le fait sortir de prison. Malatesta est républicain, mais Mazzini, protagoniste de l’unification de l’Italie, refuse son adhésion, le trouvant trop socialiste.

Malatesta entend alors parler de l’Internationale (Association internationale des travailleurs, AIT) et la retrace. Il connaît Fanelli, Gambuzzi. En 1871, il est internationaliste. Il collabore avec Cafiero à L’Ordine et à La Campana de Naples. Il se donne également corps et âme à la Fédération italienne et abandonne ses études de médecine. Il devient la bête noire de la police. En vue du Congrès de Saint-Imier en septembre 1872, il rencontre Bakounine et participe aux travaux de l’Alliance.

L’Alliance était un groupe révolutionnaire qui ne voyait aucun moyen pacifique pour persuader les capitalistes d’accepter l’égalité économique et de cesser d’exploiter la grande majorité des populations du globe. Cette vision était très claire pour les Italiens du sud du pays, comme le Napolitain Malatesta. L’Alliance aurait voulu inciter l’AIT à suivre sa position. Mais celle-ci était et voulait rester une sorte de centrale syndicale aspirant à un changement social progressif et, selon Marx, grâce à des députés ouvriéristes, à un grand parti prolétarien ensuite, qui imposerait des lois muselant le capitalisme.

L’AIT et l’Alliance ne pouvaient cohabiter à cause des expériences sociales de pays différents de Karl Marx et de Michel Bakounine. Malatesta avait sans doute pensé que les canons et la mitraille à Paris en 1871, en Allemagne en 1919, étaient semblables aux canons et à la mitraille que le tzar tenta d’opposer aux grévistes et aux soldats insurgés en février 1917 à Petrograd, puis que ses partisans utilisèrent de 1919 à 1920.

Malgré sa grande énergie, Malatesta était de santé fragile (son médecin croyait qu’il atteindrait difficilement l’âge de 24 ans). Bakounine dit alors de lui : « Dommage qu’il soit si malade ! Nous le perdrons bientôt ; il n’en a pas pour six mois ! »

En 1873, Malatesta passe six mois en prison à Trani, sans motif. Il discute avec le directeur de la prison qui a de la sympathie pour lui. En 1874, les mouvements insurrectionnels préparés par des bakouninistes éclatent. La police, avertie, fait échouer ces mouvements. Malatesta se trouve dans les Pouilles. Il s’enfuit dans une charrette de foin, mais il est reconnu et de nouveau incarcéré à la prison de Trani. Le procès en 1875 devient une tribune pour la propagande en faveur de l’Internationale et c’est l’acquittement. Malatesta rejoint Bakounine et Cafiero en Suisse. Il part en Espagne, on ne sait pas exactement ce qu’il y fait. À Naples, il devient franc-maçon, espérant comme Bakounine y exercer une certaine influence, mais deux ans plus tard, il ne l’est plus « et, depuis lors, il combattit toujours la franc-maçonnerie comme son adversaire le plus intransigeant ».

En 1875, malgré les conseils de Bakounine, il part en Hongrie pour participer à l’insurrection de l’Herzégovine contre les Turcs. Il est arrêté et remis à la police italienne.

Lors de la préparation du Congrès de l’Internationale à Florence (1876), la question du collectivisme et du communisme apparaît. À ce congrès, tenu d’abord à Florence, puis dans les environs et enfin dans un bois (à cause de la police), on adopte la formule « À chacun selon ses propres forces, à chacun selon ses besoins ». Malatesta est nommé, ainsi que Cafiero, délégué pour le Congrès de Berne où il présente le communisme anarchiste.

Malatesta et Cafiero préparent ensuite une insurrection dans une région de paysans pauvres, la région de Bénévent (au nord de Naples). Ils cherchent de l’argent, rencontrent Kropotkine sans résultat. Finalement, Cafiero vend ce qui lui restait de biens. Ce mouvement de 1877 a une valeur d’exemple. Le révolutionnaire russe Serge Stepniak (Krastchinski) y participe. Malgré l’action de la police, Cafiero, Stepniak et Malatesta, ainsi qu’une trentaine d’internationalistes, armés, drapeau rouge en tête, prennent le village de Lentino. Des armes sont distribuées à la population, les documents officiels brûlés. Ensuite ils vont à Gallo. Partout, ils font des discours, la population écoute, mais ne participe pas. L’armée intervient, la situation est désespérée. Malatesta et Cafiero, bien que sachant comment fuir, restent sur place et sont arrêtés.

L’équipée a duré douze jours, un carabinier a été tué, un autre blessé. En prison, Cafiero écrit Abrégé du Capital, Stepniak La Russie souterraine, Malatesta un rapport des faits pour l’AIT.

Au procès, tous déclarent avoir tiré sur les carabiniers, mais le jury les acquitte. Parmi les avocats, il y a Saverio Merlino. Celui-ci, se souvenant de Malatesta, s’était offert à le défendre. En lui expliquant les faits, Malatesta en fait un internationaliste et un anarchiste.

Malatesta revient à Naples en 1878 et est constamment surveillé par la police. Il a dépensé son héritage pour financer la propagande. Il part pour un temps en Égypte. Le consul italien l’expulse à Beyrouth, de là, celui de Beyrouth l’envoie à Smyrne. Sur un bateau français, il se lie d’amitié avec le capitaine, qui le garde à bord jusqu’en Italie. À Livourne, la police veut l’arrêter, le capitaine refuse de le livrer. Finalement, Malatesta descend à Marseille et va à Genève, où il aide Kropotkine à publier Le Révolté. Épuisé, il part en Roumanie, puis en France (1879). De nouveau expulsé, il va en Belgique, puis à Londres. Il y demeure et travaille comme vendeur de glaces et de bonbons avant d’ouvrir un atelier de mécanique.

Le dernier Congrès de l’AIT a lieu à Londres. Malatesta propose (Kropotkine, Merlino, Louise Michel, etc., étant présents) « une nouvelle organisation semblable à l’Internationale, qui conserve son nom, mais qui accentue ses principes dans un sens révolutionnaire ». Pratiquement, il n’obtint aucun résultat, surtout à cause de l’esprit anti-organisateur des anarchistes français. « Nous sommes des doctrinaires impénitents », alla-t-il jusqu’à dire. Malheureusement, un policier français prit part au congrès, sous le nom de Serreaux. Il dirigeait La Révolution sociale, à laquelle participaient Louise Michel, Cafiero et d’autres. Il donna de nombreux renseignements à la police italienne.

Malatesta quitte Londres (1882) pour rejoindre les Égyptiens en révolte contre les Européens. Il n’y parvient pas et rentre clandestinement en Italie. Arrêté, il est relâché peu après, grâce à une nouvelle loi judiciaire supprimant la détention préventive. Il fonde La Questione Sociale, où il attaque le patriotisme, la franc-maçonnerie et le parlementarisme.

En 1884, Merlino, Malatesta et d’autres camarades, qui avaient l’intention de lancer le journal anarchiste Il Popolo, sont arrêtés sous prétexte de conspiration contre la sécurité de l’État. Un tribunal les condamne à quatre et trois ans de prison, ils font appel et sont remis en liberté provisoire. Une épidémie de choléra éclate à Naples. Malatesta et des camarades se portent volontaires pour soigner les malades. Rocco Lombardo et Antonio Valdre meurent, mais Galileo Palia et Malatesta se distinguent par leur courage et leur esprit de sacrifice. Malatesta, ex-étudiant en médecine, dirige une section de malades dans laquelle le pourcentage de guérisons est le plus élevé. Un décret officiel le remercie, il récuse cet honneur. Lorsque l’épidémie cesse, les anarchistes quittent Naples en publiant un manifeste : « La cause véritable du choléra est la misère, et le seul remède efficace pour éviter son retour ne peut être que la révolution sociale. »

Le procès pour l’affaire du journal Il Popolo reprend, les condamnés s’enfuient. Malatesta doit être enfermé dans une caisse de machine à coudre pour échapper à la police. Il s’embarque pour l’Amérique du Sud. Auparavant, il avait publié une brochure, Entre paysans, dont le texte avait la forme d’un dialogue.

Arrivé à Buenos Aires en 1885, Malatesta installe un atelier de mécanique et publie un journal italien, La Questione Sociale. Il organise des sections ouvrières de résistance. En 1885, on découvre de l’or en Patagonie. Malatesta et des camarades s’y rendent, espérant trouver des fonds pour la propagande. Après des aventures rocambolesques, ils retournent à Buenos Aires, où Malatesta, sauf quelques visites à Montevideo, restera jusqu’en 1889.

En 1889, il rentre en Europe et publie à Nice L’Associazione, mais, interdit de séjour en France, il doit partir précipitamment pour Londres. Il y ouvre de nouveau un atelier de mécanique. Il fait des voyages clandestins en France et en Italie, mais il est arrêté en Suisse et revient à Londres, où il doit polémiquer avec d’autres anarchistes sur les attentats, les syndicats, etc. En 1892, il va en Espagne. La police ne peut l’arrêter au cours de voyages clandestins qu’il fait en Belgique et en Italie. À Londres, Malatesta et tous les anarchistes réfugiés décident d’intervenir au Congrès international ouvrier socialiste (1896). Malatesta est le délégué des Espagnols. Il y a aussi Pelloutier, Gori, Landauer et Nieuwenhuis (Pays-Bas). Les marxistes, étant en majorité, votent l’exclusion des anarchistes et des socialistes antiparlementaires. Les socialistes antiparlementaires, membres du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR) de Jean Allemane, typographe ex-communard, étaient aussi appelés allemanistes.

Revenu incognito en Italie, Malatesta polémique dans L’Agitazione avec Merlino à la suite de son passage au parlementarisme. La conséquence est que Merlino n’est suivi par presque aucun anarchiste italien. Malatesta attaque les individualistes et les marxistes, le spontanéisme de Kropotkine, il insiste « sur la nécessité d’organiser l’anarchisme en parti et propage, pour la première fois en Italie, la méthode syndicale de l’action directe ouvrière ». Le journal était estimé même par ses adversaires. La police ne parvient pas à arrêter Malatesta, mais, neuf mois après son arrivée, la femme d’un camarade croyant être trompée fait un scandale devant la maison où se cache Malatesta, le lieu des prétendues « turpitudes » de son mari. Découvert et arrêté, Malatesta est remis en liberté, sa condamnation à trois ans de prison étant caduque.

De nouveau arrêté avec des camarades pour association de malfaiteurs, Malatesta en profite et lance une campagne pour « la liberté d’association » qui réussit « pleinement » : les anarchistes ne seront plus considérés comme malfaiteurs, mais comme agents subversifs ! Déjà condamné à six mois de prison, il est envoyé, à la suite de troubles sociaux, en réclusion à l’île d’Ustica, puis à celle de Lampedusa. Il s’en évade avec deux camarades en 1899, gagne Malte, Londres, puis Paterson aux États-Unis. Malatesta continue à s’occuper du journal La Questione Sociale et doit polémiquer avec l’individualiste Ciancabilla et son journal L’Aurora. Au cours d’une discussion animée, un camarade « énervé » tire sur lui un coup de revolver et le blesse à la jambe.

Malatesta fait des conférences, dans un climat plus calme. Il rédige « Notre programme », va à Cuba et revient à Londres (1900). Là, il reprend son atelier de mécanique (et d’électricité) dans le quartier d’Islington. Il publie divers journaux : L’Internazionale, Lo Sciopero Generale, etc.

La participation de Malatesta au Congrès international anarchiste d’Amsterdam en 1907 est célèbre, car il s’oppose à Monatte sur la question syndicale (voir le compte-rendu qu’il en donne).

En 1910, un terroriste russe qui travaillait à l’atelier avec Malatesta est surpris en flagrant délit de vol et est tué après une bataille rangée avec la police. Malatesta n’est pas inquiété. Il écrit sur cet épisode « Capitalistes et voleurs » (voir cet article). À la suite de provocations de la part d’un anarchiste, en réalité agent du gouvernement italien, il manque d’être expulsé de Grande-Bretagne.

En 1913, Malatesta rentre en Italie et rencontre Benito Mussolini (socialiste à cette époque), directeur d’Avanti !, le plus important journal ouvrier. Il calme les querelles personnelles parmi les anarchistes, prend des contacts avec les autres organisations révolutionnaires, fait des conférences, encourage les syndicalistes (1914). Il revoit Mussolini et discute longuement avec lui de la révolution. Mussolini était sceptique. Malatesta conclut en disant à Fabbri : « Tu as entendu ? Il appelle hypercritiques Barni et Tancredi ; mais lui aussi est un hypercritique et rien d’autre. Cet homme est révolutionnaire seulement dans son journal. Il n’y a rien à faire avec lui ! »

À Ancône, lors de manifestations antimilitaristes auxquelles participe Malatesta, la police tire, le peuple s’empare de la ville. Les syndicats décrètent la grève générale. C’est la « semaine rouge ». Mais l’armée intervient. Mussolini soutient le mouvement en parole, mais ne fait rien. Malatesta fuit, non sans déclarer : « Nous continuerons, préparant la révolution libératrice qui devra assurer à tous la justice, la liberté et le bien-être. »

Il est de nouveau à Londres, toujours électricien-mécanicien. Après la publication en 1916 d’un manifeste de Pierre Kropotkine en faveur de la France et de l’Angleterre qui seraient des nations progressistes par rapport à l’Allemagne, manifeste que signent une douzaine d’autres anarchistes, Errico Malatesta réagit devant cette prise de position chauviniste incompréhensible et écrit le texte « Les anarchistes ont-ils oublié leurs principes ? »

En 1919, il retourne en Italie, à Gênes où il est accueilli par une foule de sympathisants. Il commence une série de conférences sur la nécessité de la révolution. Le fameux quotidien Corriere della Sera (20 janvier 1920) le dépeint comme suit : « L’anarchiste Malatesta est aujourd’hui un des plus grands personnages de la vie italienne. Les foules des villes courent à sa rencontre, et ne lui livrent pas les clés des portes, comme c’était jadis la coutume, uniquement parce qu’il n’y a plus de clés ni de portes. »

Il engage des négociations avec les socialistes pour faire la révolution. La police essaie de provoquer des désordres et de l’assassiner. Malgré les obstacles légaux, Umanità Nova, journal de Malatesta, tire à 50 000 exemplaires. Malatesta donne une impulsion anarchiste à l’Unione Sindacale Italiana (Union syndicaliste italienne, USI) d’influence anarchiste.

En 1920, un soulèvement a lieu à Ancône, des centaines d’usines de métallurgie, de chimie, etc., sont occupées. Mais le mouvement est trahi par l’attitude des sociaux-démocrates de la Confederazione generale italiana del lavoro (Confédération générale italienne du travail, CGIL), qui donnent l’ordre d’évacuer les usines en échange de futures améliorations qui n’arriveront jamais.

Après une réunion anarchiste à Bologne, où Malatesta a pris la parole, des incidents éclatent ; il y a des victimes et des blessés du côté des ouvriers et de la police. Malatesta et les camarades chargés de la rédaction d’Umanità Nova sont arrêtés. Les protestations se multiplient, des attentats fascistes ont lieu. En mars 1921, une bombe est lancée au théâtre Diana à Milan, tuant 17 personnes et faisant une centaine de blessés. Il s’agissait, hélas, d’un attentat commis par des anarchistes individualistes (peut-être manipulés par des provocateurs). Les fascistes attaquent et détruisent les locaux d’Umanità Nova. Malatesta, dans sa propagande, tout en comprenant et expliquant des faits semblables comme le résultat inévitable des injustices sociales et des provocations des classes privilégiées, avait toujours souligné son opposition à ces attentats aveugles (voir « Un peu de théorie »). Dans ce cas, Malatesta éprouva la sensation déchirante que l’affection qu’on lui portait n’était pas étrangère à cet acte.

Le procès de Malatesta et de ses amis (Saverio Merlino est toujours son avocat) se termina par un acquittement général.

En dépit de ce fait, qui montre que des espaces de liberté et de critiques subsistaient, l’alliance du patronat, des classes dirigeantes, du gouvernement et de la monarchie stimule le fascisme qui, de plus en plus violent, passe du statut de groupes de nervis briseurs d’organisations de gauche à celui de parti-organe de police suivant ses normes de répression… Contre cet étouffement prévisible de toute liberté dans le pays, Malatesta favorise la formation de groupes armés.

En juillet 1922, la grève générale est proclamée par l’Alliance du travail (union de divers syndicats sur l’impulsion de Malatesta), mais le fascisme la décime par la force. Puis, en octobre, c’est la « marche sur Rome » (une manipulation médiatique bien orchestrée) et, dans la capitale, les fascistes brûlent un portrait de Malatesta sur la place Cavour. Umanità Nova est interdit. Malatesta reprend son métier d’électricien à 69 ans. La police le suit ostensiblement partout où il va travailler.

En 1924, la revue Pensiero e Volontà apparaît. Le fascisme à ses débuts ne touche pas à la liberté de presse, y compris pour la gauche. Mais la censure se fait de plus en plus sévère et la revue est interdite en 1926. L’atelier de Malatesta est détruit par les fascistes. Il est obligé d’accepter l’aide des camarades pour survivre, lui, sa compagne Elena Melli (ils sont unis depuis 1921) et sa fille. Des offres de fuite lui sont faites, mais il les refuse, voulant rester en Italie au cas où le régime tomberait (voir « Sur l’émigration »).

Au moment de la République espagnole, « il aurait voulu partir, mais alors il était déjà trop tard ». Une brigade de police est installée près de sa maison et le surveille nuit et jour. Sa santé s’affaiblit. Il réussit à faire passer des articles pour Il Risveglio / Le Réveil de Genève et L’Adunata dei Refrattari de New York. Les attaques broncho-pulmonaires se succèdent. « Franchement, quand on a rêvé et tant attendu, il est douloureux de mourir dans les conditions où je vais peut-être mourir, à la veille, qui sait ? des événements espérés. Mais que veux-tu ? Peut-être n’y a-t-il rien d’autre à faire qu’attendre la fin avec, devant les yeux, l’image de ceux qui m’ont tant aimé et que j’ai tant aimés » (lettre à Bertoni, 30 juin 1932).

Le 21 juillet, il prend ces quelques notes :

La société aura toujours une tendance à trop s’immiscer dans le domaine individuel (Rienzi). La société ? pourquoi ne pas dire « les gouvernements » ou, plus exactement, « les autres » ? Mais les autres, s’ils ne sont pas les plus forts, s’ils ne sont pas les gouvernements, font peu de mal.

— Celui qui jette une bombe et tue un passant dit que, victime de la société, il s’est rebellé contre elle. Mais le pauvre mort pourrait dire : « Mais suis-je la société ? »

Malatesta est mort le 22 juillet 1932.

Positions théoriques

Un peu de théorie

LA RÉVOLTE GRONDE PARTOUT ; elle est ici l’expression d’une idée, là le résultat d’un besoin ; plus souvent la conséquence de l’entrelacement des besoins et des idées qui s’engendrent et se renforcent réciproquement. Elle s’attache aux causes du mal ou frappe à côté, elle est consciente ou instinctive, elle est humaine ou brutale, généreuse ou étroitement égoïste, mais elle grandit et s’étend toujours.

C’est l’histoire qui marche : inutile de s’attarder à se plaindre des voies qu’elle choisit, puisque ces voies ont été tracées par toute l’évolution antérieure.

Mais l’histoire est faite par les hommes ; et puisque nous ne voulons pas rester spectateurs indifférents et passifs de la tragédie historique, puisque nous voulons concourir de toutes nos forces à déterminer les événements qui nous semblent plus favorables à notre cause, il nous faut un critère pour nous guider dans l’appréciation des faits qui se produisent, et surtout pour choisir la place que nous voulons occuper dans le combat.

La fin justifie les moyens. On a bien médit de cette maxime. En réalité, elle est le guide universel de la conduite.

On pourrait dire mieux : chaque fin comporte son moyen. La morale, il faut la chercher dans le but ; le moyen est fatal.

Étant donné le but qu’on se propose, par volonté ou par nécessité, le grand problème de la vie, c’est de trouver le moyen qui, selon les circonstances, conduit le plus sûrement et le plus économiquement au but convoité. De la manière dont on résout ce problème dépend, autant que peut dépendre de la volonté humaine, qu’un homme ou un parti atteigne ou non son but, qu’il soit utile à sa cause ou serve, sans le vouloir, la cause ennemie. Avoir trouvé le bon moyen, c’est tout le secret des grands hommes et des grands partis, qui ont laissé leurs traces dans l’histoire.

Le but des jésuites, c’est, pour les mystiques, la gloire de Dieu ; pour les autres, la puissance de la Compagnie. Ils doivent donc tâcher d’abrutir les masses, de les terroriser, de les soumettre.

Le but des jacobins et de tous les partis autoritaires, qui se croient en possession de la vérité absolue, c’est d’imposer leurs idées à la masse des profanes. Ils doivent pour cela tâcher de s’emparer du pouvoir, d’assujettir les masses et, avec leurs conceptions, de fixer l’humanité sur le lit de Procuste.

Quant à nous, c’est autre chose : bien différent est notre but, donc bien différents doivent être nos moyens.

Nous ne luttons pas pour nous mettre à la place des exploiteurs et oppresseurs d’aujourd’hui, ni non plus pour le triomphe d’une abstraction. Nous ne sommes pas comme ce patriote italien qui disait : « Qu’importe si tous les Italiens crèvent de faim, pourvu que l’Italie soit grande et glorieuse ! » Et pas comme ce camarade qui avouait qu’il lui serait égal de massacrer les trois quarts des hommes, pourvu que l’Humanité soit libre et heureuse.

Nous voulons le bonheur des hommes, de tous les hommes, sans exception. Nous voulons que chaque être humain puisse se développer et vivre le plus heureusement possible. Et nous croyons que cette liberté et ce bonheur ne peuvent pas être donnés aux hommes par un homme ou par un parti, car tous les hommes doivent eux-mêmes en découvrir les conditions et les conquérir. Nous croyons que seulement la plus complète application du principe de solidarité peut détruire la lutte, l’oppression et l’exploitation et que la solidarité ne peut être que le résultat de la libre entente, que l’harmonisation spontanée et voulue des intérêts.

Pour nous, tout ce qui cherche à détruire l’oppression économique, politique, tout ce qui sert à élever le niveau moral et intellectuel des hommes, à leur donner la conscience de leurs droits et de leurs forces et à les persuader de faire leurs affaires par eux-mêmes, tout ce qui provoque la haine contre l’oppression et l’amour entre les hommes nous approche de notre but et par conséquent est bien, sujet seulement à un calcul quantitatif pour obtenir avec des forces données le maximum d’effet utile. Et au contraire, tout ce qui tend à conserver l’état actuel, tout ce qui tend à sacrifier, contre sa volonté, un homme au triomphe d’un principe est un mal, parce que c’est en contradiction avec le but.

Nous voulons le triomphe de la liberté et de l’amour.

Mais renonçons-nous pour cela à l’emploi des moyens violents ? Pas le moins du monde. Nos moyens sont ceux que les circonstances nous permettent et nous imposent.

Évidemment, nous ne voudrions pas arracher un cheveu à personne ; nous voudrions sécher toutes les larmes et n’en faire répandre aucune. Mais il nous faut bien lutter dans le monde tel qu’il est, sous peine de rester des rêveurs stériles.

Il viendra le jour, nous le croyons fermement, où il sera possible de faire le bien des hommes sans faire du mal ni à soi ni aux autres. Aujourd’hui, ce n’est pas possible. Même le plus pur et le plus doux des martyrs, celui qui se ferait traîner à l’échafaud pour le triomphe du bien, sans résistance, en bénissant ses persécuteurs comme le Christ de la légende, celui-là encore ferait bien du mal. Outre le mal qu’il ferait à soi-même, ce qui doit aussi compter pour quelque chose, il ferait répandre des larmes amères à tous ceux qui l’aiment.

Il s’agit donc, toujours, dans tous les actes de la vie, de choisir le moindre mal, de tâcher de faire le moins de mal pour la plus grande somme de bien possible.

L’humanité se traîne péniblement sous le poids de l’oppression politique et économique. Elle est abrutie, dégénérée, tuée (et pas toujours lentement) par la misère, l’esclavage, l’ignorance et leurs conséquences.

Pour la défense de la situation actuelle, il existe de puissantes organisations militaires et policières qui répondent par la prison, l’échafaud, le massacre à toute tentative sérieuse de changement. Il n’y a pas de moyens pacifiques, légaux, pour sortir de cette impasse, et c’est normal parce que la loi est faite exprès par les privilégiés pour défendre les privilèges. Contre la force physique qui nous barre le chemin, il n’y a que l’appel à la force physique, il n’y a que la révolution violente.

Évidemment, la révolution produira bien des malheurs, bien des souffrances ; mais si elle en produisait cent fois plus, elle serait encore une bénédiction relativement à ce qu’on endure aujourd’hui.

On sait que dans une seule grande bataille, on tue plus de gens que dans la plus sanglante des révolutions ; que des millions d’enfants meurent en bas âge chaque année, faute de soins ; que des millions de prolétaires meurent prématurément du mal de misère. On connaît la vie rachitique, sans joie et sans espoir, que mène l’immense majorité des hommes ; même les plus riches et les plus puissants sont bien moins heureux qu’ils pourraient l’être dans une société d’égaux ; et cet état de choses dure depuis un temps immémorial. Il durerait indéfiniment sans la révolution, tandis qu’une seule révolution, qui s’en prendrait résolument aux causes du mal, pourrait mettre à jamais l’humanité sur la voie du bonheur.

Que vienne donc la révolution ; chaque jour qu’elle tarde, c’est une masse énorme de souffrances infligées aux hommes. Travaillons à ce qu’elle vienne vite et soit telle qu’il faut pour en finir avec toute oppression et toute exploitation.

C’est par amour des hommes que nous sommes révolutionnaires : ce n’est pas notre faute si l’histoire nous a acculés à cette douloureuse nécessité.

Donc pour nous, les anarchistes, ou du moins (puisqu’à la fin les mots ne sont que des conventions) pour ceux d’entre les anarchistes qui voient les choses comme nous, tout acte de propagande ou de réalisation, par la parole ou par le fait, individuel ou collectif, est bien quand il sert à approcher et faciliter la révolution, à lui assurer le concours conscient des masses et à lui donner ce caractère de libération universelle, sans lequel on pourrait bien avoir une révolution, mais pas la révolution que nous désirons. Et c’est surtout pour cette révolution qu’il faut tenir compte du principe du moyen le plus économique, parce qu’ici la dépense se totalise en vies humaines.

Nous connaissons assez les affreuses conditions matérielles et morales dans lesquelles se trouve le prolétariat pour ne pas nous expliquer les actes de haine, de vengeance, voire de férocité, qui pourront se produire. Nous comprenons qu’il puisse y avoir des opprimés qui, ayant toujours été traités par les bourgeois avec la plus ignoble dureté, ayant toujours vu que tout était permis au plus fort, se disent au moment où ils sont plus forts : « Faisons, nous aussi, comme les bourgeois. » Nous comprenons qu’il peut arriver que, dans la fièvre de la bataille, des natures originairement généreuses, mais non préparées par une longue gymnastique morale, très difficile dans les conditions présentes, perdent de vue le but à atteindre, prennent la violence comme une fin en soi et commettent même des actes sauvages.

Mais une chose est de comprendre et pardonner, une autre chose de revendiquer de telles actions. Ce ne sont pas là des actes que nous pouvons accepter, encourager, imiter. Nous devons être résolus et énergiques, mais nous devons tâcher de ne jamais dépasser la limite marquée par la nécessité. Nous devons faire comme le chirurgien qui coupe quand il faut, mais évite d’infliger d’inutiles souffrances : en un mot, nous devons être inspirés par le sentiment de l’amour des hommes, de tous les hommes.

Il nous paraît que ce sentiment d’amour est le fond moral, l’âme de notre programme : il nous semble que c’est seulement en concevant la révolution comme la plus grande festivité humaine, la libération et la fraternisation de tous les hommes, à n’importe quel classe ou parti ils aient appartenu, que notre idéal pourra se réaliser.

La révolte brutale se produira certainement et elle pourra même servir à donner le dernier coup de boutoir pour faire tomber le système actuel ; mais si elle ne trouvait pas le contrepoids des révolutionnaires qui agissent pour un idéal, elle se dévorerait elle-même.

La haine ne produit pas l’amour et ce n’est pas par la haine qu’on renouvelle le monde. La révolution de la haine échouerait complètement ou aboutirait à une nouvelle oppression, qui pourrait bien s’appeler anarchiste, comme on appelle libéraux les gouvernements actuels, mais qui n’en serait pas moins une oppression et qui ne manquerait pas de produire les effets de toute oppression.

Publié en français dans le journal L’En dehors, le 21 août 1892 ; puis comme brochure du périodique Les Temps nouveaux en 1899 ; republié par Le Réveil communiste-anarchiste, le 19 janvier 1924.


Afin de mieux saisir la pensée d’Errico Malatesta, il faut la confronter à l’entretien qu’il avait accordé la même année au célèbre journaliste du Figaro, Jules Huret.

Malatesta habite High Street, dans Islington [à Londres], au-dessus d’un petit taudis qui est un restaurant italien. Sa chambre est une fois plus petite que celle de M. Guesde, et beaucoup plus en désordre encore.

Il a 38 ans ; de petite taille, très brun, les traits réguliers, de profil pur ; son œil noir scintille comme de la braise. Il s’exprime parfaitement en français, avec un accent napolitain très piquant. Ses mains sont noires, si je le note, ce n’est pas pour en rire, c’est parce que lui-même ne s’en cache pas. Sa poignée de main est très franche, d’ailleurs.

Voici la tournure que prit tout de suite l’intéressant entretien qu’il voulut bien m’accorder :

— Les lecteurs du Figaro voudraient bien savoir : qu’est-ce que l’anarchie ?

— Répondez-leur : c’est la conception d’une société sans gouvernement, basée sur la solidarité consciente et voulue de tous les membres de la société.

— Comment concevez-vous qu’une société puisse vivre sans gouvernement ?

— Il me serait plutôt difficile de concevoir un gouvernement qui ferait vivre une société ! Aujourd’hui, et toujours, la société ne vit que par ses forces intrinsèques, et le gouvernement n’a jamais servi qu’à garantir l’exploitation de quelques-uns sur la masse. Prenez tous les faits importants de la vie sociale, et vous verrez que tous s’accomplissent en dehors du gouvernement, et bien souvent en luttant contre les entraves que celui-ci y met. Ce n’est pas un gouvernement qui a pensé à ensemencer la terre et à pétrir le pain ! La production, le commerce, les sciences, tout marche en dehors du gouvernement, par l’action pure et simple des intéressés ; la seule différence entre la société que nous voulons et celle que nous subissons, c’est qu’aujourd’hui il n’y a qu’un petit nombre d’hommes qui puissent s’organiser selon leurs intérêts (et c’est pour garantir le privilège de ceux-là que le gouvernement existe), tandis que nous entendons que tous les hommes aient pleine liberté et les moyens de régler eux-mêmes leurs intérêts. Sous l’Ancien Régime, on prétendait que, sans la tutelle gouvernementale, la production et le commerce seraient impossibles ; la bourgeoisie conquit sa liberté et, au lieu de tomber dans le chaos, elle sut organiser, sans le concours du gouvernement, la puissante production capitaliste. Elle organisa, à son avantage particulier, parce que c’était elle seule et non toute la masse du peuple qui s’était émancipée. C’est-à-dire que quand chacun aura les moyens et la liberté de travailler comme il l’entend, la société servira à l’avantage de tout le monde. Je ne vois pas à quoi pourrait alors servir un gouvernement, puisqu’il n’y aura plus de privilèges à défendre. L’anarchie, d’ailleurs, a toujours existé ! De nos jours même, les gouvernants ne font-ils pas ce qu’ils veulent ?

— Non, puisqu’ils ne sont que « les serviteurs du suffrage universel » !

— Est-ce sérieusement que vous croyez au suffrage universel ? s’exclama en riant M. Malatesta. À part le fait que les conditions économiques et morales du peuple sont telles que le suffrage universel ne peut avoir ni de conscience ni d’indépendance réelles (ce que vous savez parfaitement), à part encore que je ne reconnais pas à la majorité le droit d’opprimer la minorité, le jeu même du parlementarisme ôte toute vérité à la représentation de la volonté populaire et toute valeur au mandat que des élus peuvent recevoir de leurs électeurs. La preuve ? Chaque électeur désigne un député. Si son candidat n’est pas élu, cet électeur n’est pas représenté. Mais l’est-il plus si son candidat est nommé ? Son député sera dans la Chambre, un contre cinq cents. Par conséquent, après avoir vaincu dans la lutte de l’urne, notre brave électeur se trouve encore dans une minorité ridicule. Et alors il arrive ceci : que ses intérêts à lui-même, en admettant que son député puisse les comprendre et les défendre, seraient réglés par des gens qu’il n’a pas du tout délégués ! Supposez qu’il s’agisse de régler les intérêts des pêcheurs de Boulogne-sur-Mer ou ceux des bûcherons des Pyrénées, ce serait toujours une majorité de gens qui n’ont rien à faire avec eux qui devront légiférer sur la question. C’est ainsi qu’il arrive que les intérêts réels ne pouvant pas se faire jour et la volonté des électeurs n’ayant pas de valeur, le gouvernement se règle selon les intérêts politiques des différentes coteries ; c’est là, la seule volonté qui compte.

— Mais encore, par quoi voulez-vous remplacer ce gouvernement ?

— Mais puisqu’il ne sert à rien, il n’est pas à remplacer, il est à détruire ! Démontrez-moi quelle est la fonction utile qu’il remplit, et je vous répondrai comment nous pensons qu’on puisse y suppléer.

— Par exemple, le maintien de l’ordre et la sauvegarde des intérêts particuliers et généraux !

— Pardon, si je suis en ce moment à défendre l’anarchie, c’est que je considère comme chose acquise les principes fondamentaux du socialisme. Oh ! Certainement, si vous pensez toujours à une société individualiste dans laquelle s’éternisent les luttes et les conflits d’intérêts, vous pouvez, en effet, trouver que le gouvernement est nécessaire. Du moins, ceux qui ont réussi à s’assurer des privilèges conservent la tendance à constituer un pouvoir qui les défendra contre les revendications des autres. Mais nous sommes anarchistes parce que nous voulons justement commencer par mettre à la disposition de tout le monde la richesse sociale. Nous croyons que cela fait, ce sera dans le bon accord entre tous les individus que chacun pourra trouver la plus grande somme de satisfaction possible. Je ne prévois pas que le monde va devenir tout de suite un paradis et les hommes des anges ! II y aura probablement encore pour longtemps des rivalités, des haines et le désir dans quelques-uns de vouloir dépasser les autres. Par conséquent, la nécessité de se défendre. Mais je pense qu’une fois mise en commun la propriété individuelle, qui est la grande cause des injustices et des luttes entre les individus, les conflits qui se produiront ne sauraient jamais être d’une telle importance qu’ils puissent pousser une partie des hommes à renoncer à leur liberté et à se jeter dans les bras d’un gouvernement qui, comme toujours, sous prétexte de faire de l’ordre, opprimerait. La défense sociale ne doit pas être une fonction spéciale dévolue à une catégorie de gens qui en font un métier ; elle doit être l’affaire de tous. Voyons ! Quelles sont les fonctions essentielles du gouvernement à l’heure qu’il est ? L’armée et la police ! À part cela, vous ne trouverez pas une seule chose qui ne se fasse ou ne puisse se faire mieux sans le gouvernement. Et quant à ces deux « institutions-là », je ne crois pas que vous les considériez comme utiles !

— Comment ! L’armée, la police ne sont pas des institutions utiles ?

— Utiles à quoi donc ? Si vous entendez que l’armée sert à mater les mouvements populaires, alors, bien ; seulement vous comprendrez que cela nous touche peu. Si c’est pour défendre le territoire contre une invasion ennemie, alors je vous dirai que je ne vois pas la probabilité qu’un peuple veuille attaquer un autre peuple du moment où les rivalités économiques étant supprimées, il n’y aura plus de marchés à conquérir ni de passion de suprématie politique à satisfaire. Mais même en supposant que des tentatives d’invasion puissent se produire de la part d’une nation où subsisterait encore l’État actuel, le peuple par lui-même saurait se défendre bien mieux que ne pourrait le faire une armée, quelle qu’elle soit. D’ailleurs, je n’insiste pas sur cela, puisqu’il y a même des bourgeois qui, au point de vue de la force militaire, trouvent que la nation armée serait bien supérieure à l’armée permanente. Quant à la police, je pourrais rechercher avec vous les causes des crimes pour vous démontrer que ce sont toujours, ou presque toujours, des causes sociales. Détruisez ces causes, vous supprimerez les crimes !

— Et la magistrature ?

— Mais ce n’est qu’une branche de la police ! Le même mépris de la justice, la même habitude de soumettre toutes les considérations supérieures de morale et d’équité à la question du salaire et de la promotion ! La même impuissance à faire quoi que ce soit de bien.

— Parfait. Mais comment espérez-vous faire triompher vos théories ?

— Par la révolution violente.

— C’est simple. Mais bientôt ?

— Le plus tôt possible. On ne la fait pas quand on veut, la révolution. On la fait quand on peut, on en profite quand elle vient. Notre mission, c’est de l’approcher le plus possible par la propagande de nos idées et par l’organisation de nos forces, ainsi que par l’union du prolétariat et de tous les éléments révolutionnaires.

— Propagande par le fait ?

Je vis que je touchais à un point délicat des opinions de l’anarchiste. Il hésita un moment et se mit aussitôt à distinguer.

— Toutes les propagandes ! Par le fait et par la parole, et par l’écrit. Celle par le fait, si le fait, bien entendu, est vraiment choisi pour qu’il y ait vraiment propagande, après tout, c’est encore la plus efficace.

— Oui, mais approuvez-vous Ravachol ?

M. Malatesta sourit, un peu contraint.

— Ma foi, répondit-il, c’est une chose trop complexe que vous me demandez là. Ravachol a commis des actes de différentes natures. Il peut y en avoir qui me plaisent.

— Lesquels ?

— Et d’autres qui ne me plaisent pas.

— Mais lesquels ?

— Aucun ne me satisfait complètement. D’ailleurs, il serait bien extraordinaire qu’une chose conçue et exécutée par quelqu’un puisse satisfaire complètement un autre. Mais, à propos, dites-moi, pourquoi ne me demandez-vous pas ce que je pense d’Atthalin, de Goron et consorts ?

— Dites-le-moi en même temps, j’enregistrerai. Mais il m’importe beaucoup de savoir si, oui ou non, vous approuvez les bombes de la rue de Clichy et du boulevard Magenta.

— Eh bien, soit, je vous dirai le tout à la fois. Voici, quant à Atthalin et compagnie, je pense qu’ils sont de véritables assassins qui, pour un peu d’argent, font le métier de tourmenter ceux qui tombent sous leurs mains, et de les envoyer au bagne ou à l’échafaud sans même courir les risques d’un assassin vulgaire. Quant aux bombes, certainement je les admets. Est-ce que les arsenaux de l’État ne sont pas pleins de canons, de fusils, de dynamite, panclastite, etc., préparés pour écraser le peuple à la première tentative de révolte ? Et pensez-vous que, contre ces armes-là, on puisse lutter avec de l’eau bénite, des discours ? Si, maintenant, vous me parlez de faits déterminés dans lesquels on s’est servi des bombes d’une manière ou de l’autre, ça, c’est une autre affaire. C’est plutôt une question de tactique dans laquelle les rédacteurs du Figaro ne sont pas compétents ni intéressés.

— Je conclus de vos réticences que vous désapprouvez les bombes de Ravachol et du boulevard Magenta.

— Votre conclusion est un peu hâtive, dit avec un sourire mon interlocuteur. Dans l’affaire de la rue de Clichy, je trouve très bien qu’on ait voulu faire sauter le magistrat, mais je regrette qu’on s’y soit pris, bien involontairement je crois, de façon à le manquer et à blesser des gens qu’on ne visait pas. Quant à celle du boulevard Magenta, oh ! pour celle-là, je n’ai aucune réserve à faire. Lhérot et Véry s’étaient faits les complices de la police, c’était acte de bonne guerre que de les faire sauter. D’ailleurs, il me paraît que vous avez tort d’insister sur ces choses-là, ce ne sont que des détails, des petits incidents de la lutte. Vous en verrez bien d’autres.

— Je prends note. Encore un mot : approuvez-vous, en principe, le vol et l’assassinat exercés sur les capitalistes, par exemple, en les considérant comme des représailles légitimes du pauvre contre le riche ?

— Ma foi, ici les principes n’ont rien à faire. Les pauvres sont tellement opprimés par les riches que, s’ils se révoltent et se vendent, et tâchent d’améliorer leur sort par des moyens même féroces, ce n’est rien que de très explicables. C’est aux riches à renoncer à leurs privilèges. Quant à nous, anarchistes, nous faisons de notre mieux pour amener, au plus tôt, une société dans laquelle il n’y ait plus de souffrants, plus d’oppresseurs, et où l’amour régnera entre les hommes.

Publié dans le livre de Jules Huret Enquête sur la question sociale en Europe (Paris, Didier Perrin, 1897), et republié par Le Réveil anarchiste du 28 janvier 1933.

Le but des anarchistes

QUE DEVONS-NOUS FAIRE ? Tel est le problème qui se pose à nous et à tous ceux qui veulent réaliser et défendre leurs idées, à tout moment dans leur vie militante.

Nous voulons abolir la propriété individuelle et l’autorité, c’est-à-dire exproprier les possesseurs de la terre et du capital, abattre le gouvernement et mettre à la disposition de tous la richesse sociale afin que tous puissent vivre à leur façon sans autres limites que celles imposées par les nécessités librement et volontairement reconnues et acceptées. En un mot, réaliser le programme socialiste-anarchiste. Et nous sommes convaincus (l’expérience quotidienne nous le confirme) que si les propriétaires et le gouvernement dominent grâce à la force physique, pour les vaincre nous devons nécessairement avoir recours à la force physique, à la révolution violente. Nous sommes donc ennemis de toutes les classes privilégiées et de tous les gouvernements, et adversaires de tous ceux qui tendent, même de bonne foi, à affaiblir les énergies révolutionnaires du peuple et à remplacer un gouvernement par un autre.

Mais que devons-nous faire pour être à même de réaliser notre révolution, la révolution contre tout privilège et toute autorité, et comment triompher ?

La meilleure tactique serait de faire toujours et partout de la propagande pour nos idées et de développer dans le prolétariat, par tous les moyens possibles, l’esprit d’association et de résistance, et susciter chaque fois de plus grandes revendications ; combattre continuellement tous les partis bourgeois et tous les partis autoritaires en restant indifférents à leurs querelles ; nous organiser avec ceux qui sont convaincus ou se convainquent de nos idées ; prendre les moyens matériels nécessaires au combat et, lorsque nous serions une force suffisante pour vaincre, nous lancer seuls, pour notre compte, pour mettre en œuvre complètement notre programme, plus exactement, conquérir pour chacun la liberté totale d’expérimenter, de pratiquer et de modifier peu à peu le mode de vie sociale qu’il croit le meilleur.

Mais, malheureusement, cette tactique ne peut être rigoureusement appliquée et est incapable d’atteindre son but. La propagande a une efficacité limitée, et dans un milieu absolument conditionné moralement et matériellement pour accepter et comprendre une certaine sorte d’idées. Les paroles et les écrits sont peu puissants tant qu’une transformation du cadre ne mène pas le peuple à la possibilité d’apprécier des idées nouvelles. L’efficacité des organisations ouvrières est également limitée pour les mêmes raisons qui s’opposent à l’extension indéfinie de notre propagande, et pas seulement à cause de la situation économique et morale qui affaiblit ou neutralise complètement les effets de la prise de conscience de certains travailleurs.

Une organisation puissante de propagande et de lutte, avec de nombreux adhérents, se heurte à mille difficultés : nous-mêmes, le manque de moyens et, surtout, la répression gouvernementale. Même en supposant qu’il soit possible d’arriver par la propagande et l’organisation à faire notre révolution socialiste-anarchiste, il y a tous les jours des situations politiques où nous devons intervenir sous peine de perdre des avantages pour notre propagande et toute influence sur le peuple, tout en risquant de détruire le travail fait et de rendre plus difficile le futur.

Le problème est donc de trouver le moyen de déterminer, dans la mesure du possible, les changements de situations nécessaires au progrès de notre propagande et de profiter des rivalités entre les différents partis politiques, chaque fois que cela se présente, sans renoncer à aucun postulat de notre programme, pour en faciliter et rapprocher le triomphe.

En Italie, par exemple, la situation est telle qu’il est impossible, à plus ou moins brève échéance (1899), qu’il y ait une insurrection contre la monarchie. Il est, d’autre part, certain que le résultat n’en sera pas le socialisme-anarchisme. Devons-nous prendre part à la préparation et la réalisation de cette insurrection ? Certains camarades pensent que nous n’avons aucun intérêt à faire partie d’un mouvement qui ne touchera pas à la propriété privée et ne servira qu’à changer de gouvernement, c’est-à-dire une république qui ne serait pas moins bourgeoise que la monarchie.

Laissons, disent-ils, les bourgeois et les aspirants au pouvoir « se faire trouer la peau », et continuons notre propagande contre la propriété et l’autorité.

Cependant, la conséquence de notre refus serait, tout d’abord, que sans nous l’insurrection aurait moins de chances de triompher. Donc la monarchie gagnerait, cela fermerait la voie à la propagande et à tout progrès à un moment où la lutte pour la vie devient féroce. En outre, vu notre non-participation au mouvement, nous n’aurions aucune influence sur les événements ultérieurs. Nous ne pourrions pas profiter des occasions qui se présenteraient toujours dans une période de transition entre un régime et un autre. Nous tomberions dans le discrédit comme parti d’action et nous ne pourrions rien faire d’important pendant longtemps.

Il ne s’agit pas de laisser les bourgeois se battre entre eux, parce que dans une insurrection la force est toujours donnée par le peuple, et si nous ne partageons pas avec les combattants les dangers et les succès, en essayant de transformer le mouvement politique en révolution sociale, le peuple ne servira que d’instrument entre les mains ambitieuses des aspirants au pouvoir.

En revanche, en participant à l’insurrection (que nous ne sommes pas assez forts pour lancer seuls) et en agissant le plus possible, nous nous gagnerons la sympathie du peuple insurgé et nous pourrons faire avancer le mouvement le plus possible.

Nous savons très bien, et nous ne cessons de le dire et de le démontrer, que république et monarchie sont identiques et que tous les gouvernements ont tendance à augmenter leur pouvoir et à opprimer chaque fois plus les gouvernés. Mais nous savons aussi que plus un gouvernement est faible, plus la résistance du peuple est forte, plus la liberté et la possibilité de progrès sont grandes. En contribuant efficacement à la chute de la monarchie, nous pourrions nous opposer avec plus ou moins d’efficacité à la consolidation d’une république, nous pourrions rester armés, refuser d’obéir au gouvernement et tenter des expropriations et des espaces anarchistes dans la société. Nous pourrions empêcher que la révolution s’arrête dès le départ et que les énergies du peuple, éveillées par l’insurrection, ne s’endorment de nouveau. Toutes choses que nous ne pourrions faire, pour des raisons évidentes de psychologie vis-à-vis du peuple, en intervenant après la révolution et la victoire sans notre participation contre la monarchie.

Poussés par ces motifs, d’autres camarades voudraient que nous cessions provisoirement la propagande anarchiste pour nous occuper du combat contre la monarchie et, après le triomphe de l’insurrection, recommencer notre travail spécifique d’anarchistes. Ils ne voient pas que si nous nous mêlions aux républicains, nous ferions le travail de la future république, en désorganisant nos groupes, en semant la confusion sans pouvoir empêcher par la suite le renforcement de ce régime.

Entre ces deux erreurs, la voie à suivre nous semble claire. Nous devons être avec les républicains, les sociaux-démocrates et tout parti antiroyaliste pour abattre la monarchie. Mais nous devons y être en tant qu’anarchistes, pour l’anarchie, sans dissoudre nos forces ni les fondre dans celles des autres, sans signer de compromis au-delà de la coopération dans l’action militaire.

C’est seulement ainsi, selon nous, que nous pouvons avoir lors des prochains événements tous les avantages d’une alliance avec les autres partis antiroyalistes sans renoncer en rien à notre programme.

La Questione Sociale, Paterson, États-Unis, 2 décembre 1899.

Les anarchistes et le sentiment moral

LE NOMBRE DE CEUX qui se disent anarchistes est tellement grand aujourd’hui, et sous le nom d’« anarchie » on expose des doctrines tellement divergentes et contradictoires, que nous aurions vraiment tort de nous étonner que les gens demeurent indifférents à notre propagande et nous témoignent aussi de la défiance. Ils ne sont pas du tout familiarisés avec nos idées et ils ne peuvent pas distinguer du premier coup les grandes différences qui se cachent sous le même mot.

Nous ne pouvons pas, naturellement, empêcher les gens de se donner le nom qu’ils choisissent. Il ne servirait à rien que nous renoncions à nous appeler anarchistes, car on croirait tout simplement que nous avons tourné casaque.

Tout ce que nous pouvons et devons faire, c’est nous différencier nettement de ceux qui ont une conception de l’anarchie différente de la nôtre, et qui en tirent des conséquences pratiques absolument opposées aux nôtres. Et la distinction doit résulter de l’exposition claire de nos idées, et de la répétition franche et incessante de notre opinion sur tous les faits qui sont en contradiction avec nos idées et notre morale, sans égard pour une personne ou un parti quelconque. Car cette prétendue solidarité de parti entre des gens qui n’appartenaient pas ou n’auraient pu appartenir au même parti a été précisément l’une des causes principales de la confusion.

Nous en sommes arrivés à un tel point que beaucoup exaltent chez les camarades les mêmes actions qu’ils reprochent aux bourgeois. On dirait que leur seul critère du bien ou du mal consiste à savoir si l’auteur de tel ou tel acte se dit ou ne se dit pas anarchiste. Un grand nombre d’erreurs ont amené certains à contredire ouvertement dans la pratique les principes qu’ils appliquent théoriquement. Et on a dû supporter de telles contradictions. De même, un grand nombre de causes ont amené au milieu de nous des gens qui au fond se moquent du socialisme, de l’anarchie et de tout ce qui dépasse leurs intérêts personnels.

Je ne puis entreprendre ici un examen méthodique et complet de toutes ces erreurs, je me limiterai donc à aborder celles qui m’ont le plus frappé.

Parlons avant tout de la morale.

Il n’est pas rare de trouver des anarchistes qui nient la morale. Tout d’abord, ce n’est qu’une simple façon de parler pour établir que du point de vue théorique, ils n’admettent pas une morale absolue, éternelle et immuable. Dans la pratique, ils se révoltent contre la morale bourgeoise, qui justifie l’exploitation des masses et sanctionne tous les actes qui lèsent ou menacent les intérêts des privilégiés. Puis, peu à peu, comme il arrive dans bien des cas, ils prennent la rhétorique pour l’expression exacte de la vérité. Ils oublient que, dans la morale courante, à côté des règles inculquées par les prêtres et les patrons pour assurer leur domination, il en existe d’autres qui forment même la partie la plus importante, sans laquelle toute coexistence sociale serait impossible. Ils oublient que se révolter contre toute règle imposée par la force ne veut nullement dire renoncer à toute retenue morale et à tout sentiment d’obligation envers les autres. Ils oublient que pour combattre raisonnablement une morale, il faut lui opposer, en théorie et en pratique, une morale supérieure. Et ils finissent quelquefois, leur tempérament et les circonstances aidant, par devenir « immoraux » dans le sens absolu du mot, c’est-à-dire des hommes sans règles de conduite, sans critères pour guider leurs actions, qui cèdent passivement à l’impulsion du moment. Aujourd’hui, ils se privent de pain pour secourir un camarade ; demain, ils tueront un homme pour aller au lupanar !

La morale est la règle de conduite que chaque homme considère comme bonne. On peut trouver mauvaise la morale dominante de telle époque, tel pays ou telle société, et nous trouvons en effet la morale bourgeoise plus que mauvaise. Mais on ne saurait concevoir une société sans une morale quelconque ni un homme conscient qui n’ait aucun critère pour juger de ce qui est bien et de ce qui est mal pour soi-même et les autres.

Lorsque nous combattons la société actuelle, nous opposons à la morale bourgeoise individualiste, à la morale de la lutte et de la concurrence, la morale de l’honneur et de la solidarité, et nous cherchons à établir des institutions qui correspondent à notre conception des rapports entre les hommes. S’il en était autrement, pourquoi ne trouverions-nous pas juste que les bourgeois exploitent le peuple ?

Une autre affirmation nuisible, sincère chez les uns, mais qui, pour d’autres, n’est qu’une excuse, c’est que le milieu social actuel ne permet pas d’être moral, et que, par conséquent, il est inutile de tenter des efforts destinés à rester sans succès. Le mieux, c’est de tirer des circonstances actuelles le plus possible de bénéfices pour soi sans se soucier du prochain, sauf à changer sa vie lorsque l’organisation sociale aura changé aussi. Évidemment, tout anarchiste, tout socialiste, comprend les fatalités économiques qui obligent aujourd’hui l’homme à lutter contre l’homme ; et il voit, en bon observateur, l’impuissance de la révolte personnelle contre la force prépondérante du milieu social. Mais il est également vrai que sans la révolte de l’individu, associé à d’autres révoltés pour résister au milieu et chercher à le transformer, ce milieu ne changerait jamais.

Nous sommes, tous sans exception, obligés de vivre plus ou moins en contradiction avec nos idées. Mais nous sommes socialistes et anarchistes précisément dans la mesure où nous souffrons de cette contradiction et que nous tâchons, autant que possible, de la rendre moins grande. Le jour où nous nous adapterions au milieu, nous n’aurions plus naturellement l’envie de le transformer et nous deviendrions de simples bourgeois ; bourgeois sans argent peut-être, mais non moins bourgeois dans les actes et les intentions.

Le Réveil socialiste-anarchiste, 5 novembre 1904.

Le problème de l’amour

IL PEUT SEMBLER CURIEUX, de prime abord, que la question de l’amour et toutes celles qui s’y rattachent préoccupent un grand nombre d’hommes et de femmes, alors qu’il y a d’autres problèmes plus urgents, voire plus importants, qui devraient accaparer toute l’attention et toute l’activité de ceux qui cherchent le moyen de remédier aux maux dont souffre l’humanité.

Nous trouvons tous les jours des gens écrasés par le poids des institutions actuelles, des personnes obligées de se nourrir mal, menacées à chaque instant de tomber, par manque de travail ou à cause de la maladie, dans la misère la plus complète. Des personnes dans l’impossibilité d’élever convenablement leurs enfants, qui meurent souvent à cause du manque de soins nécessaires. Des personnes condamnées à passer leur existence sans être un jour maîtres d’elles-mêmes, toujours à la merci des patrons et de la police. Des personnes pour qui le droit d’avoir une famille, le droit d’aimer n’est qu’une ironie sanglante, mais qui cependant n’acceptent pas les moyens que nous proposons de se soustraire à l’esclavage politique et économique, si nous ne savons pas leur expliquer avant tout comment, dans une société libertaire, le besoin d’aimer serait satisfait et comment nous comprenons l’organisation de la famille. Naturellement, ce souci augmente et fait parfois oublier et mépriser les autres problèmes chez les personnes qui ont déjà résolu le problème de la faim, et qui sont à même de satisfaire normalement les nécessités les plus impérieuses, du fait qu’elles vivent dans une ambiance relativement commode.

Ce fait se comprend par la place immense qu’occupe l’amour dans la vie morale et matérielle de l’homme, car c’est chez lui, dans la famille, que l’homme passe la plus grande et la meilleure partie de sa vie. Cela est aussi explicable par une tendance à l’idéal qui enflamme l’esprit humain conscient de lui-même.

Tant que l’homme souffre sans se rendre compte de ses souffrances, sans chercher de solution et sans se rebeller, il vit comme les bêtes et accepte la vie telle quelle. Mais quand il commence à penser et à comprendre que les maux ne proviennent pas de fatalités naturelles insurmontables, mais de causes humaines que les hommes peuvent détruire, il se sent soudain dominé par un besoin de perfection et il veut, au moins idéalement, jouir d’une société où l’harmonie absolue régnera et où la douleur aura disparu complètement et pour toujours. Cette tendance est très utile, car elle pousse à aller toujours plus avant. Mais elle peut devenir très négative si, sous le prétexte qu’on ne peut arriver à la perfection et qu’il est impossible de supprimer tous les obstacles et les défauts, elle nous conseille d’abandonner les réalisations possibles pour demeurer dans notre état actuel.

Disons tout de suite que nous n’avons aucune solution pour résoudre les maux causés par l’amour, parce qu’ils ne peuvent disparaître avec les réformes sociales ni même un changement des mœurs. Ils sont déterminés par des sentiments profonds, nous pourrions dire physiologiques, de l’homme, et ils ne sont modifiables – lorsque c’est le cas – qu’après une lente évolution et d’une manière que nous ne saurions prévoir.

Nous désirons la liberté, nous voulons que les hommes et les femmes puissent s’aimer et s’unir librement sans autre cause que l’amour, sans aucune violence légale, économique ou physique.

Mais la liberté, tout en restant la seule solution que nous pouvons et devons offrir, ne résout pas radicalement le problème, vu que l’amour, pour être satisfait, a besoin de deux libertés qui fréquemment s’accordent ou s’opposent. En effet, la liberté de faire ce que l’on veut est une phrase dépourvue de sens quand on ne sait pas vouloir quelque chose.

Il est facile de dire : « Lorsqu’un homme et une femme s’aiment, ils s’unissent, et lorsqu’ils ne s’aiment plus, ils se séparent. » Il faudrait, pour que ce principe devînt une règle sûre et générale de bonheur, qu’on aime et qu’on cesse d’aimer en même temps. Mais si on aime et si on n’est pas aimé ? Si on aime encore, tandis que l’autre ne nous aime plus et cherche à satisfaire une nouvelle passion ? Et si on aime en même temps plusieurs personnes qui ne pourraient accepter cette promiscuité ?

« Je suis laid, nous disait un ami, que ferais-je si personne ne m’aimait ? » La question fait sourire, mais elle montre également de terribles tragédies.

Et une autre personne, préoccupée par le même problème, disait : « Aujourd’hui, si je ne trouve pas l’amour, je l’achète, même si je dois prendre sur mon pain. Que deviendrais-je quand il n’y aura plus de femmes en vente ? » La question est horrible, parce qu’elle montre une volonté d’obliger les êtres humains à se prostituer à cause de la faim et, cependant, c’est si terriblement humain !

Certains disent que la solution serait l’abolition radicale de la famille, du conjoint sexuel plus ou moins stable, en réduisant l’amour au seul acte physique, plus exactement en le transformant en union sexuelle accompagnée d’un sentiment semblable à l’amitié, qui reconnaît la multiplicité, la variété, la simultanéité des penchants. Et les enfants ? Ils seraient à tous. Peut-on abolir la famille ? Est-il désirable qu’elle le soit ?

Remarquons d’abord que malgré le régime d’oppression et de mensonges qui a toujours prévalu et qui prévaut encore dans la famille, elle a été et continue à être le facteur le plus important du développement humain, parce que ce n’est que dans la famille que l’homme se consacre normalement à l’homme, en réalisant le bien pour le bien, sans autre compensation que l’amour de sa compagne et de ses enfants.

On nous dit qu’une fois les questions d’intérêts disparues, tous les hommes deviendront frères et s’aimeront mutuellement.

Certes, ils ne se haïraient plus ; il est vrai que le sentiment de sympathie et de solidarité se développerait davantage et l’intérêt général des êtres deviendrait le facteur déterminant de la conduite de chacun.

Mais ce n’est pas encore l’amour. Aimer tout le monde ressemble beaucoup à n’aimer personne. Nous pouvons sans doute secourir, mais nous ne pouvons pleurer tous les malheurs, car notre vie disparaîtrait en larmes. Et, cependant, les larmes de sympathie sont le réconfort le plus doux pour un cœur qui souffre. Les statistiques des décès et des naissances peuvent offrir des données intéressantes pour connaître les besoins de la société, mais elles ne signifient rien pour notre cœur. Il nous est matériellement impossible de nous attrister sur chaque homme qui meurt et nous réjouir de chaque naissance.

Et si nous n’aimons pas quelqu’un plus vivement que les autres, s’il n’y a pas un seul être pour lequel nous soyons plus particulièrement prêts à nous dévouer, si nous ne connaissons qu’un amour modéré, flou, presque théorique que nous pouvons éprouver pour chacun, la vie ne serait-elle pas moins riche, moins féconde, moins belle ? La nature humaine ne serait-elle pas privée de ses plus beaux élans ? Les joies les plus profondes ne nous manqueraient-elles pas ? Ne serions-nous pas plus malheureux ?

D’autre part, l’amour est ce qu’il est. Lorsqu’on aime fortement, on éprouve le besoin du contact, de la possession exclusive de l’être aimé.

La jalousie, prise dans le meilleur sens du mot, semble former et forme généralement une seule et même chose avec l’amour. Le fait est peut-être regrettable, mais on ne peut pas le changer sur commande, pas même ceux qui en souffrent.

Pour nous, l’amour est une passion qui engendre en soi des tragédies. Ces tragédies ne se traduiront évidemment pas en actes violents et brutaux. Si l’homme avait le sentiment du respect et de la liberté d’autrui, s’il avait assez de maîtrise de soi pour comprendre qu’on ne résout pas un mal par un autre encore plus grand, et si l’opinion publique n’avait plus, comme aujourd’hui, une indulgence morbide pour les crimes passionnels… la rupture n’en serait pas moins douloureuse.

Tant que les hommes auront les sentiments qu’ils sentent – et un changement politique et économique de la société ne nous semble pas suffisant pour les modifier radicalement –, l’amour produira en même temps de grandes joies et de grandes douleurs. On pourra les amoindrir et les atténuer en éliminant toutes les causes qui peuvent l’être, mais leur destruction complète est impossible.

Est-ce une raison pour ne pas accepter nos idées et en rester à l’état actuel ? On agirait comme celui qui, ne pouvant s’acheter des vêtements de luxe, voudrait être nu, ou celui qui, ne pouvant manger des ortolans tous les jours, renoncerait au pain, ou bien comme le médecin qui, face à l’impuissance de la science actuelle devant certaines maladies, refuserait de soigner ceux qui sont guérissables. Éliminons l’exploitation de l’homme par l’homme, combattons la prétention brutale du mâle qui se croit le maître de la femelle, combattons les préjugés religieux, sociaux et sexuels, assurons à tous les hommes et les enfants le bien-être et la liberté, propageons l’instruction, et nous pourrons nous réjouir à juste titre s’il ne reste d’autres maux que ceux de l’amour.

En tout cas, les malheureux en amour pourront chercher d’autres joies, car il n’y aura plus comme aujourd’hui que l’amour et l’alcool comme seules et uniques consolations de la plupart des êtres humains.

D’abord publié sous le titre « Amour et anarchie », La Questione Sociale, Paterson, États-Unis, 6 janvier 1900.

Vers l’anarchie

IL EST ASSEZ COURANT de croire que, du fait que nous nous disons révolutionnaires, nous entendons que l’avènement de l’anarchie doive se produire d’un seul coup, comme conséquence immédiate d’une insurrection qui abattrait violemment tout ce qui existe et apporterait des institutions vraiment nouvelles. À dire vrai, il ne manque pas de camarades qui conçoivent ainsi la révolution.

Ce malentendu explique pourquoi, parmi nos adversaires, beaucoup croient de bonne foi que l’anarchie est une chose impossible ; et cela explique aussi pourquoi certains camarades, voyant que l’anarchie ne peut venir soudainement étant donné les conditions morales actuelles des gens, vivent entre un dogmatisme qui les met en dehors de la vie réelle et un opportunisme qui leur fait pratiquement oublier qu’ils sont anarchistes et que, par voie de conséquence, ils doivent combattre pour l’anarchie.

Maintenant, il est certain que le triomphe de l’anarchie ne peut être l’effet d’un miracle pas plus qu’il ne peut se produire en contradiction avec la loi de l’évolution : que rien n’arrive sans cause suffisante, que rien ne peut se faire si la force nécessaire manque.

Si nous voulions remplacer un gouvernement par un autre, c’est-à-dire imposer notre volonté aux autres, il suffirait, pour cela, d’acquérir la force matérielle indispensable pour abattre les oppresseurs et nous mettre à leur place.

Mais, au contraire, nous voulons l’Anarchie, c’est-à-dire une société fondée sur un accord libre et volontaire, ne permettant à personne d’imposer sa volonté à autrui, laissant tous faire comme ils l’entendent et collaborer volontairement au bien-être général. Son triomphe ne sera définitif, universel, que lorsque tous les hommes ne voudront plus être commandés ni commander à d’autres, et qu’ils auront compris les avantages de la solidarité pour savoir organiser un système social dans lequel il n’y aura plus trace de violence et de coercition.

D’autre part, comme la conscience, la volonté, la capacité augmentent graduellement et ne peuvent trouver l’occasion et les moyens de se développer que dans la transformation graduelle du milieu et dans la réalisation des volontés au fur et à mesure qu’elles se forment et deviennent impérieuses, de même, l’anarchie ne s’instaurera que peu à peu pour s’intensifier et s’élargir toujours plus.

Il ne s’agit donc pas d’arriver à l’anarchie aujourd’hui, ou demain, ou dans dix siècles, mais de s’acheminer vers l’anarchie aujourd’hui, demain et toujours.

L’anarchie est l’abolition du vol et de l’oppression de l’homme par l’homme, c’est-à-dire l’abolition de la propriété individuelle et du gouvernement. L’anarchie est la destruction de la misère, des superstitions et de la haine. Donc, chaque coup porté aux institutions de la propriété individuelle et du gouvernement est un pas vers l’anarchie, de même que chaque mensonge dévoilé, chaque parcelle d’activité humaine soustraite au contrôle de l’autorité, chaque effort tendant à élever la conscience populaire, à augmenter l’esprit de solidarité et d’initiative et à égaliser les conditions sociales.

Le problème réside dans le fait de savoir choisir la voie qui réellement nous rapproche de la réalisation de notre idéal et de ne pas confondre les vrais progrès avec des réformes hypocrites qui, sous prétexte d’améliorations immédiates, tendent à dévier le peuple de la lutte contre l’autorité et le capitalisme, à paralyser son action, et à lui laisser espérer que quelque chose peut être obtenu de la bonté des patrons et des gouvernements. Le problème est de savoir employer la part de forces que nous avons et que nous acquérons de la façon la plus économique et la plus utile à notre but. Aujourd’hui, dans chaque pays, il y a un gouvernement qui impose la loi à tous, par la force brutale ; qui nous contraint tous à nous laisser exploiter et à maintenir, que cela nous plaise ou non, les institutions existantes ; qui empêche que les minorités puissent mettre en action leurs idées et que l’organisation sociale en général puisse être modifiée suivant les variations de l’opinion publique. Le cours régulier pacifique de l’évolution est arrêté par la violence, et c’est par la violence qu’il faudra lui ouvrir la route. C’est pour cela que nous voulons la révolution violente aujourd’hui et que nous la voudrons toujours ainsi, aussi longtemps que l’on voudra imposer à quelqu’un par la force une chose contraire à sa volonté. La violence gouvernementale supprimée, notre violence n’aurait plus sa raison d’être.

Nous ne pouvons pour le moment abattre le gouvernement existant, peut-être ne pourrons-nous pas empêcher demain que, sur les ruines du gouvernement actuel, un autre ne surgisse ; mais cela ne nous empêche pas aujourd’hui, de même que cela ne nous empêchera pas demain, de combattre n’importe quel gouvernement en refusant de nous soumettre à la loi chaque fois que cela nous est possible et d’opposer la force à la force.

Chaque fois que l’autorité est diminuée, chaque fois qu’une plus grande somme de liberté est conquise et non mendiée, c’est un progrès vers l’anarchie. Il en est de même, chaque fois aussi que nous considérons le gouvernement comme un ennemi avec lequel il ne faut jamais faire de trêve, après nous être bien convaincus que la diminution des maux engendrés par lui n’est possible que par la diminution de ses attributions et de sa force, et non par l’augmentation du nombre des gouvernants ou par le fait qu’ils soient élus par les gouvernés eux-mêmes.

Par gouvernement nous entendons tout homme ou groupement d’individus qui, au sein de l’État, des conseils, de la municipalité ou d’une association, ont le droit de faire la loi ou de l’imposer à ceux à qui elle ne plaît pas.

Nous ne pouvons pour le moment abolir la propriété individuelle, nous ne pouvons pour l’instant disposer des moyens de production nécessaires pour travailler librement ; peut-être ne le pourrons-nous pas encore lors d’un prochain mouvement insurrectionnel. Mais cela ne nous empêche pas aujourd’hui déjà, comme cela ne nous empêchera pas demain, de combattre continuellement le capitalisme. Chaque victoire, si minime soit-elle, des travailleurs sur le patronat, chaque effort contre l’exploitation, chaque parcelle de richesse soustraite aux propriétaires et mise à la disposition de tous, sera un progrès, un pas sur la voie de l’anarchie, comme chaque fait tendant à augmenter les exigences des ouvriers et à donner plus d’intensité à la lutte, toutes les fois que nous pourrons envisager ce que nous aurons gagné comme une victoire sur l’ennemi et non comme une concession dont nous devrions être reconnaissants, chaque fois que nous affirmerons notre volonté de reprendre par la force des acquis enlevés aux travailleurs par les propriétaires protégés par le gouvernement.

Une fois le droit de la force disparu de la société humaine, les moyens de production mis à la disposition de ceux qui veulent produire, le reste sera le résultat de l’évolution pacifique.

L’anarchie ne serait pas encore réalisée, ou elle ne le serait que pour ceux qui la veulent et seulement dans certains domaines, où le concours des non-anarchistes n’est pas indispensable. L’anarchie s’étendra ainsi, gagnant peu à peu les hommes et les choses, jusqu’à ce qu’elle englobe toute l’humanité et toutes les manifestations de la vie.

Une fois le gouvernement disparu, avec toutes les institutions nuisibles qu’il protège, une fois la liberté conquise pour tous ainsi que le droit aux instruments de travail, sans lequel la liberté est un mensonge, nous n’envisageons de détruire des choses qu’au fur et à mesure que nous pourrons les remplacer par d’autres.

Un exemple : le service de ravitaillement est mal fait dans la société actuelle, il s’effectue d’une façon anormale avec un grand gaspillage de force et de matériel, et seulement en vue des intérêts des capitalistes ; mais de quelque façon que s’opère la consommation, il serait absurde de vouloir désorganiser ce service, si nous ne sommes pas en mesure d’assurer l’alimentation du peuple plus logiquement et plus équitablement.

Il existe un service des postes, nous avons mille critiques à en faire, mais pour l’instant nous nous en servons pour envoyer nos lettres ou pour en recevoir, supportons-le donc comme il est, tant que nous n’aurons pas pu le corriger.

Il y a des écoles, hélas ! très mauvaises, pourtant nous ne voudrions pas que nos enfants y soient sans apprendre à lire ni à écrire, en attendant de pouvoir organiser assez d’écoles modèles pour tous.

Nous voyons donc que pour instaurer l’anarchie, il ne suffit pas d’avoir la force matérielle pour faire la révolution. Il faut aussi que les travailleurs, associés selon les diverses branches de production, soient en mesure d’assurer par eux-mêmes le fonctionnement de la vie sociale sans la participation des capitalistes et du gouvernement.

On peut constater de même que les idées anarchistes, loin d’être en contradiction avec les lois de l’évolution basées sur la science, comme le prétendent les socialistes scientifiques, sont des conceptions qui s’adaptent parfaitement à elles : c’est le système de l’expérimentation qui passe du terrain des recherches au champ des réalisations sociales.

La Questione Sociale, 9 décembre 1899.

Positions pratiques

L’organisation I

IL Y A DES ANNÉES que l’on discute beaucoup parmi les anarchistes de cette question. Et, comme il arrive souvent lorsqu’on discute passionnément de la recherche de la vérité, on assure ensuite avoir raison. Lorsque les discussions théoriques ne sont que des tentatives pour justifier une conduite inspirée par d’autres motifs, il se produit une grande confusion dans les idées et les termes.

Rappelons au passage, surtout pour nous en débarrasser, les simples questions de mots, qui ont parfois atteint les sommets du ridicule ; par exemple : « Nous ne voulons pas l’organisation, mais l’harmonisation », « Nous sommes opposés à l’association, mais nous admettons l’entente », « Nous ne voulons pas de secrétaire ou de caissier, parce que c’est un signe d’autoritarisme, mais nous chargeons un camarade de s’occuper du courrier et un autre de l’argent » ; et passons à la discussion sérieuse.

Si nous ne pouvons nous mettre d’accord, tâchons au moins de nous comprendre.

Et avant tout, distinguons, puisque la question est triple : l’organisation en général comme principe et condition de la vie sociale, aujourd’hui et dans la future société ; l’organisation du parti anarchiste et l’organisation des forces populaires, en particulier celle des masses ouvrières pour résister au gouvernement et au capitalisme.

Le besoin de l’organisation dans la vie sociale, je dirai qu’organisation et société sont presque synonymes, est une chose si évidente que l’on a de la peine à croire qu’elle ait pu être niée.

Pour nous en rendre compte, il faut rappeler quelle est la fonction spécifique, caractéristique du mouvement anarchiste, et comment les hommes et les partis sont sujets à se laisser absorber par la question qui les regarde le plus directement, en oubliant tout ce qui s’y rattache, en donnant plus d’importance à la forme qu’à la substance et, enfin, en ne voyant les choses que d’un côté en ne distinguant plus la réalité.

Le mouvement anarchiste a débuté comme une réaction contre l’autoritarisme dominant dans la société, de même que dans tous les partis et les organisations ouvrières, et cette réaction s’est progressivement accentuée avec toutes les révoltes contre les tendances autoritaires et centralistes.

Il était donc naturel que de nombreux anarchistes soient comme hypnotisés par cette lutte contre l’autorité et qu’ils combattent, pour contrecarrer l’influence de l’éducation autoritaire, tant l’autorité que l’organisation, dont elle est l’âme.

En vérité, cette fixation est arrivée au point de soutenir des choses vraiment incroyables. On a combattu toute sorte de coopération et d’accord, parce que l’association est l’antithèse de l’anarchie. On affirme que sans accords, sans obligations réciproques, chacun faisant ce qui lui passe par la tête sans même se soucier de ce que font les autres, tout serait spontanément en harmonie : car l’anarchie signifie que chacun doit se suffire à lui-même et faire lui-même tout ce dont il a envie, sans échange et sans travail en association. Ainsi, les chemins de fer pouvaient fonctionner très bien sans organisation, comme cela se passait en Angleterre ( !). La poste n’était pas nécessaire : quelqu’un de Paris, qui voulait écrire une lettre à Saint-Pétersbourg… pouvait la porter lui-même ( ! !), etc.

On dira que ce ne sont là que des bêtises, dont il ne vaut pas la peine de discuter. Oui, mais ces bêtises ont été dites, propagées et elles ont été accueillies par une grande partie des gens comme l’expression authentique des idées anarchistes. Elles servent toujours comme arguments à nos adversaires, bourgeois et non-bourgeois, pour remporter sur nous une facile victoire, et puis ces « bêtises » ne manquent pas de valeur, en tant qu’elles sont la conséquence de certaines prémisses et qu’elles peuvent servir de preuve expérimentale de la vérité ou, du moins, de ces prémisses.

Quelques individus, d’esprit limité mais pourvus d’un esprit logique puissant, quand ils ont accepté des prémisses, en tirent toutes les conséquences jusqu’au bout et, si la logique le veut ainsi, arrivent sans se démonter aux plus grandes absurdités, à la négation des faits les plus évidents. Mais d’autres plus cultivés et d’esprit plus large trouvent toujours moyen d’arriver à des conclusions plus ou moins raisonnables, même au prix d’entorses à la logique. Pour eux, les erreurs théoriques ont peu ou aucune influence sur la conduite pratique. En somme, jusqu’à ce qu’on n’ait pas renoncé à certaines erreurs fondamentales, on est toujours menacé par des personnes produisant des syllogismes à outrance, et on revient toujours au début.

Et l’erreur fondamentale des anarchistes adversaires de l’organisation est de croire qu’il n’y a pas de possibilité d’organisation sans autorité. Et une fois cette hypothèse admise, ils préfèrent renoncer à toute organisation plutôt qu’accepter un minimum d’autorité.

Maintenant, que l’organisation, c’est-à-dire l’association dans un but déterminé et avec les formes et les moyens nécessaires pour l’atteindre, soit nécessaire à la vie sociale, c’est une évidence pour nous. L’homme isolé ne peut même pas vivre comme un animal : il est impuissant (sauf dans les régions tropicales et lorsque la population est très dispersée) et ne peut se procurer sa nourriture ; il est incapable, sans aucune exception, d’avoir une vie supérieure à celle des animaux. Par conséquent, il est obligé de s’unir à d’autres hommes, comme l’évolution antérieure des espèces le montre, et il doit soit subir la volonté des autres (esclavage), soit imposer sa volonté aux autres (autoritarisme), soit vivre avec les autres en fraternel accord pour le plus grand bien de tous (association). Nul ne peut échapper à cette nécessité. Les anti-organisateurs les plus effrénés subissent non seulement l’organisation générale de la société où ils vivent, mais également dans leurs actes, leur révolte contre l’organisation, ils s’unissent, se divisent la tâche, s’organisent avec ceux qui partagent leurs idées, en utilisant les moyens que la société met à leur disposition, à condition que ce soient des faits réels et non de vagues aspirations platoniques.

Anarchie signifie société organisée sans autorité, en comprenant autorité comme la faculté d’imposer sa volonté. Cela entraîne aussi le fait inévitable et bénéfique que celui qui comprend mieux et sait faire une chose réussit à faire accepter plus facilement son opinion. Il sert de guide, en ce cas, aux moins capables que lui.

Selon nous, l’autorité non seulement n’est pas nécessaire à l’organisation sociale, mais loin de l’aider, elle peut la parasiter, gêner l’évolution et profiter à une classe donnée qui exploite et opprime les autres. Tant que dans une collectivité il y a harmonie d’intérêts, que personne ne peut frustrer les autres, il n’y a pas trace d’autorité. Elle apparaît avec la lutte intestine, la division en vainqueurs et vaincus, la force supérieure des uns confirmant leur victoire sur les autres.

C’est parce que nous avons cette opinion que nous sommes anarchistes. Dans le cas contraire, si nous affirmons qu’il ne peut y avoir d’organisation sans autorité, nous serons autoritaires. Mais nous préférons encore l’autorité qui entrave et gêne la vie, à la désorganisation qui la rend impossible.

Du reste, ce que nous serons nous importe peu. S’il est vrai que le machiniste, le chef de train et le chef de service doivent forcément avoir de l’autorité, ainsi que les camarades qui font pour tous un travail déterminé, les gens aimeront toujours mieux subir leur autorité plutôt que de voyager à pied. Si le courrier postal n’était que cette autorité, tout homme sain d’esprit l’accepterait plutôt que de porter lui-même ses lettres.

Alors, l’anarchie serait le rêve de quelques-uns, mais il ne pourrait jamais être réalisé.

L’Agitazione, Ancône, 4 juillet 1897.

L’organisation II

L’EXISTENCE D’UNE COLLECTIVITÉ organisée sans autorité, c’est-à-dire sans coercition, étant admise, sinon l’anarchie n’aurait pas de sens, venons-en à parler de l’organisation du parti anarchiste.

Même dans ce cas, l’organisation nous semble utile et nécessaire. Si le parti signifie l’ensemble des individus qui ont un but commun et s’efforcent de l’atteindre, il est naturel qu’ils s’entendent, unissent leurs forces, se partagent le travail et prennent toutes les mesures adéquates pour remplir cette tâche. Rester isolé, agissant ou voulant agir chacun pour soi sans s’entendre avec les autres, sans se préparer, sans unir en un faisceau puissant les faibles forces des isolés, signifie se condamner à la faiblesse, gaspiller son énergie en de petits actes inefficaces, perdre rapidement la foi dans le but et tomber dans l’inaction complète.

Mais cela semble tellement évident qu’au lieu d’en faire la démonstration, nous répondrons aux arguments des adversaires de l’organisation.

Et avant tout, il y a une objection, pour ainsi dire, préalable : « Mais de quel parti nous parlez-vous ? nous dit-on, nous n’en sommes pas un, nous n’avons pas de programme. »

Ce paradoxe signifie que les idées progressent et évoluent continuellement et qu’elles ne peuvent accepter un programme fixe, peut-être valable aujourd’hui, mais qui sera certainement dépassé demain.

Ce serait parfaitement juste s’il s’agissait d’étudiants qui cherchent le vrai, sans se soucier des applications pratiques. Un mathématicien, un chimiste, un psychologue, un sociologue peuvent dire qu’il n’y a pas de programme autre que celui de rechercher la vérité. Ils veulent connaître, mais pas faire quelque chose. Mais l’anarchie et le socialisme ne sont pas des sciences : ce sont des propositions, des projets que les anarchistes et les socialistes veulent mettre en pratique et qui, par conséquent, ont besoin d’être formulés en programmes déterminés. La science et l’art des constructions progressent chaque jour. Mais un ingénieur qui veut construire ou même démolir doit faire son plan, réunir ses moyens d’action et agir comme si la science et l’art s’étaient arrêtés au point où il les a trouvés au début de son travail. Il peut heureusement arriver qu’il puisse utiliser de nouvelles acquisitions faites au cours de son travail sans renoncer à la partie essentielle de son plan. Il se peut également que les nouvelles découvertes et les nouveaux moyens de l’industrie soient tels qu’il se voit dans l’obligation d’abandonner tout, et de recommencer de zéro. Mais en recommençant, il aura besoin de faire un nouveau plan basé sur ce qui est connu et acquis alors, il ne pourra concevoir et se mettre à exécuter une construction amorphe, avec des matériaux non composés, sous prétexte que demain la science pourrait suggérer des formes meilleures et l’industrie fournir des matériaux de meilleure composition.

Nous entendons par parti anarchiste l’ensemble de ceux qui veulent contribuer à réaliser l’anarchie, et qui, par conséquent, ont besoin de se fixer un but à atteindre et un chemin à parcourir. Nous laissons bien volontiers à leurs élucubrations transcendantales les amateurs de vérité absolue et de progrès continu, qui, ne mettant jamais leurs idées à l’épreuve des faits, finissent par ne rien faire ni découvrir.

L’autre objection est que l’organisation crée des chefs, une autorité. Si cela est vrai, s’il est vrai que les anarchistes sont incapables de se réunir et de se mettre d’accord entre eux sans se soumettre à une autorité, cela veut dire qu’ils sont encore très peu anarchistes. Avant de penser à établir l’anarchie dans le monde, ils doivent songer à se rendre capables eux-mêmes de vivre en anarchistes. Le remède n’est pas dans l’organisation, mais dans la conscience perfectible des membres.

Évidemment, si, dans une organisation, on laisse à quelques-uns tout le travail et toutes les responsabilités, si on subit ce que font certains sans mettre la main à la pâte et chercher à faire mieux, ces « quelques-uns » finiront, même s’ils ne le veulent pas, par substituer leur propre volonté à celle de la collectivité. Si, dans une organisation, tous les membres ne se préoccupent pas de penser, de vouloir comprendre et de se faire expliquer ce qu’ils ne comprennent pas, d’exercer sur tout et sur tous leurs facultés critiques et laissent à quelques-uns la responsabilité de penser pour tous, ces « quelques-uns » seront les chefs, les têtes pensantes et dirigeantes.

Mais, nous le répétons, le remède n’est pas dans l’absence d’organisation. Au contraire, dans les petites comme dans les grandes sociétés, à part la force brutale, dont il ne peut être question dans notre cas, l’origine et la justification de l’autorité résident dans la désorganisation sociale. Quand une collectivité a un besoin et que ses membres ne se sont pas organisés spontanément d’eux-mêmes pour y pourvoir, il surgit quelqu’un, une autorité qui pourvoit à ce besoin en se servant des forces de tous et en les dirigeant à sa guise. Si les rues sont peu sûres et que le peuple ne sait pas se défendre, il surgit une police qui, pour les quelques services qu’elle rend, se fait entretenir et payer, s’impose et tyrannise. S’il y a besoin d’un produit et que la collectivité ne sait pas s’entendre avec des producteurs éloignés pour se le faire envoyer en échange de produits du pays, un marchand apparaît pour profiter du besoin qu’ont les uns de vendre et les autres d’acheter, et il impose les prix qu’il veut aux producteurs et aux consommateurs.

Vous voyez que tout vient toujours de nous : moins nous avons été organisés, plus nous nous sommes trouvés sous la coupe de certains individus. Et il est normal qu’il en ait été ainsi.

Nous avons besoin d’être en relation avec les camarades des autres localités, de recevoir et de donner des nouvelles, mais chacun de nous ne peut pas correspondre avec tous les camarades. Si nous sommes organisés, nous chargeons des camarades de tenir la correspondance pour nous ; nous les changeons s’ils ne nous satisfont pas, et nous pouvons être au courant sans dépendre de la bonne volonté de quelques-uns pour avoir une information. Si, au contraire, nous sommes désorganisés, quelqu’un qui aurait les moyens et la volonté de correspondre concentrera dans ses mains tous les contacts, communiquera les nouvelles comme il lui plaît, à qui lui plaît. Et s’il a une activité et une intelligence suffisantes, il réussira, à notre insu, à donner au mouvement la direction qu’il veut, sans qu’il nous reste, nous la masse du parti, aucun moyen de contrôle ; sans que personne ait le droit de se plaindre, puisque cet individu agit pour son compte, sans mandat de personne et sans devoir ne rendre de comptes à personne de sa conduite.

Nous avons besoin d’avoir un journal. Si nous sommes organisés, nous pouvons réunir les moyens de le fonder et de le faire vivre, charger quelques camarades de le rédiger et en contrôler la direction. Les rédacteurs du journal lui donneront certainement, de façon plus ou moins nette, l’empreinte de leur personnalité, mais ce seront toujours des gens que nous aurons choisis et que nous pourrons remplacer. Si, au contraire, nous sommes désorganisés, quelqu’un qui a suffisamment d’esprit d’entreprise fera le journal pour son propre compte : il trouvera parmi nous les correspondants, les distributeurs, les abonnés, et nous fera servir ses desseins, sans que nous le sachions ou le voulions. Et nous, comme c’est souvent arrivé, nous accepterons ou soutiendrons ce journal, même s’il ne nous plaît pas, même si nous pensons qu’il est nuisible à notre cause, parce que nous serons incapables d’en faire un qui représente mieux nos idées.

Ainsi, l’organisation, loin de créer l’autorité, est le seul remède contre elle et le seul moyen pour que chacun de nous s’habitue à prendre une part active et consciente au travail collectif, et cesse d’être un instrument passif entre les mains des chefs.

Si rien ne se fait et s’il y a inaction, alors certes il n’y aura ni chef ni troupeau, ni commandant ni commandés ; mais alors la propagande, le parti et même la discussion sur l’organisation cesseront, ce qui, espérons-le, n’est l’idéal de personne…

Mais une organisation, dit-on, suppose l’obligation de coordonner sa propre action, celle des autres, donc de violer la liberté, de supprimer l’initiative. Il nous semble que ce qui vraiment enlève la liberté et rend impossible l’initiative, c’est l’isolement qui rend impuissant. La liberté n’est pas le droit abstrait, mais la possibilité de faire une chose. Cela est vrai pour nous comme pour la société en général. C’est dans la coopération des autres que l’homme trouve le moyen d’exercer son activité, sa puissance d’initiative.

Évidemment, l’organisation signifie la coordination des forces dans un but commun et l’obligation de ne pas faire des actions contraires à ce but. Mais quand il s’agit d’organisation volontaire, quand ceux qui en font partie ont vraiment le même but et sont partisans des mêmes moyens, l’obligation réciproque qui les engage tous réussit avantageusement à tous. Si l’un renonce à une de ses idées personnelles par égard à l’union, cela veut dire qu’il trouve plus avantageux de renoncer à une idée, que du reste il ne pourrait réaliser seul, plutôt que de se priver de la coopération des autres dans ce qu’il croit être de la plus grande importance.

Si, par la suite, un individu voit que personne, dans les organisations existantes, n’accepte ses idées et ses méthodes dans ce qu’elles ont d’essentiel et que, dans aucune, il ne peut développer sa personnalité comme il l’entend, alors il fera bien de rester en dehors. Mais alors, s’il ne veut pas rester inactif et impuissant, il devra chercher d’autres individus qui pensent comme lui, et se faire l’initiateur d’une nouvelle organisation.

Une autre objection, et c’est la dernière que nous aborderons, est qu’étant organisés, nous sommes plus exposés à la répression gouvernementale.

Il nous paraît, au contraire, que plus on est uni, plus on peut se défendre efficacement. En fait, chaque fois que la répression nous a surpris alors que nous étions désorganisés, elle nous a complètement mis en déroute et a anéanti notre travail précédent. Quand nous étions organisés, elle nous a fait plus de bien que de mal. Il en va de même en ce qui concerne l’intérêt personnel des individus : par exemple, dans les dernières répressions, les isolés ont été autant, et peut-être plus gravement, frappés que les organisés. C’est le cas, organisés ou non, des individus qui font de la propagande individuelle. Pour ceux qui ne font rien et cachent leurs convictions, le danger est certes minime, mais l’utilité qu’ils apportent à la cause commune l’est également.

Le seul résultat, du point de vue de la répression, qu’on obtient en étant désorganisé est d’autoriser le gouvernement à nous refuser le droit d’association et de rendre possibles de monstrueux procès pour associations délictueuses. Le gouvernement n’agirait pas de même envers des gens qui affirment hautement, publiquement, le droit et le fait d’être associés, et s’il l’osait, cela tournerait à son désavantage et à notre profit.

Du reste, il est naturel que l’organisation prenne les formes que les circonstances conseillent et imposent. L’important n’est pas tant l’organisation formelle que l’esprit d’organisation. Il peut y avoir des cas, pendant la fureur de la réaction, où il est utile de suspendre toute correspondance, de cesser toutes réunions : ce sera toujours un mal, mais si la volonté d’être organisé subsiste, si l’esprit d’association reste vif, si la période précédente d’activité coordonnée a multiplié les rapports personnels, produit de solides amitiés et créé un accord réel sur le plan des idées et des conduites entre les camarades, alors le travail des individus, même isolés, participera au but commun. Et on trouvera rapidement le moyen de se réunir de nouveau et de réparer le dommage subi.

Nous sommes comme une armée en guerre et nous pouvons, suivant le terrain et les mesures prises par l’ennemi, combattre en masse ou en ordre dispersé. L’essentiel est que nous nous considérions toujours membres de la même armée, que nous obéissions tous aux mêmes idées directrices et que nous soyons toujours prêts à nous réunir en colonnes compactes quand c’est nécessaire et quand on le peut.

Tout ce que nous avons dit s’adresse aux camarades qui sont réellement adversaires du principe de l’organisation. À ceux qui combattent l’organisation seulement parce qu’ils ne veulent pas y entrer, ou n’y sont pas acceptés, ou ne sympathisent pas avec les individus qui en font partie, nous disons : faites avec ceux qui sont d’accord avec vous une autre organisation. Certes, nous aimerions pouvoir être tous d’accord et réunir dans un faisceau puissant toutes les forces de l’anarchisme. Mais nous ne croyons pas dans la solidité des organisations faites à force de concessions et de sous-entendus, où il n’y a pas entre les membres de sympathie et d’accord réels. Mieux vaut être désunis que mal unis. Mais nous voudrions que chacun s’unisse avec ses amis et qu’il n’y ait pas de forces isolées, de forces perdues.

L’Agitazione, Ancône, 11 juillet 1897.

Un projet d’organisation anarchiste

UNE BROCHURE FRANÇAISE intitulée : « Plateforme d’organisation de l’Union générale des anarchistes (Projet) » me tombe entre les mains par hasard. (On sait qu’aujourd’hui les écrits non fascistes ne circulent pas en Italie.)

C’est un projet d’organisation anarchiste publié sous le nom d’un « Groupe d’anarchistes russes à l’étranger » et qui semble plus spécialement adressé aux camarades russes. Mais il traite de questions qui intéressent tous les anarchistes et, de plus, il est évident qu’il recherche l’adhésion des camarades de tous les pays, du fait même qu’il est écrit en français. De toute façon, il est utile d’examiner, pour les Russes comme pour tous, si le projet mis en avant est en harmonie avec les principes anarchistes et si sa réalisation sert vraiment la cause de l’anarchisme. Les raisons des promoteurs sont excellentes. Ils déplorent que les anarchistes n’aient pas eu et n’aient pas sur les événements de la politique sociale une influence proportionnelle à la valeur théorique et pratique de leur doctrine, comme à leur nombre, à leur courage, à leur esprit de sacrifice, et ils pensent que la principale raison de cet insuccès relatif est l’absence d’une organisation vaste, sérieuse, efficace.

Jusqu’ici, en principe, je peux être d’accord. L’organisation n’est que la pratique de la coopération et de la solidarité, elle est la condition naturelle, nécessaire de la vie sociale, elle est un fait inéluctable qui s’impose à tous tant dans la société humaine en général que dans tout groupe de personnes ayant un but commun à atteindre.

L’homme ne veut ni ne peut vivre isolé, il ne peut même pas devenir véritablement homme et satisfaire ses besoins matériels et moraux autrement qu’en société et avec la coopération de ses semblables. Il est donc fatal que tous ceux qui ne s’organisent pas librement, soit qu’ils ne le puissent, soit qu’ils n’en sentent pas la pressante nécessité, subissent l’organisation établie par d’autres individus ordinairement constitués en classes ou groupes dirigeants dans le but d’exploiter à leur propre avantage le travail d’autrui.

Et l’oppression millénaire des masses par un petit nombre de privilégiés a toujours été la conséquence de l’incapacité de la plupart des individus à s’entendre, à s’organiser sur la base de la communauté d’intérêts et de sentiments avec les autres travailleurs pour produire, pour mettre à profit les biens et pour, éventuellement, se défendre des exploiteurs et oppresseurs. L’anarchisme résout cette situation par son principe fondamental d’organisation libre créée et maintenue par la libre volonté des associés sans aucune espèce d’autorité, c’est-à-dire sans qu’aucun individu ait le droit d’imposer aux autres sa propre volonté.

Il est donc naturel que les anarchistes cherchent à appliquer à leur vie privée et à la vie de leur parti ce même principe sur lequel, d’après eux, devrait être fondée toute la société humaine.

Certaines polémiques laisseraient supposer qu’il y a des anarchistes réfractaires à toute organisation ; mais, en réalité, les nombreuses, les trop nombreuses discussions que nous avons sur ce sujet, même quand elles sont obscurcies par des questions de mots ou envenimées par des questions de personnes, ne concernent, au fond, que le mode et non le principe d’organisation.

C’est ainsi que des camarades, qui se disent les plus opposés à l’organisation, s’organisent comme les autres et souvent mieux que les autres quand ils veulent sérieusement faire quelque chose. La question, je le répète, est tout entière dans l’application.

Je devrais donc regarder avec sympathie l’initiative de ces camarades russes, convaincu comme je le suis qu’une organisation plus générale, mieux élaborée, plus constante que celles qui ont été jusqu’ici réalisées par les anarchistes, serait tout au moins indubitablement un élément de force et de succès importants, un puissant moyen de faire valoir nos idées. Et cela même si elle n’arrivait pas à éliminer toutes les erreurs, toutes les insuffisances, peut-être inévitables dans un mouvement qui, comme le nôtre, devance les situations. Cette raison entraîne l’incompréhension, l’indifférence et souvent l’hostilité de la majorité des gens.

Je crois surtout nécessaire et urgent que les anarchistes s’organisent pour influer sur la marche que suivent les masses dans leur lutte pour les améliorations et l’émancipation. Aujourd’hui, la plus grande force de transformation sociale est le mouvement ouvrier (mouvement syndical) et de sa direction dépend en grande partie le cours que prendront les événements et le but auquel arrivera la prochaine révolution. Par leurs organisations, fondées pour la défense de leurs intérêts, les travailleurs acquièrent la conscience de l’oppression sous laquelle ils se trouvent et de l’antagonisme qui les sépare de leurs patrons. Ils commencent à aspirer à une vie supérieure, ils s’habituent à la lutte collective et à la solidarité et peuvent réussir à conquérir toutes les améliorations compatibles avec le régime capitaliste et étatique. Ensuite, lorsque le conflit deviendra insoluble, ce sera soit la révolution, soit la réaction.

Les anarchistes doivent reconnaître l’utilité et l’importance du mouvement syndical, ils doivent en favoriser le développement et en faire un des leviers de leur action, s’efforçant que la coopération du syndicalisme et des autres forces de progrès aboutissent à une révolution sociale qui entraîne la suppression des classes, la liberté totale, l’égalité, la paix et la solidarité entre tous les êtres humains. Ce serait une illusion funeste que de croire, comme beaucoup le font, que le mouvement ouvrier aboutira de lui-même, en vertu de sa nature même, à une telle révolution. Bien au contraire, dans tous les mouvements fondés sur des intérêts matériels et immédiats (et l’on ne peut établir sur d’autres fondements un vaste mouvement ouvrier), il faut le ferment, la poussée, le travail préparatoire de personnes ayant un idéal qui combattent et se sacrifient en vue d’un idéal à venir. Sans ce levier, tout mouvement tend fatalement à s’adapter aux circonstances, engendre l’esprit conservateur, la crainte des changements chez ceux qui réussissent à obtenir des conditions meilleures ; et il crée souvent de nouvelles classes privilégiées qui s’efforcent de faire supporter, de consolider l’état de choses que l’on voudrait abattre.

D’où la pressante nécessité d’organisations proprement anarchistes qui, à l’intérieur comme en dehors des syndicats, luttent pour la réalisation intégrale de l’anarchisme et cherchent à stériliser tous les germes de corruption et de réaction.

Mais il est évident que pour atteindre leur but, les organisations anarchistes doivent, dans leur constitution et dans leur fonctionnement, être en harmonie avec les principes de l’anarchie.

Il faut donc qu’elles ne soient en rien imprégnées d’esprit autoritaire, qu’elles sachent concilier la libre action des individus avec la nécessité et le plaisir de la coopération, qu’elles servent à développer la conscience et la capacité d’initiative de leurs membres et soient un moyen éducatif dans le milieu où elles opèrent, ainsi qu’une préparation morale et matérielle à l’avenir désiré.

Le projet en question répond-il à ces exigences ? Je crois que non. Je trouve qu’au lieu de faire naître chez les anarchistes un plus grand désir de s’organiser, il semble fait pour confirmer le préjugé de beaucoup de camarades qui pensent que s’organiser, c’est se soumettre à des chefs, adhérer à un organisme autoritaire, centralisateur, étouffant toute libre initiative.

En effet, on trouve dans ce projet les propositions que quelques-uns, contre l’évidence et malgré nos protestations, s’obstinent à attribuer à tous les anarchistes qualifiés d’organisateurs.

Examinons cela :

Tout d’abord, il me semble que c’est une idée fausse (et en tout cas irréalisable) de réunir tous les anarchistes dans une « Union générale », c’est-à-dire, ainsi que le précise le projet, en une seule collectivité révolutionnaire active.

En tant qu’anarchistes, nous pouvons tous nous considérer dans un même parti si, par le mot « parti », on entend l’ensemble de tous ceux qui sont d’un même côté, ont les mêmes aspirations générales, combattent, d’une manière ou d’une autre, pour le même objectif, des adversaires et des ennemis communs. Mais cela ne veut pas dire qu’il soit possible, et peut-être n’est-il pas désirable, de nous réunir tous en une même association. Les milieux et les conditions de lutte diffèrent trop, les différents modes d’action que se partagent les préférences des uns et des autres sont trop nombreux, et trop nombreuses aussi les différences de tempérament et les incompatibilités personnelles pour qu’une union générale réalisée sérieusement ne devienne pas un obstacle aux activités individuelles et peut-être même une cause des plus dures luttes intestines, plutôt qu’un moyen pour coordonner et totaliser les efforts de tous.

Comment, par exemple, pourrait-on organiser de la même manière et avec les mêmes personnes une association publique faite pour la propagande et l’agitation au milieu des masses, et une société secrète, contrainte par les conditions politiques où elle agit à cacher à l’ennemi ses buts, ses moyens, ses membres ? Comment la même tactique pourrait-elle être adoptée par les éducationnistes persuadés qu’il suffit de la propagande et de l’exemple de quelques-uns pour transformer graduellement les individus et, par conséquent, la société, et les révolutionnaires convaincus de la nécessité d’abattre par la violence une situation qui ne se maintient que par la violence, afin de créer, contre la violence des oppresseurs, les conditions nécessaires au libre exercice de la propagande et à l’application pratique des conquêtes idéales ? Et comment garder unis des gens qui, pour des raisons particulières, ne s’aiment pas et qui, pourtant, peuvent également être de bons militants pour l’anarchisme ?

D’autre part, les auteurs du projet déclarent « inepte » l’idée de créer une organisation réunissant les représentants des diverses tendances de l’anarchisme. Ils disent que : « Une telle organisation, ayant incorporé des éléments théoriquement et pratiquement hétérogènes, ne serait qu’un assemblage mécanique d’individus concevant d’une façon différente toutes les questions du mouvement anarchiste, assemblage qui se désagrégerait infailliblement, à la première épreuve de la vie. »

C’est très bien. Mais alors, s’ils reconnaissent l’existence des anarchistes des autres tendances, ils devront leur laisser aussi le droit de s’organiser à leur tour et de travailler pour l’anarchie de la façon qu’ils croient la meilleure. Ou bien prétendront-ils mettre hors de l’anarchisme, excommunier, tous ceux qui n’acceptent pas leur programme ? Ils disent bien vouloir regrouper en une seule organisation tous les éléments sains du mouvement libertaire, naturellement ils auront tendance à juger sains seulement ceux qui pensent comme eux. Mais que feront-ils des éléments malsains ?

Il y a certainement parmi ceux qui se disent anarchistes, comme dans toute collectivité humaine, des personnes de différentes valeurs et, qui pis est, il en est qui font circuler au nom de l’anarchisme des idées qui n’ont avec lui que de bien douteuses affinités. Mais comment éviter cela ? La vérité anarchiste ne peut et ne doit pas devenir le monopole d’un individu ou d’un comité. Elle ne peut pas dépendre des décisions de majorités réelles ou effectives. Il est nécessaire et suffisant que tous aient et exercent le droit de libre critique et que chacun puisse soutenir ses idées et choisir ses compagnons. Les faits jugeront en dernière instance et donneront raison à ceux qui l’ont.

Abandonnons donc l’idée de réunir tous les anarchistes en une seule organisation, considérons cette « Union générale » que nous proposent les Russes comme ce qu’elle est en réalité : l’union d’un certain nombre d’anarchistes, et voyons si le mode d’organisation proposé est conforme aux principes et aux méthodes anarchistes et s’il peut aider au triomphe de l’anarchisme.

Une fois de plus, il me semble que non.

Je ne mets pas en doute les intentions anarchistes sincères de ces camarades russes. Ils veulent réaliser le communisme anarchiste et cherchent la manière d’y arriver le plus vite possible. Mais il ne suffit pas de vouloir une chose, il faut encore employer les moyens opportuns pour l’obtenir, de même que pour aller à un endroit, il faut prendre la route qui y conduit, sous peine d’arriver à un lieu très différent. Or, toute l’organisation proposée étant du type autoritaire, non seulement elle ne faciliterait pas le triomphe du communisme anarchiste, mais elle fausserait l’esprit anarchiste et aurait des résultats contraires à ceux que ses organisateurs en attendent.

En effet, cette « Union générale » consisterait en autant d’organisations partielles qu’il y aurait de secrétariats pour en diriger idéologiquement le travail politique et technique. Et pour coordonner l’activité de toutes les organisations adhérentes, il y aurait un comité exécutif de l’Union chargé d’appliquer les décisions prises par l’Union et de « la conduite idéologique et organisationnelle de l’activité des organisations conformément à l’idéologie et à la ligne tactique générale de l’Union ».

Est-ce là de l’anarchisme ? C’est, à mon avis, un gouvernement et une Église. Il y manque, il est vrai, la police et les baïonnettes, comme les fidèles disposés à accepter l’idéologie dictée, mais cela signifie simplement que ce gouvernement serait un gouvernement impuissant et impossible, et que cette Église serait une pépinière de schismes et d’hérésie. L’esprit, la tendance restent autoritaires et l’effet éducatif serait toujours anti-anarchiste.

Voyez si ce n’est pas vrai : « L’organe exécutif du mouvement libertaire général, l’Union anarchiste [se dressant décisivement contre la tactique de l’individualisme irresponsable] introduit dans ses rangs le principe de la responsabilité collective : toute l’Union sera responsable de l’activité révolutionnaire et politique de chaque membre ; de même, chaque membre sera responsable de l’activité révolutionnaire et politique de toute l’Union. »

Et après cette négation absolue de toute indépendance individuelle, de toute liberté d’initiative et d’action, les promoteurs, se souvenant d’être anarchistes, se disent fédéralistes et tonnent contre la centralisation, dont « les résultats naturels inévitables de ce système sont l’asservissement et la mécanisation de la vie sociale et de celle des partis ».

Mais si l’Union est responsable de ce que fait chacun de ses membres, comment laisser à chaque membre en particulier et aux différents groupes la liberté d’appliquer le programme commun de la façon qu’ils jugent la meilleure ? Comment peut-on être responsable d’un acte si l’on n’a pas la faculté de l’empêcher ? Donc l’Union, et pour elle le comité exécutif, devrait surveiller l’action de tous les membres en particulier et leur prescrire ce qu’ils ont à faire ou à ne pas faire, et comme le désaveu du fait accompli n’atténue pas une responsabilité formellement acceptée d’avance, personne ne pourrait faire quoi que ce soit avant d’en avoir obtenu l’approbation, la permission du comité. Et, d’autre part, un individu peut-il accepter la responsabilité des actes d’une collectivité avant de savoir ce qu’elle fera, et comment peut-il l’empêcher de faire ce qu’il désapprouve ?

De plus, les auteurs du projet disent que c’est l’Union qui veut et dispose. Mais quand on dit volonté de l’Union, entend-on volonté de tous ses membres ? En ce cas, pour que l’Union puisse agir, il faudrait que tous ses membres, sur toutes les questions, aient toujours exactement la même opinion. Or, s’il est naturel que tous soient d’accord sur les principes généraux et fondamentaux, sans quoi ils ne se seraient pas unis, on ne peut supposer que des êtres pensants soient tous et toujours du même avis sur ce qu’il convient de faire en toutes circonstances, et sur le choix des personnes à qui confier la charge d’exécuter et de diriger.

En réalité, c’est ce qui ressort du texte même du projet : par volonté de l’Union on ne peut entendre que la volonté de la majorité, volonté exprimée par des congrès qui nomment et contrôlent le comité exécutif et décident sur toutes les questions importantes. Les congrès, naturellement, seraient composés de représentants élus à la majorité dans chaque groupe adhérent, et ces représentants décideraient de ce qu’il faudrait faire, toujours à la majorité des voix. Donc, dans la meilleure hypothèse, les décisions seraient prises par une majorité de majorités qui pourrait fort bien, en particulier quand les opinions en présence seraient plus de deux, ne plus représenter qu’une minorité.

Il faut, en effet, remarquer que dans les conditions où vivent et luttent les anarchistes, leurs congrès sont encore moins représentatifs que ne le sont les parlements bourgeois. Le contrôle des anarchistes sur les organes exécutifs, si ceux-ci ont un pouvoir autoritaire, se produit rarement à temps et de manière efficace. Dans la pratique, la personne qui assiste aux congrès anarchistes s’y trouve parce qu’elle le veut et le peut, qu’elle a trouvé l’argent nécessaire et qu’elle n’est pas empêchée par des mesures policières. On y rencontre autant d’individus, qui ne représentent qu’eux-mêmes ou un petit nombre d’amis, que de ceux qui portent réellement les opinions et les désirs d’une nombreuse collectivité. Et sauf les précautions à prendre contre les traîtres et les espions, et aussi à cause de ces précautions nécessaires, une sérieuse vérification des mandats et de leur valeur est impossible.

De toute façon, nous sommes en plein système majoritaire, en plein parlementarisme.

On sait que les anarchistes n’admettent pas le gouvernement de la majorité (démocratie), pas plus qu’ils n’admettent le gouvernement d’un petit nombre (aristocratie, oligarchie, ou dictature de classe ou de parti) ni celui d’un seul (autocratie, monarchie, ou dictature personnelle).

Les anarchistes ont fait mille fois la critique du gouvernement dit « de majorité » qui, dans l’application pratique, conduit toujours à la domination d’une petite minorité.

Faudra-t-il la refaire encore une fois à l’usage de nos camarades russes ?

Certes, les anarchistes reconnaissent que, dans la vie collective, il est souvent nécessaire que la minorité se conforme à l’avis de la majorité. Quand il est visiblement nécessaire ou utile de faire quelque chose et qu’il faut que tous y participent, le petit nombre doit sentir la nécessité de s’adapter à la volonté du grand nombre. D’ailleurs, en général, pour vivre ensemble en paix et sous un régime d’égalité, il faut que tous soient animés d’un esprit d’entente, de tolérance, de souplesse. Mais cette adaptation d’une partie des adhérents à l’autre partie doit être réciproque, volontaire. Elle doit dériver de la conscience de la nécessité et de la volonté de chacun de ne pas paralyser la vie sociale par son obstination.

Elle ne doit pas être imposée comme principe et comme règle statutaire. C’est un idéal qui, peut-être, dans la pratique de la vie sociale générale, sera difficile à réaliser de façon absolue, mais il est certain que tout groupement humain est d’autant plus voisin de l’anarchie que l’accord entre la minorité et la majorité est plus libre, plus spontané et imposé seulement par la nature des choses.

Donc, si les anarchistes nient à la majorité le droit de gouverner dans la société humaine générale, où l’individu est pourtant contraint d’accepter certaines restrictions parce qu’il ne peut s’isoler sans renoncer aux conditions de la vie humaine, s’ils veulent que tout se fasse par libre accord entre tous, comment serait-il possible qu’ils adoptent le gouvernement de la majorité dans leurs associations essentiellement libres et volontaires, et qu’ils commencent par déclarer qu’ils se soumettront aux décisions de la majorité avant même de savoir ce qu’elles seront ?

Que l’anarchie, l’organisation libre sans domination de la majorité sur la minorité et vice-versa, soit qualifiée, par ceux qui ne sont pas anarchistes, d’utopie irréalisable ou seulement réalisable dans un très lointain avenir, cela se comprend, mais il est inconcevable que ceux qui professent des idées anarchistes et voudraient réaliser l’anarchie ou, tout au moins, s’en approcher sérieusement aujourd’hui plutôt que demain, que ceux-là mêmes renient les principes fondamentaux de l’anarchisme dans l’organisation même par laquelle ils se proposent de combattre pour son triomphe.

Une organisation anarchiste doit, selon moi, être établie sur des bases bien différentes de celles que nous proposent ces camarades russes.

Pleine autonomie, pleine indépendance et, par conséquent, pleine responsabilité des individus et des groupes ; libre accord entre ceux qui croient utile de s’unir pour coopérer à une œuvre commune, devoir moral de maintenir les engagements pris et de ne rien faire qui soit en contradiction avec le programme accepté.

C’est sur ces bases que les formes pratiques, les instruments aptes à donner une vie réelle à l’organisation s’adaptent : les groupes, fédérations de groupes, fédérations de fédérations, réunions, congrès, comités chargés de la correspondance ou d’autres fonctions. Mais tout cela doit être fait librement, de manière à ne pas entraver la pensée et l’initiative des individus, et seulement pour donner plus de portée à des effets qui seraient impossibles ou à peu près inefficaces s’ils étaient isolés.

De cette manière, les congrès, dans une organisation anarchiste, tout en souffrant, en tant que corps représentatifs, de toutes les imperfections que j’ai signalées, sont exempts de tout autoritarisme parce qu’ils ne font pas la loi, n’imposent pas aux autres leurs propres délibérations, ils servent à maintenir et à étendre les rapports personnels entre les camarades les plus actifs, à résumer et provoquer l’étude de programmes sur les voies et moyens d’action, à faire connaître à tous la situation des diverses régions et l’action la plus urgente en chacune d’elles, à formuler les diverses opinions des anarchistes et à en faire une sorte de statistique. Les décisions des congrès ne sont pas des règles obligatoires, mais des suggestions, des conseils, des propositions à soumettre à tous les intéressés, elles ne deviennent obligatoires et exécutives que pour ceux qui les acceptent et tant qu’ils les acceptent. Les organes administratifs qu’ils nomment, commission de correspondance, etc., n’ont aucun pouvoir de direction, ne prennent d’initiatives que pour le compte de ceux qui sollicitent et approuvent ces initiatives, n’ont aucune autorité pour imposer leurs propres vues, qu’ils peuvent assurément soutenir et propager en tant que groupes de camarades, mais qu’ils ne peuvent pas présenter comme opinion officielle de l’organisation. Ils publient les résolutions des congrès et les opinions et les propositions que les groupes et les individus leur communiquent. Ils sont utiles à qui veut s’en servir pour des relations plus faciles entre les groupes et pour la coopération entre ceux qui sont d’accord sur diverses initiatives, mais libre à chacun de correspondre directement avec qui bon lui semble ou de se servir d’autres comités nommés par des groupements spéciaux.

Dans une organisation anarchiste, chaque membre peut défendre toutes les opinions et employer toutes les tactiques qui ne sont pas en contradiction avec les principes acceptés et ne nuisent pas à l’activité des autres. En tous les cas, une organisation donnée dure aussi longtemps que les raisons d’union sont plus fortes que les raisons de dissolution, dans le cas contraire, elle se dissout et laisse place à d’autres groupements plus homogènes.

Certes, la durée et la permanence d’une organisation sont conditionnées au succès dans la longue lutte que nous avons à soutenir et, d’autre part, il est naturel que toute institution aspire, par instinct, à durer indéfiniment. Mais la durée d’une organisation libertaire doit être la conséquence de l’affinité spirituelle de ses membres et des possibilités d’adaptation de sa constitution aux changements des circonstances ; quand elle n’est plus capable d’une mission utile, le mieux est qu’elle meure.

Ces camarades russes trouveront peut-être qu’une organisation telle que je la conçois et telle qu’elle a déjà été réalisée, plus ou moins bien, à différentes époques, est de peu d’efficacité.

Je comprends que ces camarades sont obsédés par le succès des bolcheviks dans leur pays. Ils voudraient, comme eux, réunir les anarchistes en une sorte d’armée disciplinée qui, sous la direction idéologique et pratique de quelques chefs, marche unie à l’assaut des régimes actuels et qui, après la victoire matérielle, dirige la constitution de la nouvelle société. Et peut-être est-il vrai qu’avec ce système, en admettant que des anarchistes s’y prêtent et que les chefs soient des hommes de génie, notre force matérielle deviendrait plus grande. Mais pour quels résultats ? Est-ce qu’il n’arriverait pas à l’anarchisme ce qui s’est passé en Russie avec le socialisme et le communisme ?

Ces camarades sont impatients d’arriver au succès, nous le sommes aussi, mais il ne faut pas, pour vivre et vaincre, renoncer aux raisons de la vie et dénaturer le caractère de l’éventuelle victoire. Nous voulons combattre et vaincre, mais comme anarchistes et au moyen de l’anarchie.

Il Risveglio anarchico, n° 728, 1er octobre 1927, p. 1-2 ; et n° 729, 15 octobre 1927, p. 1-2.

À propos de la « Plateforme »

Lettre de Nestor Makhno à Errico Malatesta

Cher camarade Malatesta,

J’ai lu votre réponse au projet de « Plateforme d’organisation d’une Union générale des anarchistes », projet publié par le groupe des anarchistes russes à l’étranger.

J’ai l’impression ou bien que vous avez mal compris le projet de la « Plateforme » ou bien que votre refus de reconnaître la responsabilité collective dans l’action révolutionnaire et le rôle directeur que les forces anarchistes doivent y jouer provient d’une conception profonde de l’essence même de l’anarchisme qui vous porte à négliger ce principe de responsabilité.

C’est pourtant un principe fondamental, guide de chacun de nous dans sa façon de comprendre l’idée anarchiste, dans la volonté de la faire pénétrer les masses, dans son esprit de sacrifice. C’est grâce à lui qu’un homme peut s’engager sur la voie révolutionnaire et en entraîner d’autres. Sans lui, aucun révolutionnaire ne saurait avoir ni la force, ni la volonté, ni l’intelligence nécessaires pour supporter le spectacle de la misère sociale, encore moins pour la combattre. C’est en s’inspirant de la responsabilité collective que les révolutionnaires de tous les temps et de toutes les écoles ont groupé leurs forces. C’est sur elle qu’ils fondaient l’espoir que leurs révoltes partielles, les révoltes qui sèment le chemin des opprimés, ne seraient pas vaines, que les exploités comprendraient les applications convenables à l’époque et s’en aideraient pour chercher de nouvelles voies à leur émancipation.

Vous-même, cher Malatesta, vous reconnaissez la responsabilité individuelle du révolutionnaire anarchiste. Plus encore : vous l’avez préconisée pendant toute votre vie de militant. C’est ainsi du moins que je le comprends d’après vos écrits sur l’anarchisme. Mais vous niez la nécessité et l’utilité de la responsabilité collective pour ce qui est des tendances et des actions du mouvement anarchiste dans son ensemble. La responsabilité collective vous effraie puisque vous la refusez.

Pour moi, qui ai pris l’habitude de regarder bien en face les réalités de notre mouvement, votre négation de la responsabilité collective me paraît non seulement sans fondement, mais dangereuse pour la révolution sociale dans laquelle il vous faudra bien tenir compte de l’expérience afin de livrer une bataille décisive contre tous nos ennemis à la fois. Or l’expérience des batailles révolutionnaires passées me conduit, hors de toute imitation, à croire que, quels que soient les événements révolutionnaires, ils exigeront qu’on leur donne de sérieuses directives, tant idéologiques que tactiques. Par conséquent, seul un esprit collectif sain et dévoué à l’anarchisme peut exprimer les exigences du moment, au moyen d’une volonté collectivement responsable. Aucun de nous n’a le droit d’esquiver cette part de responsabilité. Au contraire, si elle a été jusqu’ici ignorée dans les rangs anarchistes, il lui faut maintenant devenir, pour nous anarcho-communistes, un article de notre programme théorique et pratique.

Seul l’esprit collectif de ses militants et leur responsabilité collective permettra à l’anarchisme moderne d’éliminer de ses milieux l’idée historiquement fausse d’après laquelle l’anarchisme ne pourrait servir de guide, ni idéologiquement ni pratiquement, aux masses laborieuses en période révolutionnaire et, par conséquent, n’aurait pas de responsabilité d’ensemble.

Je ne m’arrêterai pas, dans cette lettre, aux autres parties de votre exposé contre le projet de « Plateforme », telles celles où vous y voyez « une Église et une autorité sans police ». Je vous dirai seulement ma surprise de vous voir recourir à un tel argument dans votre critique de la « Plateforme ». J’y ai beaucoup réfléchi et je ne puis me ranger à votre avis, pas plus que vous donner raison.

Non, vous n’avez pas raison ! Et parce que je ne suis pas d’accord avec votre réfutation faite à l’aide d’arguments trop faciles, je me crois fondé à vous poser les questions suivantes :

(1) L’anarchisme doit-il prendre une part de responsabilité dans la lutte des travailleurs contre leurs oppresseurs, le capitalisme et son valet l’État ? Et si non, pourquoi ? Si oui, les anarchistes doivent-ils travailler en vue de permettre à leur mouvement d’exercer son influence sur la base même de l’ordre social existant ?

(2) L’anarchisme peut-il, dans l’état de désorganisation dans lequel il se débat actuellement, exercer une influence, soit idéologique ou pratique, sur les formes sociales et la lutte de la classe travailleuse ?

(3) Quels sont les moyens dont doit se servir l’anarchisme en dehors de la révolution, et quels sont ceux dont il dispose pour démontrer et affirmer ses conceptions constructives ?

(4) L’anarchisme a-t-il besoin d’organisations propres permanentes, étroitement liées entre elles par l’unité de but et d’action pour parvenir à ses fins ?

(5) Que doivent comprendre les anarchistes sous le terme « institutions à réaliser » en vue de garantir à la société son libre développement ?

(6) L’anarchisme peut-il, dans la société communiste conçue par lui, se passer d’institutions sociales ? Si oui, par quels moyens ? Si non, lesquelles doit-il reconnaître et utiliser, et quels noms leur donnera-t-il pour les concrétiser ? Les anarchistes doivent-ils assumer un rôle dirigeant et, par conséquent, responsable ou se borner à être des auxiliaires irresponsables ?

Votre réponse, cher camarade Malatesta, serait pour moi d’une grande importance pour deux raisons. Elle me permettrait d’abord de mieux comprendre votre façon de voir concernant la question d’organisation des forces anarchistes et du mouvement en général. Ensuite, soyons francs : votre opinion est acceptée d’emblée par la plupart des anarchistes et sympathisants sans aucune discussion, car c’est celle d’un militant éprouvé, resté toute sa vie inébranlablement attaché à son poste de libertaire. Il dépend donc de votre attitude, dans une certaine mesure, que soit ou ne soit pas abordée une étude complète des questions urgentes que notre époque pose à notre mouvement et, par conséquent, que sa croissance ralentisse ou qu’il prenne un nouvel essor. Notre mouvement ne gagnera rien à rester dans la stagnation passée et présente. Au contraire, il est urgent, devant les événements qui approchent, de le rendre apte à jouer son rôle, avec toutes ses chances.

Je compte bien sur votre réponse.

Avec mon salut, révolutionnaire,

Nestor Makhno

Le Réveil anarchiste, Genève, 14 décembre 1929, n° 785, p. 2. La traduction a été revue. Le texte original russe n’a pas été conservé.


Réponse à Nestor Makhno

Cher camarade,

Enfin, j’ai pu avoir la lettre que vous m’avez adressée, il y a plus d’un an, à propos de ma critique du « Projet d’organisation d’une Union générale des anarchistes », publiée par le groupe des anarchistes russes à l’étranger et connu dans notre mouvement sous le nom de « Plateforme ».

Vous aurez sans doute compris, connaissant ma situation, pourquoi je ne répondais pas. Je ne puis participer, ainsi que je le voudrais, à la discussion des questions qui nous intéressent le plus, parce que la censure ne me fait pas parvenir les publications qu’elle considère comme subversives ni les lettres se rapportant à des arguments politiques et sociaux. Ce n’est qu’à de longs intervalles et par un heureux hasard que me parvient l’écho affaibli de ce que les camarades écrivent ou font. Ainsi, j’ai su que la « Plateforme » et la critique que j’en ai faite ont été très discutées, mais je n’ai rien appris ou presque de ce qui en a été dit ; et votre lettre est le premier écrit s’y rapportant qu’il m’est donné de voir.

Si nous pouvions correspondre librement, je vous prierais, avant d’entamer la discussion, d’expliquer vos conceptions, qui, peut-être à cause d’une mauvaise traduction du russe en français, me semblent sur quelques points plutôt obscures. Ma situation étant ce qu’elle est, je vous réponds pour autant que je vous ai compris, et je m’en rapporte à l’espoir qu’il me sera donné de voir votre réplique.

Vous vous êtes étonné que je ne puisse admettre le principe de la responsabilité collective, que vous jugez un principe fondamental qui a guidé et doit guider les révolutionnaires passés, présents et futurs.

À mon tour je me demande que peut bien signifier, dans la bouche d’un anarchiste, cette expression de « responsabilité collective » ?

Je sais qu’entre militaires, il est d’usage de décimer un corps de soldats qui s’est révolté ou s’est mal comporté en présence de l’ennemi en fusillant indistinctement ceux désignés par le sort. Je sais que les chefs d’armée n’ont guère de scrupule à détruire un village ou une ville et à massacrer toute une population, enfants compris, parce que quelqu’un a cherché à résister à l’invasion. Je sais qu’à toutes les époques, les gouvernements se sont différemment servis, à titre de menace et en l’appliquant, du système de la responsabilité collective pour écraser les rebelles, exiger les impôts, etc. Et je comprends qu’il y ait là un moyen efficace d’intimidation et d’oppression.

Mais comment peut-on parler de responsabilité collective entre hommes qui luttent pour la liberté et la justice, et lorsqu’il ne peut s’agir que de responsabilité morale, qu’elle soit ou non suivie de sanctions matérielles ? !

Si, par exemple, au cours d’un assaut contre une force armée ennemie, mon voisin se conduit comme un lâche, nous pouvons tous en subir les conséquences, mais la honte retombera exclusivement sur celui qui n’a pas eu le courage d’être à son poste. Si, lors d’une conspiration, l’un des membres trahit et fait emprisonner ses camarades, les trahis seront-ils responsables de la trahison ?

La « Plateforme » dit : « [T]oute l’Union sera responsable de l’activité révolutionnaire et politique de chaque membre ; de même, chaque membre sera responsable de l’activité révolutionnaire et politique de toute l’Union. »

Peut-on concilier cela avec les principes d’autonomie et de libre initiative que les anarchistes soutiennent ? J’ai déjà répondu :

[S]i l’Union est responsable de ce que fait chacun de ses membres, comment laisser à chaque membre en particulier et aux différents groupes la liberté d’appliquer le programme commun de la façon qu’ils jugent la meilleure ? Comment peut-on être responsable d’un acte si l’on n’a pas la faculté de l’empêcher ? Donc l’Union, et pour elle le comité exécutif, devrait surveiller l’action de tous les membres en particulier et leur prescrire ce qu’ils ont à faire ou à ne pas faire, et comme le désaveu du fait accompli n’atténue pas une responsabilité formellement acceptée d’avance, personne ne pourrait faire quoi que ce soit avant d’en avoir obtenu l’approbation, la permission du comité. Et, d’autre part, un individu peut-il accepter la responsabilité des actes d’une collectivité avant de savoir ce qu’elle fera, et comment peut-il l’empêcher de faire ce qu’il désapprouve ?

Sans aucun doute, j’admets et je propose que tout homme en liaison avec d’autres pour coopérer à un but commun doit sentir le devoir de coordonner ses actions avec celles de ses compagnons, de ne rien faire de nuisible à l’activité des autres, et donc à la cause commune, et de respecter les accords adoptés, sauf s’il quitte loyalement l’association à cause de l’apparition d’opinions divergentes, d’un changement de circonstances ou d’incompatibilité sur le choix des moyens, si la coopération devenait ainsi impossible ou désavantageuse. De même, je pense que celui qui ne saurait éprouver et pratiquer un tel devoir devrait être exclu de l’association.

Il se peut qu’en parlant de responsabilité collective, vous compreniez précisément l’accord et la solidarité qui doivent exister entre les membres d’une association. Et s’il en était ainsi, votre expression serait, selon moi, une impropriété de langage, mais au fond il ne s’agirait plus que d’une question de mots sans importance, et nous serions bien près de nous entendre.

La question vraiment importante que vous soulevez dans votre lettre est celle du rôle* des anarchistes dans le mouvement social et la façon dont ils entendent s’en acquitter. Il s’agit ici du fondement même, de la raison d’être de l’anarchisme, et il faut s’expliquer clairement.

Vous me demandez si les anarchistes doivent assumer (dans le mouvement révolutionnaire et dans l’organisation communiste de la société) un rôle de dirigeants nécessairement responsables ou se borner à être des auxiliaires irresponsables.

Votre demande me laisse perplexe, faute de précision. On peut diriger au moyen de conseils et d’exemples, en laissant les gens face à la nécessité et à la possibilité de pourvoir d’eux-mêmes à leurs besoins, adopter en toute liberté nos méthodes et nos solutions, si elles sont meilleures, ou leur paraissent telles, que celles proposées et pratiquées par d’autres.

Mais l’on peut diriger aussi en prenant le commandement, c’est-à-dire en devenant le gouvernement et en imposant à l’aide des gendarmes ses propres idées et intérêts.

Comment voudriez-vous diriger ?

Nous sommes anarchistes parce que nous croyons que le gouvernement (tout gouvernement) est un mal et qu’il n’est possible de réaliser la liberté, la fraternité, la justice qu’au moyen de la liberté. Nous ne pouvons ainsi aspirer à gouverner, et nous devons faire tout notre possible pour empêcher que d’autres, classes, partis ou individus, s’emparent du pouvoir et du gouvernement.

La responsabilité des dirigeants, avec laquelle vous semblez vouloir rassurer les gens contre leurs abus et leurs erreurs, ne me dit rien qui vaille. Celui qui a la charge du pouvoir n’est réellement responsable que vis-à-vis de la révolution, et l’on ne peut faire tous les jours une révolution. Généralement, il n’en éclate une seulement après que le gouvernement a déjà fait tout le mal possible.

Vous comprendrez donc que je suis loin de penser que les anarchistes doivent se contenter d’être de simples auxiliaires d’autres révolutionnaires qui, n’étant pas anarchistes, visent naturellement à former un gouvernement. Je crois, au contraire, que nous, les anarchistes, convaincus de la justesse de notre programme, nous devons nous efforcer d’acquérir une influence prédominante afin de diriger le mouvement vers la réalisation de nos idéaux. Mais cette influence, nous devons l’acquérir en faisant plus et mieux que les autres, et elle ne sera utile qu’ainsi.

Nous devons aujourd’hui approfondir, développer et propager nos idées, et coordonner nos forces pour une action commune. Nous devons agir au sein du mouvement ouvrier pour empêcher qu’il se borne à la recherche exclusive de petites améliorations compatibles avec le système capitaliste, ce qui le corrompt ; pour faire en sorte qu’il puisse servir de préparation à la complète transformation sociale. Nous devons travailler au milieu des masses inorganisées et peut-être inorganisables, afin d’éveiller en elles l’esprit de révolte, de désir et d’espoir d’une vie libre et heureuse. Nous devons entreprendre et seconder tous les mouvements possibles qui tendent à affaiblir les forces de l’État et des capitalistes, et y élever le niveau moral et les conditions matérielles des travailleurs. Nous devons, en somme, nous préparer et préparer les autres, moralement et matériellement, à l’action révolutionnaire qui doit ouvrir la voie à l’avenir.

Et demain, dans la révolution, nous devons prendre une part énergique (si possible avant et mieux que les autres) dans la lutte matérielle nécessaire et la pousser à fond pour détruire toutes les forces répressives de l’État et amener les travailleurs à s’emparer des moyens de production (terres, mines, usines, moyens de transport, etc.) et des produits déjà disponibles, à organiser promptement d’eux-mêmes une distribution équitable des genres de consommation, et en même temps à pourvoir à l’échange entre communes et régions et à la continuation et l’intensification de la production et de tous les services utiles à la population.

Nous devons, par tous les moyens possibles, et selon les circonstances et les possibilités locales, encourager l’action des associations ouvrières, des coopératives, des groupes de volontaires, afin que la révolution n’arrête pas la vie sociale, tout en complétant et harmonisant la liberté des individus et des groupes avec l’entente et la solidarité entre tous les habitants du territoire insurgé et délivré. Et tandis que nous participerons avec toute notre énergie, tout notre esprit de sacrifice, au travail général pour instaurer la société nouvelle, nous devrons veiller, et c’est bien là notre mission spécifique, à empêcher la formation de nouveaux pouvoirs autoritaires, de nouveaux gouvernements, en les combattant par la force s’il le faut, mais surtout en les rendant inutiles. Et si nous ne trouvions pas dans le peuple assez de soutien et ne pouvions empêcher la reconstitution d’un État avec ses institutions autoritaires et ses organes de contrainte, nous devrions nous refuser à y participer et à le reconnaître, nous révolter contre ses impositions et réclamer une autonomie pleine et entière pour nous-mêmes et pour toutes les minorités dissidentes. Nous devrions, en somme, rester en état de révolte effective ou potentielle et, ne pouvant vaincre sur le moment, préparer du moins l’avenir.

Est-ce ainsi que vous comprenez aussi le rôle des anarchistes dans la préparation et la réalisation de la révolution ?

D’après ce que je sais de vous et de votre œuvre, je suis enclin à croire que oui.

Toutefois, lorsque je vois que dans l’Union préconisée par vous il y a un comité exécutif qui montrerait « la conduite idéologique et organisationnelle » de l’association, je me demande si vous voudriez dans le mouvement général aussi un organe central qui dicterait autoritairement le programme théorique et pratique de la révolution. En ce cas, nous serions bien loin d’être d’accord.

Votre organe ou vos organes dirigeants, en dépit des anarchistes qui les composeraient, ne pourraient pas ne pas devenir un vrai gouvernement à proprement parler. Se croyant en toute bonne foi nécessaires au triomphe de la révolution, ils voudraient avant tout assurer leur existence et leur force pour imposer leur volonté. C’est pourquoi ils créeraient des corps armés pour leur défense matérielle et une bureaucratie pour réaliser leurs dogmes, paralysant ainsi le mouvement populaire et tuant la révolution.

C’est, je crois, ce qui est arrivé aux bolcheviks.

Enfin, je pense que l’essentiel n’est pas le triomphe de nos plans, nos projets, nos utopies, qui ont du reste besoin d’être confirmés par l’expérience et peuvent expérimentalement exiger des modifications, des développements et des adaptations aux conditions réelles, morales et matérielles de l’époque et du lieu. Ce qui importe le plus, c’est que le peuple, soit tous les hommes, perd les instincts et les habitudes moutonniers inculqués par un esclavage millénaire, pour apprendre à penser et agir librement. Et c’est à cette œuvre d’émancipation morale que les anarchistes doivent se consacrer avant tout.

Je vous remercie de l’attention que vous avez voulu prêter à l’un de mes écrits, et dans l’espoir de vous lire encore, je vous salue cordialement.

Novembre 1929.

Il Risveglio anarchico, n° 785, 14 décembre 1929, p. 1-2.

L’organisation des masses ouvrières contre le gouvernement et les patrons

NOUS L’AVONS DÉJÀ RÉPÉTÉ : sans organisation, libre ou imposée, il ne peut y avoir de société, sans organisation consciente et voulue, il ne peut y avoir ni liberté ni garantie que les intérêts de ceux qui vivent dans la société soient respectés. Et qui ne s’organise pas, qui ne recherche pas la coopération des autres et n’offre pas la sienne dans des conditions de réciprocité et de solidarité, se met nécessairement en état d’infériorité et reste un rouage inconscient dans le mécanisme social que les autres font fonctionner à leur façon et à leur avantage.

Les travailleurs sont exploités et opprimés parce qu’étant désorganisés pour tout ce qui concerne la protection de leurs intérêts, ils sont contraints, par la faim ou la violence brutale, de faire ce que veulent les dominateurs au profit desquels la société actuelle est organisée. Les travailleurs s’offrent eux-mêmes (en tant que soldat et capital) à la force qui les assujettit. Ils ne pourront jamais s’émanciper tant qu’ils n’auront pas trouvé dans l’union la force morale, la force économique et la force physique qu’il leur faut pour abattre la force organisée des oppresseurs.

Il y a eu des anarchistes, et il en reste encore, qui, tout en reconnaissant la nécessité de l’organisation dans la société future et le besoin de s’organiser maintenant pour la propagande et l’action, sont hostiles à toute organisation qui n’a pas pour but direct l’anarchie et ne suit pas les méthodes anarchistes. Et certains se sont éloignés de toutes les associations ouvrières qui proposent la résistance et l’amélioration des conditions dans l’ordre actuel des choses, ou ils s’y sont mêlés avec le but avoué de les désorganiser ; tandis que d’autres, tout en admettant qu’on pouvait faire partie des associations de résistance existantes, ont considéré presque comme une défection de tenter d’en organiser de nouvelles.

Il a paru à ces camarades que toutes les forces organisées dans un but autre que radicalement révolutionnaire seraient peut-être écartées de la voie révolutionnaire. Il nous semble, au contraire, et l’expérience nous l’a déjà trop montré, que leur méthode condamnerait le mouvement anarchiste à une perpétuelle stérilité.

Pour faire de la propagande, il faut se trouver au milieu des gens. C’est dans les associations ouvrières que l’ouvrier trouve ses camarades et, en principe, ceux qui sont le plus disposés à comprendre et à accepter nos idées. Et quand bien même on pourrait faire hors des associations autant de propagande que l’on voudrait, cela ne pourrait avoir d’effet sensible sur les masses ouvrières. Mis à part un petit nombre d’individus plus instruits et capables de réflexions abstraites et d’enthousiasmes théoriques, l’ouvrier ne peut arriver d’un coup à l’anarchie. Pour devenir anarchiste sérieusement et pas seulement de nom, il faut qu’il commence à sentir la solidarité qui le lie à ses camarades, qu’il apprenne à coopérer avec les autres dans la défense des intérêts communs et que, luttant contre les patrons, il comprenne que patrons et capitalistes sont des parasites inutiles et que les travailleurs peuvent conduire eux-mêmes l’administration sociale. Lorsqu’il comprend cela, le travailleur est anarchiste, même s’il n’en porte pas le nom.

D’autre part, favoriser les organisations populaires de toute sorte est la conséquence logique de nos idées fondamentales et, donc, cela devrait nécessairement faire partie de notre programme.

Un parti autoritaire, qui vise à s’emparer du pouvoir pour imposer ses idées, a intérêt à ce que le peuple reste une masse amorphe, incapable d’agir par elle-même et, donc, toujours facile à dominer. Logiquement donc, il ne désire qu’un certain niveau d’organisation, selon la forme qui aide à la prise du pouvoir : l’organisation électorale, s’il espère y arriver par la voie légale ; l’organisation militaire, s’il compte sur l’action violente.

Nous, anarchistes, nous ne voulons pas émanciper le peuple, nous voulons que le peuple s’émancipe. Nous ne croyons pas au fait imposé d’en haut par la force ; nous voulons que le nouveau mode de vie sociale sorte des entrailles du peuple et corresponde au degré de développement atteint par les hommes et puisse progresser à mesure que les hommes avancent. Nous désirons donc que tous les intérêts et toutes les opinions trouvent dans une organisation consciente la possibilité d’être mis en valeur et d’influencer la vie collective, en proportion à leur importance.

Nous nous sommes donné pour but de lutter contre la présente organisation sociale et d’abattre les obstacles qui s’opposent à l’avènement d’une société nouvelle où la liberté et le bien-être seront assurés à tous. Pour poursuivre ce but, nous nous unissons en parti et nous cherchons à devenir les plus nombreux et les plus forts possible. Et les autres sont aussi organisés en parti.

Si les travailleurs restaient isolés comme autant d’unités indifférentes les unes aux autres, attachés à une chaîne commune ; si nous-mêmes nous n’étions pas organisés avec les travailleurs en tant que travailleurs, nous ne pourrions arriver à rien ou, dans le meilleur des cas, nous ne pourrions que nous imposer… et alors ce ne serait plus le triomphe de l’anarchie, mais le nôtre. Et nous ne pourrions plus nous dire anarchistes, nous serions de simples gouvernants et nous serions incapables de faire le bien, comme tous les gouvernants.

On parle souvent de révolution et on croit par ce mot résoudre toutes les difficultés. Mais que doit être, que peut être cette révolution à laquelle nous aspirons ?

Abattre les pouvoirs constitués et déclarer déchu le droit de propriété, c’est bien : un parti peut le faire et encore, il faut que ce parti, en dehors de ses forces, compte sur la sympathie des masses et sur une préparation suffisante de l’opinion publique.

Mais après ? La vie sociale n’admet pas d’interruptions. Durant la révolution ou l’insurrection, comme on voudra, et aussitôt après, il faut manger, s’habiller, voyager, imprimer, soigner les malades, etc., et ces choses ne se font pas d’elles-mêmes. Aujourd’hui, le gouvernement et les capitalistes les organisent pour en tirer profit et lorsqu’ils auront été abattus, il faudra que les ouvriers le fassent eux-mêmes au profit de tous, ou bien ils verront surgir, sous un nom ou un autre, de nouveaux gouvernants et de nouveaux capitalistes.

Et comment les ouvriers pourraient-ils pourvoir aux besoins urgents s’ils ne sont pas déjà habitués à se réunir et à discuter ensemble des intérêts communs et ne sont pas déjà prêts, d’une certaine façon, à accepter l’héritage de la vieille société ?

Dans une ville où les négociants en grain et les patrons boulangers auront perdu leurs droits de propriété et, donc, l’intérêt à approvisionner le marché, dès le lendemain il faudra trouver dans les magasins le pain nécessaire à l’alimentation de la population. Qui y pensera si les ouvriers boulangers ne sont pas déjà associés et prêts à travailler sans les patrons et si, en attendant la révolution, ils n’ont pas pensé par avance à calculer les besoins de la ville et les moyens d’y pourvoir ?

Nous ne voulons pas dire pour autant que pour faire la révolution, il faut attendre que tous les ouvriers soient organisés. Ce serait impossible, vu les conditions du prolétariat, et heureusement ce n’est pas nécessaire, mais il faut au moins qu’il y ait des noyaux autour desquels les masses puissent se regrouper rapidement dès qu’elles seront libérées du fardeau qui les opprime. Si c’est une utopie de vouloir faire la révolution seulement lorsque nous serons tous prêts et d’accord, c’en est une plus grande encore que de vouloir la faire sans rien ni personne. Il faut une mesure en tout. En attendant, travaillons pour que les forces conscientes et organisées du prolétariat augmentent autant que possible. Le reste viendra de lui-même.

L’Agitazione, Ancône, 18 juillet 1897.

Le Congrès d’Amsterdam 1907

Il est très rare de disposer d’un commentaire détaillé et personnel sur un événement exceptionnel pour le mouvement anarchiste. Errico Malatesta lui-même a rédigé ce texte directement en français, que nous n’avons pas modifié. L’intervention de Malatesta sur le syndicalisme explique encore aujourd’hui des positions tranchées, dont il est en partie responsable. Par contre, la vision critique de Malatesta sur tous les problèmes importants à l’époque est presque inconnue.

JE NE VAIS PAS DONNER un compte-rendu détaillé du congrès, cela a été déjà fait par d’autres journaux ; et d’ailleurs, sous peu le Bureau international de correspondance va publier en brochure, comme il en a reçu mandat, le texte des résolutions, tandis que d’autres camarades s’occupent de la publication des rapports et des discours les plus importants.

Je tâcherai plutôt de donner une idée synthétique des résultats du congrès, tels qu’ils m’apparaissent, et j’analyserai, le plus complètement qu’il me sera permis par la nécessité d’être bref, et le plus impartialement qu’il sera possible à un qui est lui-même un partisan, les idées principales qui se sont dégagées des débats.

Et d’abord, je veux dire que le congrès a surpassé les espoirs des plus optimistes.

Ce congrès se réunissait sous de mauvais auspices. Beaucoup de camarades, peut-être la majorité, avaient regardé sa préparation d’un œil indifférent ou hostile : quelques-uns n’y voyaient qu’une parlote inutile ; d’autres y craignaient une tentative de centralisation et d’accaparement. Et même, beaucoup de ceux qui tiennent le plus à l’entente entre camarades et qui croient le plus à l’efficacité des efforts coordonnés étaient restés perplexes dans la crainte que le congrès ne fût une occasion pour aigrir les esprits et augmenter les dissensions.

Malgré tout cela, le congrès a très bien réussi. Beaucoup de camarades de tous les pays et de différentes tendances, venus soit en leur nom personnel, soit comme délégués de groupements constitués, se sont rencontrés, ont discuté et se sont entendus.

Un esprit de franchise, de fraternité, de bonne volonté n’a cessé de régner parmi les congressistes : on s’est vu, on s’est connu, on a examiné les différences et les points de contact, et, sans que personne sacrifie rien de ses conceptions personnelles, on est toujours parvenu à un accord fondamental, qui nous permettra de combattre côte à côte pour la cause commune.

La première question qui s’est présentée aux congressistes a été la conduite à tenir vis-à-vis du Congrès antimilitariste. La chose n’avait pas d’importance réelle, puisque, étant anarchistes, évidemment nous ne pouvions ne pas être tous antimilitaristes dans le sens le plus radical du mot, et il s’agissait seulement de fixer la manière comment nous aurions exprimé notre haine du militarisme et notre ferme décision de le combattre et abattre par tous les moyens possible. Je n’en parlerais donc pas, si cela n’avait pas donné lieu incidemment à une question qui cause souvent des malentendus entre nous, et sur laquelle il est bien de s’expliquer clairement.

Il y avait des camarades qui proposaient qu’on biffe de notre ordre du jour la question de l’antimilitarisme, et qu’on se réunisse, pour cette question, avec le Congrès antimilitariste. D’autres opposaient que si le Congrès antimilitariste ne contenait que des anarchistes, il n’y avait pas de raisons pour faire un congrès spécial sur un point détaché du programme anarchiste ; et que si, au contraire, comme c’était le cas, le Congrès antimilitariste contiendrait aussi des non-anarchistes, il était plus raisonnable de formuler entre nous notre opinion sur l’argument et aller ensuite la défendre dans le Congrès antimilitariste.

On ne put pas se mettre d’accord et l’on trancha la question par une votation qui donna une légère majorité aux partisans de la deuxième proposition.

Ce recours au vote déplut à des camarades qui crurent voir dans le fait de voter une violation des principes anarchistes, et déplut tellement que quelques-uns entre ceux qui avaient proposé de passer au vote en furent influencés au point que le lendemain ils voulurent s’excuser devant le congrès de l’acte « inconséquent » qu’ils expliquèrent avec l’énervement produit par une longue discussion qui était sans issue, justement parce qu’elle ne se fondait sur aucune différence substantielle. Mais la plupart de ceux qui avaient voté se refusèrent à admettre que, dans l’espèce, le vote était un acte contraire aux principes anarchistes ; et c’est sur cela que je voudrais attirer l’attention des camarades.

On fit observer qu’il ne faut pas confondre deux choses essentiellement différentes, même quand il arrive qu’elles portent le même nom et se manifestent par les mêmes formes extérieures.

Le vote que repoussent les anarchistes, qu’ils doivent repousser sous peine de se mettre en contradiction avec eux-mêmes, est le vote par lequel on renonce à sa propre souveraineté, le vote qui donne à la majorité le droit d’imposer sa volonté à la minorité, le vote qui sert à faire et à justifier la loi.

Mais le vote qui sert à constater les opinions n’a certainement rien d’anti-anarchiste, comme n’est pas anti-anarchiste le vote quand il n’est qu’un moyen pratique, librement accepté, pour résoudre des questions pratiques qui n’admettent pas plusieurs solutions dans le même temps, et quand la minorité n’est pas obligée de se rallier à la majorité si cela ne lui convient ou ne lui plaît pas.

On vota sur les conditions dans lesquelles on irait au Congrès antimilitariste, parce qu’il fallait bien décider ce qu’on ferait ; mais, naturellement, si la minorité avait persisté dans l’idée d’aller au Congrès antimilitariste sans la discussion préalable entre anarchistes, elle restait libre de le faire à la seule condition qu’elle ne voulût pas obliger la majorité à la suivre ; et c’est, il me semble, tout ce qu’une minorité peut prétendre en anarchie.

Et la preuve que tous, du moins dans la pratique, reconnaissent la justesse de cette manière de voir, c’est que dans la suite du congrès, toutes les propositions faites ont été soumises aux votes pour constater l’opinion des présents, mais, qu’elles aient eu plus ou moins de voix, toutes ont droit à la même publicité, toutes sont également proposées aux camarades pour qu’ils en fassent le compte qui leur plaît.

Tandis que sur les questions pratiques (heures des séances, nomination du bureau pour tenir l’ordre de la discussion, etc.), on a voté et on a suivi le vouloir de la majorité, parce que personne ne voulut renoncer, pour des questions semblables, à l’avantage de discuter ensemble, c’est-à-dire au congrès même. (À suivre.)

Les Temps nouveaux, 21 septembre 1907, p. 1-2.


Et maintenant, arrivons à la question qui était ou paraissait la plus importante qu’avait à discuter le congrès, celle de l’organisation.

Les camarades connaissent les discussions et les polémiques, bien souvent âpres et malveillantes, qui nous ont affligés pendant de si longues années sur les questions de l’organisation, de l’individualisme, de la libre initiative. On s’attendait donc à voir s’engager sur ce terrain une bataille acharnée, et peut-être à voir se déclarer une scission irrémédiable.

Il n’en fut rien. On discuta avec chaleur, mais on arriva à une conclusion qui peut sembler inattendue pour beaucoup de gens, mais qui n’étonnera pas ceux qui, regardant au-delà des questions de mots, des grossièretés de langage et des préventions personnelles, étudient les forces psychologiques et sociales qui produisent le mouvement anarchiste.

Et la conclusion ce fut (ou du moins telle elle m’apparut) que – sauf les mystiques de la non-résistance qui n’ont pas de prise sur les masses et que les gouvernements se chargent, hélas ! de rappeler à la réalité de la lutte ; sauf quelques extravagants, qui servent peut-être, comme le font souvent les extravagants, à ouvrir de nouveaux chemins à la pensée et à l’action de l’avenir, mais qui ne comptent pas beaucoup entre les forces actuellement agissantes ; et sauf quelques individus, bourgeois en fait et en aspiration, qui s’appellent anarchistes pour épater les dames de leur monde – nous tous, les anarchistes révolutionnaires, que nous nous appelions individualistes ou communistes, organisateurs ou anti-organisateurs et, quelles que soient nos conceptions théoriques, nous sommes en réalité tous d’accord dans la pratique ; nous voulons tous la même chose et à peu près par les mêmes moyens.

Nous sommes tous ennemis irréconciliables de l’État, du capitalisme et de la religion, nous tâchons tous d’acquérir la force, morale et matérielle, qu’il faut pour abattre les gouvernements, exproprier le capitaliste et mettre à la disposition de tous la richesse sociale, pour que tous, poussés par l’instinct social et les nécessités de la vie, organisent, en pleine liberté, une société de paix et de bonheur pour tous.

Certainement, en appliquant à tous les anarchistes l’impression que j’ai rapportée des discussions d’Amsterdam, je ne fais qu’exprimer mon opinion personnelle. Les camarades de la tendance appelée « individualiste » ou « anti-organisatrice », malheureusement, n’étaient que très faiblement représentés au congrès, et je ne peux faire que des suppositions sur l’attitude qu’ils auraient eue s’ils y avaient été. Toutefois, si l’écho d’Amsterdam pouvait seulement servir à rendre les polémiques plus calmes et pousser les camarades à chercher les côtés par où nous nous touchons et par où nous pouvons collaborer plutôt qu’exagérer les différences et s’attarder sur les faiblesses et les erreurs de chacun, le congrès déjà n’aurait pas été inutile. Entre les camarades qui étaient au congrès, l’accord et le désir de collaborer me parurent évidents. Il y eut des camarades (principalement Creuzet d’Amsterdam) qui insistèrent sur les droits de l’individu, sur la libre initiative et les dangers de l’oppression de l’individu par la collectivité ; et il y en eut (principalement Dunois) qui insistèrent sur l’idée de solidarité, de coopération, d’organisation. Mais les différences ne dépendaient que du point de vue où chaque orateur se plaçait, et je ne sus découvrir dans tout ce qui fut dit aucune dissension fondamentale. Et telle dut être l’impression de tous les congressistes, si l’on peut en juger par l’accueil favorable que je reçus quand je fis remarquer cet accord général.

La querelle entre individualistes et sociétaristes, je dis, n’est qu’une querelle de mots. Tous ceux qui réfléchissent, anarchistes ou non, sont individualistes, dans le sens qu’ils savent bien que l’individu est la réalité vivante, dont le bonheur est la seule chose qui importe ; et tous sont sociétaristes parce que tous savent que la société, avec ses semblables, est la condition nécessaire du développement, du bonheur, de l’existence même de l’individu humain. Mais il faut distinguer. Il y a l’individualisme de celui qui ne s’occupe que de soi-même, qui veut bien le plus grand développement de son propre individu, mais reste indifférent aux souffrances des autres, ou même en jouit, et c’est l’individualisme des rois, des capitalistes, des oppresseurs de tout acabit ; et il y a l’individualisme de ceux qui, pour être heureux, ont besoin de savoir que les autres le sont aussi, de ceux qui veulent la liberté, le bien-être, le développement intégral de tous les individus, et c’est l’individualisme des anarchistes.

Ainsi, il y a le sociétarisme de ceux qui, dans la société, voient un terrain à exploiter, une organisation faite pour mettre les forces de tous au service des intérêts et de la volonté de quelques-uns, et c’est, encore une fois, le sociétarisme des oppresseurs et des autoritaires ; et il y a le sociétarisme des anarchistes qui veulent organiser la société de telle façon que chaque individu y trouve non pas des entraves à son activité, à l’expansion de sa personnalité, mais un moyen pour être plus libre et plus puissant. Sur cela, je disais, il ne peut pas y avoir, il n’y a pas de désaccord entre anarchistes.

Et si l’on regarde bien, il n’y en a pas non plus, ou du moins, il n’y en a pas d’essentiel, sur la question pratique d’organisation. Aussi, ici, il y a une équivoque, qui n’aurait duré si longtemps si on s’était rencontré plus souvent et avec des intentions plus conciliatrices que dans le passé.

Les « anti-organisateurs » ont présent à l’esprit les tares autoritaires qui souillent presque toutes les organisations existantes, et en voulant repousser l’autoritarisme, paraissent repousser le principe d’organisation, qui n’est autre chose que l’adaptation des moyens au but qu’on veut rejoindre. Et les « organisateurs », s’attachant aux mots, imaginent que les autres veulent vivre dans l’isolement. Dans le fait, on ne peut être « désorganisé » que quand on ne fait rien ou si on ne fait que ces rares choses auxquelles suffisent les forces de l’individu isolé : quand on veut faire quelque chose, on cherche les éléments nécessaires pour le faire, et, qu’on appelle cela organisation, ou entente, ou rien du tout, on constitue une association à laquelle on tâche de donner l’extension et la durée que demande le but qu’on a en vue.

Ainsi, nous voyons souvent que les « anti-organisateurs » sont mieux organisés que beaucoup de ceux qui prêchent toujours l’organisation ; comme, d’autre part, nous voyons souvent plus de résidus autoritaires dans les groupements qui se réclament de la liberté « absolue » de l’individu que dans d’autres, qu’on accuse d’avoir des tendances autoritaires, parce qu’ils se disent partisans de l’organisation. Laissons donc, je concluais dans mon discours, dont je ne donne ici que l’idée inspiratrice, laissons les questions de mots et gardons aux choses : si nous trouvons que nous avons quelque chose à faire ensemble, cherchons les moyens pour pouvoir le faire. Il a été proposé la constitution d’une association internationale anarchiste. Constituons-la si nous pensons que la coopération de nous tous, anarchistes des différents pays, est possible et utile : elle vivra et se développera si elle réussit à démontrer son utilité.

Quant à moi, je crois qu’il est de toute urgence, pour des raisons morales aussi bien que matérielles, que nous multiplions entre nous les relations et que nous nous mettions en condition de pouvoir rapidement faire appel à la solidarité de tous les nôtres, toutes les fois qu’il y en aura besoin soit pour résister contre la réaction internationale, soit pour faire œuvre d’initiative révolutionnaire.

Ce fut l’opinion du congrès et l’Internationale anarchiste fut constituée. Ce n’est en réalité qu’un lien moral, une affirmation du désir de solidarité et de luttes communes. Mais c’est aussi ce qui importe le plus.

Comme organe matériel, on a nommé un bureau de correspondance pour faciliter les relations entre les adhérents et constituer des archives du mouvement anarchiste, qui resteront à la disposition des camarades. Mais cela n’a, selon moi, qu’une importance moindre.

L’important, je le répète, c’est le désir de lutter ensemble et l’intention de se tenir en relation pour n’avoir pas à se chercher quand arrive le moment d’agir, avec le risque que le moment passe avant qu’on se soit trouvés. (À suivre.)

Les Temps nouveaux, 28 septembre 1907, p. 2-3.


Après avoir conclu la discussion sur l’organisation avec une résolution dans laquelle tous tinrent à affirmer clairement que l’Internationale anarchiste serait une association de groupes et d’individus où « personne ne peut imposer sa volonté et amoindrir l’initiative d’autrui », on passa à discuter sur le syndicalisme et sur la grève générale.

Ce fut là certainement la discussion la plus importante du congrès, et c’est bien naturel, puisqu’il s’agissait d’une question d’intérêt pratique et immédiat, qui a la plus grande portée sur l’avenir du mouvement anarchiste et sur ses résultats probables, et puisque précisément sur cette question se manifesta la seule différence sérieuse d’opinion entre les congressistes, les uns donnant à l’organisation ouvrière et à la grève générale une importance excessive et les considérant presque comme la même chose qu’anarchisme et révolution, les autres insistant sur la conception intégrale de l’anarchisme et ne voulant considérer le syndicalisme que comme un moyen puissant, mais d’ailleurs plein de dangers, pour arriver à la réalisation de la révolution anarchiste.

La première tendance fut représentée principalement par le camarade Monatte de la Confédération générale du travail (CGT), avec un groupe qu’il voulut bien appeler des « jeunes » malgré les protestations des jeunes gens, bien plus nombreux, de la tendance opposée.

Monatte, dans son remarquable rapport, nous parla longuement du mouvement syndicaliste français, de ses méthodes de lutte, des résultats moraux et matériels auxquels il est déjà arrivé, et finit par dire que le syndicalisme se suffit à lui-même comme moyen pour accomplir la révolution sociale et réaliser l’anarchie.

Contre cette dernière affirmation, je m’élevai avec énergie. Le syndicalisme, je dis, même s’il se corse de l’adjectif révolutionnaire, ne peut être qu’un mouvement légal, un mouvement qui lutte contre le capitalisme dans le milieu économique et politique que le capitalisme et l’État lui imposent. Il n’a donc pas d’issue, et ne pourra rien obtenir de permanent et de général, si ce n’est en cessant d’être le syndicalisme et en s’attachant non plus à l’amélioration des conditions des salariés et à la conquête de quelques libertés, mais à l’expropriation de la richesse et à la destruction radicale de l’organisation étatique.

Je reconnais toute l’utilité, la nécessité même, de la participation active des anarchistes au mouvement ouvrier, et je n’ai pas besoin d’insister pour être cru, car j’ai été des premiers à regretter l’attitude d’isolement hautain que prirent les anarchistes après la dissolution de l’ancienne Internationale, et à pousser de nouveau les camarades dans la voie que Monatte, oubliant l’histoire, appelle nouvelle. Mais cela n’est utile qu’à la condition que nous restions des anarchistes avant tout, et que nous ne cessions de considérer tout le reste au point de vue de la propagande et de l’action anarchistes. Je ne demande pas que les syndicats adoptent un programme anarchiste et ne soient composés que par des anarchistes. Dans ce cas, ils seraient inutiles, parce qu’ils feraient double emploi avec les groupements anarchistes, et n’auraient plus la qualité qui les rend chers aux anarchistes, c’est-à-dire celle d’être un champ de propagande aujourd’hui, et un moyen, demain, d’amener la masse dans la rue et lui faire prendre en main la possession des richesses et l’organisation de la production pour la collectivité. Je veux des syndicats largement ouverts à tous les travailleurs qui commencent à sentir le besoin de s’unir avec leurs camarades pour lutter contre les patrons ; mais je connais aussi tous les dangers que présentent pour l’avenir des groupements faits dans le but de défendre, dans la société actuelle, des intérêts particuliers, et je demande que les anarchistes qui sont dans les syndicats se donnent comme mission de sauvegarder l’avenir en luttant contre la tendance naturelle de ces groupements à devenir des corporations fermées, en antagonisme avec d’autres prolétaires encore plus qu’avec les patrons.

Peut-être, la cause du malentendu se trouve dans la croyance, selon moi erronée quoique généralement acceptée, que les intérêts des ouvriers sont solidaires, et que, conséquemment, il suffit que des ouvriers se mettent à défendre leurs intérêts et à poursuivre l’amélioration de leurs conditions pour qu’ils soient naturellement amenés à défendre les intérêts de tout le prolétariat contre le patronat.

La vérité est, selon moi, bien différente. Les ouvriers subissent, comme tout le monde, la loi d’antagonisme général qui dérive du régime de la propriété individuelle ; et voilà pourquoi les groupements d’intérêts, révolutionnaires toujours au début tant qu’ils sont faibles et dans le besoin de la solidarité des autres, deviennent conservateurs et exclusivistes quand ils acquièrent de la force, et avec la force, la conscience de leurs intérêts particuliers. L’histoire du trade-unionisme anglais et américain est là pour montrer comment s’est produite cette dégénérescence du mouvement ouvrier, quand il se cantonne dans la défense des intérêts actuels.

C’est seulement en vue d’une transformation complète de la société que l’ouvrier peut se sentir solidaire avec l’ouvrier, l’opprimé solidaire avec l’opprimé ; et c’est le rôle des anarchistes de tenir longtemps ardent le feu de l’idéal et tâcher d’orienter autant que possible tout le mouvement vers les conquêtes de l’avenir, vers la révolution, même, s’il le faut, au détriment des petits avantages que peut obtenir aujourd’hui quelque fraction de la classe ouvrière, et qui d’ailleurs ne s’obtiennent le plus souvent qu’aux dépens d’autres travailleurs et des consommateurs.

Mais pour pouvoir remplir ce rôle d’éléments propulseurs dans les syndicats, il faut que les anarchistes s’interdisent l’occupation des places et surtout des places payées.

Un anarchiste fonctionnaire permanent et stipendié d’un syndicat est un homme perdu comme anarchiste. Je ne dis pas que, quelquefois, il ne puisse pas faire du bien ; mais c’est un bien que feraient à sa place et mieux que lui des hommes d’idées moins avancées, tandis que lui, pour conquérir et retenir son emploi, doit sacrifier ses opinions personnelles et souvent faire des choses qui n’ont d’autre but que celui de se faire pardonner la tache originelle d’anarchiste.

D’ailleurs, la question est claire. Le syndicat n’est pas anarchiste, et le fonctionnaire est nommé et payé par le syndicat : s’il fait œuvre d’anarchisme, il se met en opposition avec ceux qui paient, et bientôt il perd sa place ou il est cause de la dissolution du syndicat ; si, au contraire, il remplit la mission pour laquelle il a été nommé, selon la volonté de la majorité, alors adieu anarchisme.

Des observations analogues que je fis relativement à ce moyen d’union propre du syndicalisme, la grève générale [sont les suivantes : nous] devons accepter, disais-je, et propager l’idée de la grève générale comme un moyen très à la main pour commencer la révolution, mais ne pas nous faire l’illusion que la grève générale pourra remplacer la lutte armée contre les forces de l’État.

Il a été dit souvent que par la grève les ouvriers pourront affamer les bourgeois et les amener à composition. Je ne saurais pas imaginer une plus grande absurdité. Les ouvriers seraient déjà morts de faim depuis longtemps avant que les bourgeois, qui disposent de tous les produits accumulés, commencent à souffrir sérieusement.

L’ouvrier, qui n’a rien, ne recevant plus son salaire, devra s’emparer des produits de vive force : il trouvera les gendarmes et les soldats et les bourgeois eux-mêmes, qui voudront les en empêcher ; et la question devra se résoudre bientôt à coups de fusils, de bombes, etc. La victoire restera à qui saura être le plus fort.

Préparons-nous donc à cette lutte nécessaire, au lieu de nous limiter à prêcher la grève générale comme une espèce de panacée qui devra résoudre toutes les difficultés. D’ailleurs, même comme manière pour commencer la révolution, la grève générale ne pourra être employée que d’une manière très relative. Les services d’alimentation, y compris naturellement ceux des transports des denrées alimentaires, n’admettent pas une interruption prolongée : il faut donc révolutionnairement s’emparer des moyens pour assurer l’approvisionnement avant encore que la grève se soit par elle-même développée en insurrection. Se préparer à faire cela ne peut pas être le rôle du syndicalisme : celui-ci ne peut seulement que fournir les troupes pour pouvoir l’accomplir.

Sur ces questions ainsi exposées par Monatte et par moi s’engagea une discussion très intéressante, quoiqu’un peu étouffée par le manque de temps et la nécessité assommante des traductions en plusieurs langues. On conclut en proposant plusieurs résolutions, mais il ne me paraît pas que les différences de tendance aient été heureusement définies ; il faut même beaucoup de pénétration pour en découvrir et, en effet, la plupart des congressistes n’en découvrirent pas du tout et votèrent également les différentes résolutions.

Cela n’empêche que deux tendances bien réelles se sont manifestées, quoique la différence existe plus dans le développement futur qu’on prévoit, que dans les intentions actuelles des personnes.

Je suis convaincu en effet que Monatte et le groupe des « jeunes » sont aussi sincèrement et foncièrement anarchistes et révolutionnaires que n’importe quelle « vieille barbe ». Ils regretteraient avec nous les défaillances qui se produiraient parmi les fonctionnaires syndicalistes ; seulement, ils les attribuent à des faiblesses individuelles. C’est là l’erreur, s’il s’agissait de fautes imputables à des individus, le mal ne serait pas grand : les faibles disparaissent bientôt et les traîtres sont bientôt connus et mis dans l’impuissance de nuire. Mais ce qui rend le mal sérieux, c’est qu’il dépend des circonstances dans lesquelles les fonctionnaires syndicalistes se trouvent. J’engage nos amis les anarchistes syndicalistes à y réfléchir et à étudier les positions respectives du socialiste qui devient député et de l’anarchiste qui devient fonctionnaire de syndicat : peut-être la comparaison ne sera pas inutile.

Et avec ça, le congrès était pratiquement fini : il ne nous restait plus ni force ni temps. Heureusement, les questions qu’on aurait dû encore discuter n’avaient pas grande importance.

Il y avait, c’est vrai, l’antimilitarisme ; mais entre anarchistes, cela ne pouvait pas donner lieu à débat. Nous nous limitâmes donc à affirmer, dans une résolution, notre haine du militarisme non seulement comme instrument de guerre entre les peuples, mais aussi comme moyen de répression, en réunissant dans une condamnation l’armée, la police, la magistrature et n’importe quelle force armée dans les mains de l’État.

On avait proposé une résolution contre l’alcoolisme, mais on passa à l’ordre du jour. Personne, certainement, n’aurait hésité à acclamer une résolution contre l’abus des boissons alcooliques, quoique peut-être avec la conviction que cela ne servait à rien ; mais la résolution proposée condamnait même l’usage modéré, qu’on considérait comme plus dangereux que l’abus. Cela nous parut trop fort ; dans tous les cas, on pense que c’est un argument qui devrait plutôt être discuté par des médecins, en admettant qu’ils en sachent quelque chose.

Enfin, il y avait la question de l’espéranto, chère au camarade Chapelier. Le congrès, après une discussion, nécessairement brève et superficielle, recommanda aux camarades d’étudier la question d’une langue internationale, mais se refusa à se prononcer sur les mérites de l’espéranto. Et moi, qui suis un espérantiste convaincu, je dois convenir que le congrès eut raison : il ne pouvait pas délibérer sur une chose qu’il ne connaissait pas.

Laissez que je finisse avec les mots qui étaient sur la bouche de tous les congressistes, au moment de la séparation : le congrès a été tenu et a très bien réussi ; mais un congrès n’est rien du tout s’il n’est pas suivi par le travail de tous les jours de tous les camarades.

À l’œuvre, tous.

Les Temps nouveaux, 5 octobre 1907, p. 2-3.

Syndicalisme et anarchisme

INVITÉ, VOIRE FORCÉ par d’aimables incitations, à parler à la séance de clôture du dernier Congrès de l’USI, j’ai dit des mots qui ont scandalisé les « syndicalistes purs » et déplu à certains camarades, peut-être parce qu’ils les considèrent comme inopportuns. Pire encore, ces mots ont été salués par les applaudissements plus ou moins intéressés de personnes étrangères à l’USI, et très éloignées de mes idées et de mes objectifs.

Cependant, je n’ai fait que répéter des opinions que j’ai exprimées mille fois et qui me semblent faire intégralement partie du programme anarchiste ! Il est donc utile de revoir cette question.

Il ne faut pas confondre le « syndicalisme », qui doit être une doctrine et une méthode pour résoudre la question sociale, et la mise en avant, l’existence et l’activité des syndicats ouvriers. Les syndicats ouvriers (les ligues de résistance et les autres manifestations du mouvement ouvrier) sont indubitablement utiles : ils sont même une phase nécessaire de l’ascension sociale du prolétariat. Ils tendent à donner conscience aux travailleurs de leurs véritables positions d’exploités et d’esclaves. Ils développent en eux le désir de changer de situation ; ils les habituent à la solidarité et la lutte, ce qui leur fait comprendre que les patrons sont des ennemis et que le gouvernement est le défenseur des patrons. Les améliorations qu’on peut obtenir au moyen des luttes ouvrières sont certes peu de choses, puisque le principe de l’exploitation et de l’oppression d’une classe par une autre demeure, et puisque ces améliorations risquent toujours d’être illusoires et d’être supprimées aussitôt par le jeu des forces économiques des classes supérieures. Mais toutes incertaines et illusoires qu’elles soient, ces améliorations servent cependant à empêcher que la masse s’adapte et s’abrutisse dans une misère toujours égale, qui ôte l’idée et le désir d’une vie meilleure. La révolution que nous voulons, faite par la masse et se développant par son action, sans imposition de dictatures ni déclarée ni larvée, aurait du mal à se produire et à se consolider sans la présence antérieure d’un grand mouvement de masse.

Du reste, quoi qu’on puisse en penser, le mouvement syndical est un fait qui s’impose et n’a pas besoin de notre reconnaissance pour exister. Il est le fruit naturel, dans les conditions sociales actuelles, du début de la rébellion des opprimés. Il serait absurde, voire préjudiciable, de vouloir que les travailleurs renoncent aux tentatives d’obtenir des améliorations immédiates, même petites, en attendant l’émancipation totale qui devra être le produit de la transformation sociale complète faite par la révolution.

C’est pourquoi, nous anarchistes soucieux avant tout de la réalisation de notre idéal, loin de nous désintéresser du mouvement ouvrier, nous devons y prendre une part active et chercher à ce que, tout en s’adaptant aux contingences nécessaires des petites luttes quotidiennes, il ait l’attitude la plus critique possible selon nos aspirations, et qu’il devienne un moyen toujours plus efficace d’élévation morale et d’esprit révolutionnaire.

Mais tout cela n’est pas le « syndicalisme », qui doit être une doctrine et une pratique en soi, et qui souhaite que l’organisation ouvrière, dont le but est la résistance et la lutte actuelle en vue d’améliorations possibles, mène naturellement, tout en augmentant et en étendant son implantation, à la transformation complète des institutions sociales et soit la condition et la garantie d’une société égalitaire et libertaire.

La tendance de chacun à donner la plus grande importance à ce qu’il fait et au genre d’activité qu’il exerce est très compréhensible. Certains, férus d’anti-alcoolisme, de néomalthusianisme, de modification alimentaire, de langue internationale, etc., ont fini par voir dans leur propagande minuscule et fragmentaire la panacée à tous les maux de la société. Il n’est donc pas étonnant que ceux qui ont consacré tout leur enthousiasme, toute leur activité à un objectif aussi important et vaste que le mouvement ouvrier, finissent souvent par en faire une panacée, un remède universel et suffisant en soi.

Et en fait il y eut, surtout en France, des anarchistes qui entrèrent dans le mouvement ouvrier avec les meilleures intentions pour porter notre message et propager nos méthodes au sein des masses, et qui furent par la suite absorbés et transformés, criant « le syndicalisme se suffit à lui-même ». Ils cessèrent bien vite d’être anarchistes. Sans parler de ceux qui trahirent sciemment et qui abandonnèrent même le syndicalisme et, sous prétexte d’« union sacrée », se mirent au service du gouvernement et des patrons.

Mais si l’ivresse syndicaliste est explicable et pardonnable, ce n’est qu’une raison de plus pour être vigilant et ne pas prendre comme moyen unique et sûr de révolution une forme de lutte ayant en soi une grande potentialité révolutionnaire. Mais le syndicalisme peut devenir aussi, si on le laisse suivre ses tendances naturelles, un instrument de conservation des privilèges et d’adaptation des masses les plus évoluées aux institutions sociales présentes.

Le mouvement ouvrier, malgré tous ses mérites et toute sa potentialité, ne peut être en soi un mouvement révolutionnaire, dans le sens de la négation des bases juridiques et morales de la société actuelle.

Chaque organisation nouvelle peut, dans l’esprit des fondateurs et dans les statuts, avoir les plus hautes aspirations et les buts les plus radicaux, mais si elle veut exercer la fonction propre au syndicat ouvrier, c’est-à-dire la défense actuelle des intérêts de ses membres, elle doit reconnaître en fait les institutions qu’elle nie en théorie, s’adapter aux circonstances et tenter d’obtenir, peu à peu, le plus possible, en traitant et en transigeant avec les patrons et le gouvernement.

En un mot, le syndicat ouvrier est, en raison de sa nature, réformiste et il n’est plus révolutionnaire. L’esprit révolutionnaire doit y être apporté, développé et maintenu par le travail constant des révolutionnaires qui agissent en dehors et dans le syndicat, mais il ne peut être l’expression naturelle et normale de sa fonction. Les adhérents, que le syndicat a la mission de défendre, sont très souvent opposés aux aspirations idéologiques sur l’avenir. Le syndicat ne peut réaliser un travail révolutionnaire que s’il est pénétré de l’esprit de sacrifice et dans la mesure où l’idéal est placé au-dessus des intérêts. C’est-à-dire dans la mesure où le syndicat cesse d’être une centrale de revendications économiques et devient un groupe politique et idéologique, ce qui n’est pas possible dans les grandes organisations qui ont besoin pour agir du consentement de la masse, toujours plus ou moins égoïste, peureuse et rétrograde.

Mais ce n’est pas le pire.

La société capitaliste est faite de telle manière qu’en général, les intérêts de chaque classe, de chaque catégorie, de chaque individu sont en contradiction avec ceux de toutes les autres classes, catégories et individus. Et dans la vie réelle, on observe les accords et les oppositions les plus curieuses entre des classes et des individus qui, d’un point de vue de justice sociale, devraient être soit de plus en plus amis, soit de plus en plus ennemis. Il arrive souvent qu’en dépit de la solidarité prolétarienne tellement répétée, les intérêts d’une catégorie d’ouvriers soient opposés à ceux des autres ouvriers et s’adaptent à ceux d’une partie des patrons. De même, il arrive qu’en dépit de la fraternité internationale si désirée, les intérêts actuels des ouvriers d’un pays les lient aux capitalistes nationaux et les fassent lutter contre les travailleurs étrangers. Par exemple, les différentes prises de position des organisations ouvrières sur la question des tarifs douaniers et la volonté de participation des masses ouvrières aux guerres entre États capitalistes.

Je ne m’attarderai pas à citer de nombreux exemples d’opposition d’intérêts entre les différentes catégories de producteurs et de consommateurs, en raison du manque d’espace et aussi parce que j’en ai assez de répéter ce que j’ai déjà dit tant de fois : l’antagonisme entre les salariés et les chômeurs, les hommes et les femmes, les ouvriers nationaux et étrangers, les travailleurs du secteur public et les travailleurs qui utilisent ce secteur public, entre ceux qui savent un métier et ceux qui veulent l’apprendre, etc.

Je rappellerai ici l’intérêt que les ouvriers des industries de luxe ont à ce que les classes riches soient prospères, ainsi que ceux des multiples catégories de travailleurs dans différentes localités qui veulent que les « affaires » marchent, même aux dépens des autres localités et la production nécessaire aux masses. Et que dire des travailleurs qui sont dans des industries dangereuses pour la société et des simples individus qui n’ont pas d’autres moyens de gagner leur vie ? Essayez donc, en temps normal, lorsqu’on ne croit pas à l’imminence de la révolution, d’aller persuader les ouvriers des arsenaux menacés par le manque de travail de ne pas demander au gouvernement la construction d’un nouveau croiseur ! Et essayez de résoudre, si vous le pouvez, par des moyens syndicaux et sans défavoriser personne, le conflit entre les débardeurs, qui n’ont rien d’autre pour assurer leur vie que de monopoliser le travail à leur avantage, et les nouveaux arrivants, les « non-officiels », qui exigent leur droit au travail et à la vie !

Tout cela, et bien d’autres choses qu’on pourrait dire, montre que le mouvement ouvrier en soi, sans le ferment des idées révolutionnaires en opposition aux intérêts présents et immédiats des ouvriers, sans la critique et l’impulsion des révolutionnaires, loin de mener la transformation de la société à l’avantage de tous, tend à fomenter des égoïsmes de catégories et à créer une classe d’ouvriers privilégiés au-dessus de la grande masse des déshérités.

Ainsi s’explique le fait que dans tous les pays, les organisations ouvrières, à mesure qu’elles ont grandi et se sont renforcées, sont devenues conservatrices et réactionnaires. Ceux qui ont consacré au mouvement ouvrier leurs efforts, honnêtement et en ayant comme but une société de bien-être et de justice pour tous, sont condamnés à un travail de Sysiphe et doivent chaque fois recommencer de zéro.

Il n’est pas vrai, comme le prétendent les syndicalistes, que l’organisation ouvrière d’aujourd’hui servira de cadre à la société future et facilitera le passage du régime bourgeois au régime égalitaire.

C’est une idée qui était en vigueur parmi les membres de la Première Internationale. Et si ma mémoire ne m’abuse, dans les écrits de Bakounine, il est dit que la nouvelle société serait réalisée par l’entrée de tous les travailleurs dans les sections de l’Internationale.

Mais il me semble que c’est une erreur.

Les cadres des organisations ouvrières actuelles correspondent aux conditions contemporaines de la vie économique, qui résulte de l’évolution historique de la société et de l’imposition du capitalisme. Mais la nouvelle société ne peut se faire qu’en brisant les cadres et en créant de nouveaux organismes correspondant aux nouvelles conditions et aux nouveaux buts sociaux.

Les ouvriers sont aujourd’hui groupés selon les métiers qu’ils exercent, les industries auxquelles ils appartiennent, selon les patrons contre lesquels ils doivent lutter ou les commerces auxquels ils sont liés. À quoi serviront ces groupements lorsque, après la suppression du patronat et le bouleversement des rapports commerciaux, une bonne partie des métiers et des industries actuels devront disparaître, certains définitivement parce qu’ils sont inutiles et dangereux ; d’autres momentanément parce que, bien qu’utiles dans l’avenir, ils n’auraient pas de raison d’être ni de possibilité dans la période troublée de la crise sociale ? À quoi serviront, pour citer un exemple entre mille, les organisations des tailleurs de marbre de Carrare, lorsqu’il faudra qu’ils aillent cultiver la terre pour accroître la production alimentaire, en laissant pour l’avenir la construction des monuments et des palais de marbre ?

Bien sûr, les organisations ouvrières, en particulier sous la forme coopérative (qui tendent, d’autre part, en régime capitaliste à saper la résistance ouvrière), peuvent servir à développer chez les travailleurs les capacités techniques et administratives. Mais, au moment de la révolution et de la réorganisation sociale, elles doivent disparaître et se fondre dans les nouveaux groupements populaires que les circonstances exigeront. C’est le but des révolutionnaires de chercher à empêcher qu’il s’y développe un esprit de corps, qui serait un obstacle à la satisfaction des nouveaux besoins de la société.

Donc, selon moi, le mouvement ouvrier est un moyen à utiliser aujourd’hui pour élever et éduquer les masses, pour le choc révolutionnaire inévitable. Mais c’est un moyen qui présente des inconvénients et des dangers. Et nous, anarchistes, nous devons agir pour neutraliser ces inconvénients, veiller aux dangers et utiliser autant que possible le mouvement pour nos objectifs.

Cela ne veut pas dire que nous voudrions, comme cela a été dit, asservir le mouvement ouvrier à notre parti. Nous serions certes contents que tous les ouvriers, que tous les hommes soient anarchistes, ce qui est la tendance idéale de tout propagandiste. Mais, dans ce cas, l’anarchie serait une réalité et ces discussions seraient inutiles.

Dans la situation actuelle, nous voulons que le mouvement ouvrier, ouvert à tous les courants d’idées et prenant part à tous les aspects de la vie sociale, économique et morale, vive et se développe sans aucune domination de parti, du nôtre comme de celui des autres.

Pour nous, il n’est pas très important que les travailleurs revendiquent plus ou moins intensément : l’important est ce qu’ils veulent, ce qu’ils cherchent à conquérir eux-mêmes, avec leur force, leur action directe en opposition aux capitalistes et au gouvernement.

Une petite amélioration arrachée par la force autonome vaut plus à cause de ses effets moraux et, à la longue, même de ses effets matériels, qu’une grande réforme concédée par le gouvernement ou les capitalistes avec des fins trompeuses ou même par pure et simple bienveillance.

Umanità Nova, 6 juin 1922.

Entre paysans

Jacques : Tout cela est très beau, et je ne m’y oppose pas ; mais enfin, les messieurs ont la fortune et, en fin du compte, nous devons les remercier, parce que, sans eux, on ne pourrait pas vivre.

Pierre : S’ils ont la fortune, c’est qu’ils l’ont prise de force et l’ont augmentée en prenant le fruit du travail des autres. Mais ils peuvent la perdre de la même manière qu’ils l’ont acquise. Jusqu’ici, dans le monde, les hommes se sont fait la guerre les uns aux autres ; ils ont cherché à s’enlever mutuellement le pain de la bouche, et chacun s’est estimé heureux s’il a pu soumettre son semblable et s’en servir comme d’une bête de somme. Mais il est temps de mettre un terme à cette situation. À se faire la guerre, on ne gagne rien, et l’homme n’a récolté de tout cela que la misère, l’esclavage, le crime, la prostitution et, de temps à autre, de ces bains de sang qui s’appellent guerres et révolutions. S’ils voulaient, au contraire, se mettre d’accord, s’aimer et s’aider les uns les autres, on ne verrait plus ces malheurs. Il n’y aurait plus de gens qui possèdent beaucoup, pendant que d’autres n’ont rien, et l’on ferait en sorte que tous soient aussi bien que possible.

Je sais bien que les riches, qui se sont habitués à commander et à vivre sans travailler, ne veulent plus entendre parler d’un changement de système. Nous agirons en conséquence. S’ils veulent enfin comprendre qu’il ne doit plus y avoir de haine et d’inégalité entre les hommes et que tous doivent travailler, tant mieux. Si, au contraire, ils prétendent continuer à jouir des fruits de leurs violences et des vols commis par eux ou par leurs pères, alors, tant pis pour eux. Ils ont pris de force tout ce qu’ils possèdent ; nous aussi, nous le leur enlèverons de force. Si les pauvres savent s’entendre, ils sont les plus forts.

Jacques : Mais alors, quand il n’y aura plus de messieurs, comment fera-t-on pour vivre ? Qui donnera du travail ?

Pierre : Quelle question ! Mais vous voyez tous les jours comment cela se passe : c’est vous qui piochez, semez et fauchez. C’est vous qui battez le grain et le portez dans les greniers ; c’est vous qui faites le vin, l’huile et le fromage, et vous me demandez comment on fera pour vivre sans les messieurs ? Demandez-moi plutôt comment les messieurs feraient pour vivre si nous n’étions pas là, nous, pauvres imbéciles, travailleurs de la campagne et de la ville, qui peinons à les nourrir et à les vêtir, et qui leur laissons prendre nos filles afin qu’ils puissent se divertir.

Il y a un moment, vous vouliez remercier les patrons parce qu’ils vous font vivre. Vous ne comprenez donc pas que ce sont eux qui vivent de votre travail et que chaque morceau de pain qu’ils mangent est enlevé à vos enfants ; que chaque cadeau qu’ils font à leur femme représente la misère, la faim, le froid ; peut-être même la prostitution pour les vôtres ?

Qu’est-ce que produisent les messieurs ? Rien ! Donc, tout ce qu’ils consomment est enlevé aux travailleurs.

Supposons que demain, tous les ouvriers des champs disparaissent, il n’y aura plus personne pour travailler la terre, et tout le monde mourra de faim. Que les cordonniers disparaissent, on ne fera plus de souliers ; que les maçons disparaissent, on ne pourra plus faire de maisons, et ainsi de suite. Que chaque classe de travailleurs vienne à manquer l’une après l’autre, avec elle disparaîtra une branche de la production, et l’homme devra se priver des objets utiles ou nécessaires.

Mais quel préjudice ressentirait-on de la disparition des messieurs ? Ce serait comme si les sauterelles disparaissaient.

Jacques : Oui, c’est bien nous, en effet, qui produisons tout. Mais comment ferais-je, moi, pour produire du blé si je n’ai ni terre, ni animaux, ni semence ? Crois-moi, il n’y a pas moyen de faire autrement ; il faut nécessairement être sous la dépendance des patrons.

Pierre : Voyons, Jacques, est-ce que nous nous comprenons, oui ou non ? Il me semble vous avoir déjà dit qu’il faut enlever aux maîtres ce qui sert à travailler et à vivre : la terre, les outils, les semences, tout. Je le sais bien, moi, tant que la terre et les instruments de travail appartiendront aux maîtres, le travailleur devra être toujours un sujet et ne récoltera qu’esclavage et misère. C’est pourquoi, retenez bien ceci, la première chose à faire, c’est d’enlever la propriété aux bourgeois ; sans cela, le monde ne pourra jamais s’améliorer.

Jacques : Tu as raison, tu l’avais dit. Mais que veux-tu, ce sont pour moi des choses si nouvelles que je m’y perds. Mais explique-moi un peu comment tu voudrais faire. Cette propriété enlevée aux riches, qu’en ferait-on ? On se la partagerait, n’est-ce pas ?

Pierre : Pas du tout. Et quand vous entendrez dire que nous voulons partager, que nous voulons prendre la place de ceux qui possèdent, sachez que celui qui dit cela est un ignorant ou un méchant.

Jacques : Mais alors ? Je n’y comprends plus rien.

Pierre : Et pourtant, ce n’est pas difficile : nous voulons mettre tout en commun.

Nous partons du principe que tous doivent travailler et que tous doivent être le mieux possible. Dans ce monde, on ne peut vivre sans travailler. Si un homme ne travaillait pas, il devrait vivre du travail des autres, ce qui est injuste et nuisible. Mais, bien entendu, quand je dis que tous doivent travailler, je veux dire tous ceux qui peuvent le faire. Les estropiés, les impotents, les vieillards doivent être entretenus par la société, parce que c’est un devoir d’humanité de ne faire souffrir personne. Du reste, nous deviendrons tous vieux, et nous pouvons devenir estropiés ou impotents d’un moment à l’autre, aussi bien que tous ceux qui nous sont chers.

Maintenant, si vous réfléchissez bien, vous verrez que toutes les richesses, c’est-à-dire tout ce qui existe d’utile à l’homme, peuvent se diviser en deux parts. L’une, qui comprend la terre, les machines et tous les instruments de travail, le fer, le bois, les pierres, les moyens de transport, etc., est indispensable pour travailler et doit être mise en commun pour servir à tous comme instrument de travail. Quant au mode de travail, c’est une chose qu’on verra plus tard. Le mieux serait, je crois, de travailler en commun, parce que, de cette manière, on produit plus, avec moins de fatigue. D’ailleurs, il est certain que le travail en commun sera adopté partout, car, pour travailler chacun séparément, il faudrait renoncer à l’aide des machines qui simplifient et diminuent le travail de l’homme. Du reste, quand les hommes n’auront plus besoin de s’enlever le pain de la bouche les uns aux autres, ils ne seront plus comme chiens et chats et trouveront du plaisir à être ensemble et à faire les choses en commun. On laissera, bien entendu, travailler seuls ceux qui voudront le faire : l’essentiel, c’est que personne ne puisse vivre sans travailler, obligeant ainsi les autres à travailler pour lui. Mais cela ne pourra plus arriver. En effet, chacun ayant droit à la matière du travail, nul ne voudra certainement se mettre au service d’un autre.

L’autre partie des richesses comprend les choses qui servent directement aux besoins de l’homme, comme les aliments, les vêtements, les maisons. Celles-ci, il faut les mettre en commun et les distribuer de manière qu’on puisse aller jusqu’à la nouvelle récolte et attendre que l’industrie ait fourni de nouveaux produits.

Quant aux choses qui seront produites après la révolution, alors qu’il n’y aura plus de patrons oisifs vivant sur les fatigues des prolétaires affamés, on les répartira suivant la volonté des travailleurs de chaque pays. Si ceux-ci veulent travailler en commun, tout sera pour le mieux. On cherchera alors à régler la production de manière à satisfaire les besoins de tous, et la consommation de manière à assurer à tous la plus grande somme de bien-être. Si cela est fait, tout est dit.

Si l’on ne procède pas ainsi, il faudra calculer ce que chacun produit, afin que chacun puisse prendre la quantité d’objets équivalente à sa production. C’est là un calcul assez difficile, que je crois, pour ma part, presque impossible. Lorsqu’on verra la difficulté de la distribution proportionnelle, on acceptera plus facilement l’idée de mettre tout en commun.

Mais, de toute manière, il faudra que les choses de première nécessité, comme le pain, le logement, l’eau et les choses de ce genre, soient assurées à tous, indépendamment de la quantité de travail que chacun peut fournir. Quelle que soit l’organisation adoptée, l’héritage ne doit plus exister, parce qu’il n’est pas juste que l’un trouve en naissant la richesse, et l’autre la faim et les privations. Même si l’on admet l’idée que chacun est maître de ce qu’il a produit et peut faire des économies pour son compte personnel, il faudra qu’à sa mort, son épargne retourne à la communauté.

Les enfants, cependant, devront être élevés et instruits aux frais de tous, et de manière à leur assurer le plus grand développement et la meilleure instruction possible. Sans cela, il n’y aurait ni justice ni égalité. On violerait le principe du droit de chacun aux instruments de travail. Il ne suffirait pas de donner aux hommes la terre et les machines, si l’on ne cherchait à les mettre tous en état de s’en servir le mieux possible.

De la femme, je ne vous dis rien, parce que, pour nous, la femme doit être l’égale de l’homme, et quand nous parlons de l’homme, nous voulons dire l’humanité, sans distinction de sexe.

Jacques : Il y a une chose, pourtant, que je ne vois pas : prendre la fortune aux messieurs qui ont volé et affamé les pauvres gens, c’est bien. Mais si un homme, à force de travail et d’économie, est parvenu à mettre de côté quelques sous, à acheter un petit champ ou à ouvrir une petite boutique, de quel droit pourrais-tu lui enlever ce qui est vraiment le fruit de son travail ?

Pierre : C’est fort difficile. Il est impossible de faire des économies aujourd’hui, quand les capitalistes et le gouvernement prennent les meilleurs produits ; et vous devriez le savoir, vous qui, après tant d’années de travail assidu, êtes aussi pauvres qu’avant. Du reste, je vous ai déjà dit que chacun a droit aux matières premières et aux instruments de travail ; c’est pourquoi si un homme possède un petit champ, pourvu qu’il le travaille de ses mains, il pourra bien le garder, et on lui donnera en outre les outils perfectionnés, les engrais et tout ce qui sera nécessaire pour que la terre puisse produire le plus possible. Certainement, il sera préférable qu’on mette tout en commun ; mais, pour cela, il n’y aura pas besoin de forcer quiconque, parce que tous trouveront un plus grand intérêt à adopter le système du communisme. Avec la propriété et le travail communs, tout ira beaucoup mieux qu’avec le travail isolé, d’autant plus qu’avec l’invention des machines, le travail isolé devient, relativement, toujours moins rentable.

Jacques : Ah ! les machines ! voilà les choses qu’on devrait brûler ! Ce sont elles qui cassent les bras et enlèvent le travail aux pauvres gens. Ici, dans nos campagnes, on peut être sûr que chaque fois qu’il arrive une machine, notre salaire diminue. Un certain nombre d’entre nous se retrouvent sans travail, forcés de partir ailleurs pour ne pas mourir de faim. En ville, cela doit être pire. Au moins, s’il n’y avait pas de machines, les messieurs auraient plus besoin de notre travail, et nous vivrions un peu mieux.

Pierre : Vous avez raison, Jacques, de penser que les machines sont une des causes de la misère et du manque de travail. Cela se passe ainsi parce qu’elles appartiennent aux riches. Si elles appartenaient aux travailleurs, ce serait tout le contraire : elles seraient la cause principale du bien-être de l’humanité. En effet, les machines ne font, en réalité, que travailler à notre place, et plus rapidement que nous. Grâce aux machines, l’homme n’aura plus besoin de travailler pendant de longues heures pour satisfaire ses besoins et ne sera plus condamné à de pénibles travaux, qui excèdent ses forces physiques. C’est pourquoi, si les machines étaient appliquées à toutes les branches de la production et appartenaient à tous, on pourrait, en quelques heures de travail léger et agréable, suffire à tous les besoins de la consommation. Chaque ouvrier aurait le temps de s’instruire, d’être en relations d’amitié, de vivre, en un mot, et de jouir de la vie en profitant de toutes les conquêtes de la civilisation et de la science. Donc, souvenez-vous-en bien, il ne faut pas détruire les machines, il faut s’en emparer. Et puis, sachez que les messieurs protégeraient tout aussi bien leurs machines contre ceux qui voudraient les détruire que contre ceux qui tenteraient de s’en emparer. Par conséquent, puisqu’il faut faire le même effort et courir les mêmes périls, ce serait proprement une sottise de les détruire plutôt que de les prendre. Voudriez-vous détruire le blé et les maisons s’il y avait moyen de les partager entre tous ? Certainement pas. Eh bien ! il faut en agir de même avec les machines, parce que si elles sont entre les mains des patrons les instruments de notre misère et de notre servitude, elles deviendront dans nos mains des instruments de richesse et de liberté.

Jacques : Mais, pour que tout aille bien avec ce système, il faudrait que tout le monde veuille travailler volontairement. N’est-ce pas ?

Pierre : Bien entendu.

Jacques : Et s’il y en a qui veulent vivre sans travailler ? C’est dur de se fatiguer et cela ne plaît même pas aux chiens.

Pierre : Vous confondez la société telle qu’elle est aujourd’hui, avec la société telle qu’elle sera après la révolution. La fatigue, avez-vous dit, ne plaît même pas aux chiens. Mais pourquoi voudriez-vous rester des journées entières sans rien faire ?

Jacques : Moi, non, parce que je suis habitué au travail, et quand je n’ai rien à faire, il me semble que mes mains me démangent. Mais il y a bien des gens qui resteraient toute la journée à jouer aux cartes au café ou à se promener sans rien faire.

Pierre : Aujourd’hui, oui ; mais après la révolution, cela ne sera pas pareil et voici pourquoi. Aujourd’hui, le travail est pénible, mal payé et méprisé. Aujourd’hui, celui qui travaille doit crever de fatigue, mourir de faim et être traité comme une bête. Celui qui travaille n’a aucun espoir, il sait qu’il devra finir sa vie à l’hôpital, s’il ne la finit pas en prison. Comme il ne peut pas s’occuper de sa famille, il ne jouit en rien de la vie et souffre continuellement de mauvais traitements et d’humiliations de toutes sortes. Celui qui ne travaille pas, au contraire, jouit de tout le confort : il est apprécié, estimé, tous les honneurs, tous les plaisirs sont pour lui. Même parmi les ouvriers, celui qui travaille le moins et fait les choses les moins pénibles gagne davantage et est plus estimé. Quoi d’étonnant alors que les gens travaillent avec dégoût et saisissent avec empressement l’occasion de ne rien faire ?

Quand, au contraire, le travail se fera dans des conditions humaines, pendant une durée raisonnable et conformément aux lois d’hygiène ; quand le travailleur saura qu’il travaille pour le bien-être des siens et de tous les hommes ; quand le travail sera la condition indispensable pour être estimé dans la société et que le paresseux sera livré au mépris public comme aujourd’hui l’espion et l’entremetteur, qui voudra alors renoncer à la joie de se savoir utile et aimé, pour vivre dans une oisiveté aussi funeste à son corps qu’à son esprit ?

Aujourd’hui même, à part quelques rares exceptions, tout le monde éprouve une répugnance invincible, comme instinctive, pour le métier de mouchard et celui de proxénète. Et pourtant, en faisant ces métiers abjects, on gagne beaucoup plus qu’à piocher la terre ; on travaille peu ou pas du tout, et l’on est plus ou moins protégé par l’autorité. Mais comme ce sont des métiers infâmes, signe d’une profonde abjection morale, car ils n’entraînent que la douleur et le mal, presque tous les hommes préfèrent la misère à l’infamie. Il y a des exceptions, des hommes faibles et corrompus qui préfèrent l’infamie, il s’agit toujours du choix entre l’infamie et la misère. Qui, au contraire, choisirait une vie infâme et méprisable, s’il pouvait en travaillant avoir le bien-être et l’estime publique ? Certes, si un tel fait venait à se produire, il serait si contraire à la nature de l’homme qu’on devrait le considérer comme un cas de folie.

Et, n’en doutez pas : la réprobation publique contre la paresse ne manquerait pas de se produire, parce que le travail est le premier besoin d’une société. Le paresseux non seulement ferait du mal à tous en vivant du produit des autres, sans contribuer par son travail aux besoins de la communauté, mais il romprait l’harmonie de la nouvelle société et serait l’élément d’un parti de mécontents qui pourrait désirer le retour au passé. Les collectivités sont comme les individus : elles aiment et honorent ce qui est ou qu’elles croient utile. Elles haïssent et méprisent ce qu’elles savent ou croient nuisibles. Elles peuvent se tromper, et se trompent même trop souvent ; mais, dans le cas dont il s’agit, l’erreur n’est pas possible. De toute évidence celui qui ne travaille pas, mange et boit aux dépens des autres, fait du tort à tous.

En voici la preuve : supposez que vous êtes associé avec d’autres hommes pour faire en commun un travail dont vous partagerez le produit en parties égales. Bien évidemment, vous respecterez alors vos compagnons faibles ou maladroits. Quant au paresseux, vous lui rendrez la vie tellement dure qu’il vous quittera ou aura bientôt envie de travailler. C’est ce qui arrivera dans la grande société, chaque fois que la fainéantise de quelques-uns pourrait causer un dommage important.

Et puis, à la fin du compte, si l’on ne pouvait marcher de l’avant, à cause de ceux qui ne voudraient pas travailler, ce que je crois impossible, le remède sera facile à trouver : on les expulsera de la communauté. Alors, n’ayant droit qu’à la matière première et aux instruments de travail, ils seront bien forcés de travailler s’ils veulent vivre.

Jacques : Tu commences à me convaincre ; mais, dis-moi, tous les hommes seraient-ils obligés de travailler la terre ?

Pierre : Pourquoi cela ? L’homme n’a pas besoin seulement de pain, de vin et de viande ; il lui faut aussi des maisons, des vêtements, des livres ; en un mot, tout ce que les travailleurs de tous les métiers produisent, et personne ne peut pourvoir seul à tous ses besoins. Déjà, pour travailler la terre, est-ce que l’on n’a pas besoin du forgeron et du menuisier qui font les outils, et aussi du mineur qui déterre le fer, et du maçon qui construit les maisons, les magasins, et ainsi de suite ? Donc, il n’est pas dit que tous travailleront la terre, mais que tous feront des œuvres utiles.

La variété des métiers permettra d’ailleurs à chacun de choisir la besogne qui lui conviendra le mieux, et ainsi, du moins dans la mesure du possible, le travail ne sera plus pour l’homme qu’un exercice, qu’un divertissement ardemment désiré.

Jacques : Donc, chacun sera libre de choisir le métier qu’il voudra ?

Pierre : Certainement, en ayant soin que les choix ne portent pas exclusivement sur certains métiers et manquent dans d’autres. Comme on travaillera dans l’intérêt de tous, il faut faire en sorte que tout ce qui est nécessaire soit produit, en conciliant autant que possible l’intérêt général et les préférences individuelles. Mais vous verrez que tout s’arrangera pour le mieux, quand il n’y aura plus de patrons qui nous font travailler pour un morceau de pain, sans que nous puissions nous occuper de savoir à quoi et à qui sert notre travail.

Jacques : Tu dis que tout s’arrangera, et moi, au contraire, je crois que personne ne voudra faire les métiers pénibles ; tous voudront être avocats ou docteurs. Qui labourera la terre ? Qui voudra risquer sa santé et sa vie dans les mines ? Qui voudra entrer dans les puits noirs et toucher le fumier ?

Pierre : Ah ! quant aux avocats, laissez-les de côté, car, comme les prêtres, il forme une gangrène que la révolution sociale fera disparaître complètement. Parlons des travaux utiles, et non de ceux faits aux dépens du prochain ; sinon il faudra compter aussi comme travailleur l’assassin dans les rues, qui, souvent, doit supporter de grandes souffrances.

Aujourd’hui, nous préférons un métier à un autre, non parce qu’il est plus ou moins conforme à nos facultés et à nos goûts, mais parce qu’il est plus facile à apprendre, parce que nous gagnons ou espérons gagner plus, parce que nous pensons trouver plus facilement des débouchés, et, ensuite seulement, parce que tel ou tel travail peut être moins pénible qu’un autre. En somme, le choix d’un métier nous est surtout imposé par notre naissance, le hasard et les préjugés sociaux. Par exemple, le métier de laboureur est un métier qui ne plairait à aucun citadin, même parmi les plus misérables. Et pourtant, l’agriculture n’a rien de répugnant en soi, et la vie des champs ne manque pas de plaisir. Bien au contraire, si vous lisez les poètes, vous les voyez pleins d’enthousiasme pour la vie champêtre. Mais la vérité est que les poètes qui font des livres n’ont jamais labouré la terre, tandis que les cultivateurs se crèvent la santé, meurent de faim, vivent plus mal que les bêtes et sont traités comme des gens de rien, tellement que le dernier vagabond des villes se trouve offensé de s’entendre appeler paysan. Comment voulez-vous alors que les gens travaillent volontiers la terre ? Nous-mêmes, qui sommes nés à la campagne, nous la quittons aussitôt que nous en avons la possibilité, parce que, quoi que nous fassions, nous sommes mieux ailleurs et plus respectés. Mais qui de nous voudra quitter les champs s’il travaillait pour son compte et trouvait dans le travail de la terre bien-être, liberté et respect ?

Il en va de même pour tous les métiers, parce que le monde est ainsi fait aujourd’hui que plus un travail est nécessaire et pénible, plus il est mal rétribué, méprisé et fait dans des conditions inhumaines. Par exemple, allez dans l’atelier d’un orfèvre, et vous trouverez que, en comparaison des immondes taudis dans lesquels nous vivons, le local est propre, bien aéré, chauffé l’hiver. Le travail quotidien n’est pas très long et les ouvriers, quoique mal payés, car le patron leur prend encore le meilleur de leur produit, sont cependant assez bien traités par rapport aux autres travailleurs. La soirée, pour eux, est une fête ; quand ils ont quitté la veste de travail, ils vont où ils veulent, sans craindre que les gens les toisent et les bafouent. Au contraire, allez dans une mine, et vous verrez de pauvres gens qui travaillent sous terre, où l’air est pestilentiel, et qui consument en peu d’années leur vie pour un salaire dérisoire. Si, par hasard, après avoir fini leur travail, ils se permettent d’aller là où se réunissent les messieurs, ils auront de la chance si on ne les chasse que par des railleries ! Comment s’étonner après cela qu’un homme préfère être orfèvre que mineur ?

Je ne vous dis rien de ceux qui ne manient que la plume comme outil. Figurez-vous qu’un homme qui ne fait que de mauvais articles dans les journaux gagne dix fois plus qu’un paysan, et il est estimé bien plus qu’un honnête travailleur.

Par exemple, les journalistes travaillent dans des salles élégantes ; les cordonniers, dans des boutiques tristes ; les ingénieurs, les médecins, les artistes, les professeurs, quand ils ont du travail et qu’ils savent bien leur métier, vivent comme des seigneurs. Les maçons, les infirmiers, les artisans et on peut ajouter aussi, à dire vrai, les médecins de village et les instituteurs, meurent de faim même en se tuant à travailler. Je ne veux pas dire par là, entendez-moi bien, que seul le travail manuel est utile, car l’étude est, au contraire, le seul moyen de vaincre la nature, de se civiliser et d’acquérir plus de liberté et de bien-être. Les médecins, les ingénieurs, les chimistes, les professeurs sont aussi utiles et nécessaires dans la société moderne que les paysans et les autres ouvriers. Je veux dire seulement que tous les travaux utiles doivent être également appréciés et faits de telle sorte que le travailleur trouve une égale satisfaction à les faire. Les travaux intellectuels, qui sont par eux-mêmes un grand plaisir, qui donnent à l’homme une grande supériorité sur celui qui reste dans l’ignorance, doivent être accessibles à tous, et non pas rester le privilège d’un petit nombre.

Jacques : Mais si tu dis toi-même que le travail intellectuel est un grand plaisir qui donne un avantage sur ceux qui sont ignorants, il est clair que tous voudront étudier, moi le premier. Et alors, qui fera les travaux manuels ?

Pierre : Tous, parce que, tout en étudiant les lettres et les sciences, on doit faire aussi un travail physique : tous doivent travailler avec la tête et les bras. Ces deux activités, loin d’être en contradiction, se complètent, car pour bien se porter, l’homme a besoin d’exercer tous ses organes : le cerveau aussi bien que les muscles. Celui qui a l’intelligence développée et qui est habitué à penser réussit mieux dans le travail manuel, et celui qui est en bonne santé, comme on l’est lorsqu’on exerce ses membres dans des conditions plus hygiéniques, a aussi l’esprit plus éveillé et plus pénétrant.

Du reste, les deux genres de travail sont nécessaires, puisque l’un d’eux est plus agréable que l’autre, et que, grâce à lui, l’homme acquiert la conscience et la dignité ; il n’est pas juste qu’une partie de l’humanité soit condamnée à l’abrutissement du travail exclusivement manuel pour laisser à quelques hommes seulement le privilège de la science et par suite du pouvoir. Par conséquent, je le répète, tous doivent travailler à la fois physiquement et intellectuellement.

Jacques : Cela aussi, je le comprends, mais, parmi les travaux manuels, il y en aura toujours qui seront durs et d’autres faciles, il y en aura de beaux et de laids. Qui voudra, par exemple, être mineur ou vidangeur ?

Pierre : Si vous saviez, mon cher Jacques, quelles inventions et quelles études on a faites et l’on fait chaque jour, vous comprendriez que, même aujourd’hui, si l’organisation du travail ne dépendait pas de ceux qui ne travaillent pas et qui, par conséquent, ne s’inquiètent nullement du bien-être des travailleurs, même aujourd’hui tous les métiers manuels pourraient être exercés dans des conditions telles qu’ils n’auraient plus rien de répugnant, de malsain et de trop pénible, et, par conséquent, pourraient être exercés par les travailleurs qui les choisiraient volontairement. Si la chose est possible, actuellement, représentez-vous alors ce qui arriverait, le jour où tous devant travailler, les efforts et les études de tous seraient dirigés de manière à rendre le travail moins lourd et plus agréable !

Et si, après cela, il y avait encore des métiers qui continueraient à être plus durs que les autres, on chercherait à compenser cette inégalité au moyen de certains avantages, sans compter que lorsqu’on travaille tous en commun dans l’intérêt de tous, on voit naître cet esprit de fraternité et d’indulgence qui est le propre de la famille, de telle sorte que, bien loin de vouloir s’épargner une fatigue, chacun cherche à faire lui-même les choses les plus pénibles.

Jacques : Tu as raison, mais si tout cela n’arrive pas, comment fera-t-on ?

Pierre : Eh bien ! si, malgré tout, il restait encore des travaux nécessaires que personne ne voudrait faire par libre choix, alors nous les ferions tous, chacun un peu en travaillant, par exemple, un jour par mois, une semaine par an ou autrement. Mais, soyez tranquille, si une chose est nécessaire à tous, on trouvera bien le moyen de la faire. Est-ce qu’aujourd’hui nous n’acceptons pas d’être soldats pour plaire à d’autres ? Est-ce que nous n’allons pas combattre contre des gens qui ne nous ont fait aucun mal, et même contre nos amis et nos frères ? Il vaudra mieux, je crois, être travailleurs pour notre plaisir et pour le bien de tous.

Jacques : Tu sais que tu commences à me persuader. Pourtant, il y a encore quelque chose qui n’entre pas bien dans ma tête. C’est une grosse affaire que d’enlever la propriété aux messieurs. Je ne sais pas, mais… est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de faire autrement ?

Pierre : Et comment voulez-vous faire ? Tant qu’elle restera entre les mains des riches, ce sont eux qui commanderont et chercheront leurs intérêts sans s’occuper des nôtres, comme ils ont fait depuis que le monde est monde. Mais pourquoi ne voulez-vous pas enlever la propriété aux messieurs ? Croyez-vous par hasard que ce serait une chose injuste, une mauvaise action ?

Jacques : Non, après ce que tu m’as dit, il me paraît que ce serait une sainte chose, puisque, en la leur arrachant, nous leur arracherons aussi notre chair dont ils se gavent. Et puis, si nous prenons leur fortune, ce n’est pas pour la prendre pour nous seuls, c’est pour la mettre en commun et faire le bien de tous, n’est-ce pas ?

Pierre : Sans doute, et même, si vous examinez bien la chose, vous verrez que les messieurs eux-mêmes y gagneront. Certainement, ils devront cesser de commander, de faire les fiers et d’être des fainéants. Ils devront se mettre à travailler, mais quand le travail se fera à l’aide des machines, et avec un grand souci du bien-être des travailleurs, il se réduira à un exercice utile et agréable. Est-ce que maintenant les messieurs ne vont pas à la chasse ? Est-ce qu’ils ne s’occupent pas d’équitation, de gymnastique et d’autres exercices qui prouvent que le travail musculaire est une nécessité et un plaisir pour tous les hommes sains et bien nourris ? Il s’agit donc pour eux de faire pour la production, ce travail qu’ils font aujourd’hui par pur divertissement. D’ailleurs, combien d’avantages tireront-ils du bien-être général ! Regardez, par exemple, dans notre pays : les quelques messieurs qu’il y a sont riches et jouent aux petits princes ; mais, pendant ce temps, les rues sont laides et sales pour eux comme pour nous ; l’air corrompu qui sort de nos taudis et des marais du voisinage les rend malades comme nous. Ils ne peuvent seuls, avec leurs fortunes privées, améliorer le pays, chose qui se ferait facilement par le concours de tous. Notre misère les atteint donc indirectement. Et tout cela, sans compter la peur continuelle dans laquelle ils vivent d’être assassinés ou de voir une révolution violente.

Donc, vous voyez bien que nous ne ferions que du bien aux messieurs en prenant la fortune. Il est vrai qu’ils ne l’entendent pas et qu’ils ne l’entendront jamais ainsi, parce qu’ils veulent commander et qu’ils se figurent que les pauvres sont faits d’une autre pâte qu’eux. Mais que nous importe ? S’ils ne peuvent pas céder à l’amiable, tant pis pour eux, nous les traiterons à la diable.

Jacques : Tout cela est juste ; mais ne pourrait-on pas chercher à faire les choses peu à peu, par un accord mutuel ? On laisserait la propriété à ceux qui la possèdent, à condition cependant qu’ils augmentent les salaires et nous traitent comme des hommes. Ainsi, graduellement, nous pourrions mettre quelque chose de côté, acheter nous aussi un lopin de terre, et alors, quand nous serions tous propriétaires, on mettrait tout en commun comme tu dis. J’en ai entendu un qui proposait quelque chose dans ce genre.

Pierre : Comprenez bien : pour s’arranger à l’amiable, il n’y a qu’un seul moyen : c’est que les propriétaires renoncent volontairement à leurs propriétés. Mais il ne faut pas penser à cela, vous le savez.

Tant que la propriété individuelle existera, c’est-à-dire tant que la terre, au lieu d’appartenir à tous, appartiendra à Pierre ou à Paul, il y aura toujours de la misère et tout ira de mal en pis. Avec la propriété individuelle, chacun cherche à tirer l’eau à son moulin et les propriétaires non seulement tâchent de donner aux travailleurs le moins qu’ils peuvent, mais de plus ils se font la guerre entre eux. En général, chacun cherche à vendre le plus possible ses produits et chaque acheteur, de son côté, cherche à payer le moins cher possible. Aussi, qu’arrive-t-il ? C’est que les propriétaires, les fabricants, les grands négociants ont les moyens de fabriquer et de vendre en gros, de se fournir en machines, de profiter de toutes les conditions favorables du marché et d’attendre, pour vendre, au moment favorable, et même à perte pendant quelque temps. Ils finissent par ruiner les petits propriétaires et négociants, qui tombent dans la pauvreté et doivent, eux et leur fils, aller travailler à la journée. Ainsi (et c’est une chose que nous voyons tous les jours), les patrons qui travaillent seuls ou avec peu d’ouvriers sont forcés, après une lutte douloureuse, de fermer boutique et d’aller chercher du travail dans les grandes usines. Les petits propriétaires, qui ne peuvent même pas payer les impôts, doivent vendre champs et maison aux grands propriétaires, et ainsi de suite. De telle sorte que, si un propriétaire généreux voulait améliorer les conditions de ses travailleurs, il ne ferait que se mettre en état de ne plus pouvoir soutenir la concurrence. Il serait infailliblement ruiné.

D’autre part, les travailleurs, poussés par la faim, doivent se faire concurrence entre eux, et comme il y a plus de bras disponibles qu’il n’en faut pour le travail à faire (non pas que le travail au fond manque, mais parce que les patrons ont intérêt à ne pas faire travailler davantage), ils doivent mutuellement s’arracher le pain de la bouche et, si vous travaillez pour telle ou telle somme, il se trouvera toujours un autre ouvrier qui fera à moitié prix la même besogne.

C’est grâce à cette situation que tout progrès devient un malheur. On invente une machine ; aussitôt un grand nombre d’ouvriers restent sans travail. Ne gagnant plus, ils ne peuvent plus consommer et ainsi, indirectement, ils enlèvent du travail à d’autres. En Amérique, on met maintenant en culture d’immenses espaces et l’on produit beaucoup de blé. Les propriétaires, sans s’inquiéter, bien entendu, de savoir si en Amérique les gens mangent à leur faim, envoient le blé en Europe pour gagner davantage. Ici, le prix du blé baisse, mais les pauvres, au lieu d’être mieux, s’en trouvent plus mal, car les propriétaires, ne pouvant s’arranger de ce bon marché, ne font plus cultiver la terre ou font seulement travailler la petite partie où le sol est le plus productif. Ensuite, un grand nombre de travailleurs sont au chômage. Le blé coûte peu, c’est vrai, mais les pauvres gens ne gagnent même pas les quelques sous qu’il faut pour en acheter.

Jacques : Ah ! maintenant, je comprends. Je t’avais entendu dire qu’on ne voulait pas faire venir le blé de l’étranger, et cela me semblait une grande ânerie de repousser ainsi cette nourriture. Je croyais que les bourgeois voulaient affamer le peuple. Mais, à présent, je vois qu’ils avaient leurs raisons.

Pierre : Non, non, parce que si le blé n’arrive pas, c’est mauvais à un autre point de vue. Les propriétaires, alors, ne craignant plus la concurrence extérieure, vendent au prix qu’ils veulent et…

Jacques : Que faire donc ?

Pierre : Que faire ? Je vous l’ai déjà dit : il faut mettre tout en commun. Alors, plus il y aura de produits et mieux ça ira…

Jacques : Mais, dis-moi un peu… et si l’on faisait un arrangement avec les propriétaires ? Ils fourniraient la terre et le capital, nous, le travail, et l’on partagerait les produits. Qu’en dis-tu ?

Pierre : D’abord, je dis que si vous vouliez partager, votre patron ne le voudrait pas. Il faudrait employer la force pour l’y obliger. Alors, pourquoi faire les choses à demi et se contenter d’un système qui laisse subsister l’injustice et le parasitisme, et empêche l’accroissement de la production ? Et puis, de quel droit certains hommes, ne travaillant pas, viendraient-ils prendre la moitié de ce que produisent les travailleurs ?

D’ailleurs, comme je vous l’ai dit, non seulement la moitié des produits sera donnée aux patrons, mais encore la somme totale de ces produits serait inférieure à ce qu’elle pourrait être, parce que, avec la propriété privée et le travail divisé, on produit moins qu’avec le travail en commun. C’est la même chose que pour soulever un rocher : cent hommes peuvent essayer chacun à leur tour, ils n’y réussiront pas ; deux ou trois agissant en même temps, avec des harnais et des leviers, le soulèveront sans effort. Si un homme veut faire une épingle, qui sait s’il y parviendra en une heure ; tandis que dix hommes ensemble en font des milliers par jour. Et plus le temps passera, plus l’on devra travailler en commun pour mettre à profit les découvertes de la science.

Mais, à ce propos, je veux répondre à une objection qu’on nous fait souvent.

Les économistes, qui sont des gens payés par les riches pour s’entendre dire qu’ils ont le droit d’être riches aux dépens du travail d’autrui, les économistes et tous les savants au ventre plein disent souvent que la misère ne dépend pas de l’accaparement de la propriété par les classes supérieures, mais bien du manque de produits naturels. D’après eux, ces produits seraient tout à fait insuffisants si on les distribuait à tous. Ils le disent évidemment afin de pouvoir conclure que la misère est une chose fatale contre laquelle il n’y a rien à faire. C’est ainsi qu’agit le prêtre qui vous tient dociles et soumis en vous disant que telle est la volonté de Dieu. Mais il ne faut pas croire un mot de cela. Les produits de la terre et de l’industrie, même avec l’organisation actuelle, sont suffisants pour que chacun puisse vivre dans l’aisance, et s’ils ne sont pas encore plus abondants, la faute en est aux patrons, qui ne pensent qu’à gagner le plus possible et qui iront même jusqu’à laisser perdre certains produits pour empêcher la baisse des prix. Et, en effet, tandis qu’ils prétendent qu’il n’y a pas assez de richesses naturelles, ils laissent incultes de grands espaces de terre, et sans travail un grand nombre d’ouvriers.

Mais à cela ils vous répondent que, quand bien même toutes les terres seraient mises en culture et exploitées par tous les hommes de la manière la plus intelligente, la production de la terre étant limitée alors que l’accroissement de la population ne l’est pas, il arriverait toujours un moment où la production des substances alimentaires resterait stationnaire, tandis que la population augmenterait indéfiniment, et la disette avec elle. C’est pour cela, disent-ils, que l’unique remède aux maux sociaux est que les pauvres ne fassent pas d’enfants ou, du moins, n’en fassent qu’un petit nombre.

J’ai peu étudié et j’ignore si leur principe est vrai, mais ce que je sais, c’est que leur solution ne résout rien. Nous le voyons bien dans les pays où la terre est abondante et la population faible : il y a autant et même plus de misère que dans les pays où la population est dense. Il faut donc changer l’organisation sociale, mettre toutes les terres en culture. Plus tard, si la population tendait à trop augmenter, il serait temps de songer à limiter le nombre des enfants.

Mais revenons à la question du partage du produit entre le propriétaire et le travailleur. Ce système existait autrefois pour le travail des champs dans quelques parties de la France, comme il existe encore en Toscane, mais il a disparu peu à peu ; parce que les propriétaires ont plus d’avantages à faire travailler à la journée. Aujourd’hui, avec les machines, avec l’agriculture scientifique, avec les produits qui viennent de l’étranger, les propriétaires doivent adopter la grande culture faite par des ouvriers salariés : ceux qui ne le feront pas seront ruinés par la concurrence.

Pour conclure en peu de mots, je vous dirai que si le système actuel se perpétue, voici quels en seront les résultats : la propriété se concentrera de plus en plus dans les mains d’un petit nombre et le travailleur sera réduit à la misère par les machines et les méthodes de production rapide. Ainsi, nous aurons quelques grands seigneurs, maîtres du monde, un petit nombre d’ouvriers attachés au service des machines, puis des valets et des gendarmes pour servir et défendre les seigneurs. La masse du peuple mourra de faim ou vivra d’aumônes. On commence déjà à le voir : la petite propriété disparaît, le nombre des ouvriers au chômage augmente et les messieurs, soit par peur, soit par pitié de tous ces gens qui meurent de faim, organisent des popotes de fortune.

Si le peuple ne veut pas être réduit à mendier son pain à la porte des riches et dans les mairies, comme autrefois à la porte des couvents, il n’a qu’un moyen : s’emparer de la terre et des machines, et travailler pour son propre compte.

Jacques : Mais si les gouvernements faisaient de bonnes lois pour obliger les riches à ne pas faire souffrir les pauvres gens ?

Pierre : Nous en revenons toujours au même point. Le gouvernement est composé des messieurs, et il n’y a pas à supposer que ces gens-là veuillent faire des lois contre eux-mêmes. Et quand bien même les pauvres pourraient arriver à commander à leur tour, serait-ce une raison de laisser aux riches les moyens de nous remettre le pied dessus ? Croyez-moi, là où il y a des riches et des pauvres, ceux-ci peuvent élever la voix un moment, en temps d’émeute, mais les riches finissent toujours par commander. C’est pour cela que si nous réussissons à être pour un moment les plus forts, il nous faudra enlever immédiatement la propriété aux riches pour qu’ils n’aient plus en main le moyen de remettre les choses comme elles l’étaient auparavant.

Jacques : Je comprends, il faut faire une bonne république, rendre tous les hommes égaux, et alors, celui qui travaillera mangera, celui qui ne fera rien se frottera le ventre. Ah ! je regrette d’être vieux et vous êtes heureux, vous, les jeunes, qui verrez une belle époque.

Pierre : Eh ! doucement, ami.

Vous, par le mot « république », vous entendez la révolution sociale et, pour qui sait vous comprendre, vous avez raison. Mais vous vous exprimez mal, en somme, car la république n’est pas du tout ce que vous voulez dire. Mettez-vous bien dans l’idée que le gouvernement républicain est un gouvernement comme les autres ; seulement, au lieu d’un roi, il y a un président et des ministres, qui ont en réalité les mêmes pouvoirs. Et quand bien même nous aurions la république démocratique que les radicaux nous promettent, en quoi serions-nous plus avancés ? Au lieu de deux Chambres, nous n’en aurions qu’une, celle des députés ; mais est-ce que nous n’en continuerions pas moins à être soldats ; à travailler comme des esclaves, malgré les promesses mirobolantes de messieurs les députés ?

Voyez-vous, tant qu’il y aura des riches et des pauvres, ce sont les riches qui commanderont. Que nous soyons en république ou en monarchie, les faits qui résultent de la propriété individuelle existeront toujours. La concurrence réglera les rapports économiques, la propriété sera concentrée en quelques mains, les machines enlèveront le travail aux ouvriers et les masses seront réduites à mourir de faim ou à vivre d’aumônes. D’ailleurs, il en existe à l’heure actuelle, des républiques, sans compter la nôtre qui devaient donner monts et merveilles. Eh bien ! est-ce qu’elles ont apporté une amélioration à la condition des prolétaires ?

Jacques : Comment cela ? Et moi qui croyais que république voulait dire égalité !

Pierre : Oui, ce sont les républicains qui le disent et ils tiennent le raisonnement suivant : « En république, disent-ils, les députés, qui font des lois, sont élus par tout le peuple. Par conséquent, lorsque le peuple n’est pas content, il envoie de meilleurs députés et tout s’arrange ; or, comme ce sont les pauvres qui sont la grande majorité, ce sont eux en réalité qui commandent. »

Voilà ce qu’ils disent, mais la réalité est bien différente. Par le fait même qu’ils sont pauvres, les pauvres sont en même temps ignorants et superstitieux, ils le resteront, comme le veulent les prêtres et les patrons, tant qu’ils ne jouiront pas de l’indépendance économique et n’auront pas la pleine conscience de leurs intérêts.

Vous et moi, qui avons eu la bonne fortune de gagner un peu plus et de pouvoir nous instruire un peu, nous pourrons avoir l’intelligence de comprendre nos intérêts et la force d’affronter la vengeance des patrons. Mais la grande masse ne le pourra pas tant que dureront les conditions actuelles. En face de l’urne, ce n’est pas comme en temps de révolution, où un homme courageux vaut cent timorés et entraîne derrière lui beaucoup d’hommes qui n’auraient jamais eu, par eux-mêmes, l’énergie de se révolter. En face de l’urne, ce qui compte, c’est le nombre, et tant qu’il y aura des curés et des patrons, le nombre sera toujours pour les prêtres qui brandissent l’enfer et le paradis ; pour les patrons qui donnent ou enlèvent le pain à qui bon leur semble ; et pour le gouvernement qui dispose des gendarmes pour faire peur et les emploie pour corrompre.

Et vous savez bien ce qui se passe ? Aujourd’hui, en somme, la majorité des électeurs sont des pauvres : que font-ils quand ils vont voter ? Votent-ils pour des pauvres qui connaissent leur situation et veulent défendre leurs intérêts ?

Jacques : On le sait bien ! Ils demandent toujours au patron pour qui ils doivent voter et font comme il le leur demande ; s’ils ne le font pas, du reste, le patron les vire.

1884, extraits.

La question agraire

LE PROBLÈME DE LA TERRE sera peut-être le plus grave et le plus hérissé de dangers que la révolution aura à résoudre.

La justice (la justice abstraite se résumant par l’expression « à chacun son dû ») veut que la terre, appartenant à tout le monde, soit mise à la disposition de chaque individu qui désire la travailler, quel que soit le mode préféré par lui pour le faire, individuel ou au moyen d’associations, petites ou grandes, pour son compte ou pour celui de la communauté.

Mais la justice ne suffit pas à assurer la vie civile, et si elle n’est pas pondérée et presque remplacée par l’esprit de fraternité, par la conscience de la solidarité humaine, elle aboutit, par la lutte de chacun contre tous, à l’asservissement et à l’exploitation des vaincus, c’est-à-dire à l’injustice dans tous les rapports sociaux.

À chacun son dû. Le à chacun devrait être sa part des biens naturels et de ceux accumulés par les générations précédentes, plus le produit de ses propres efforts. Mais comment diviser équitablement les biens naturels et comment, dans la complexité de la vie civile et dans l’enchaînement des activités productives, déterminer le produit individuel ? Et comment mesurer la valeur des produits pour les échanges ? En partant du principe du chacun pour soi, c’est évidemment une utopie que d’espérer en la justice ; et la réclamer est une hypocrisie, peut-être inconsciente, mais qui sert à couvrir l’égoïsme le plus étroit, le désir de domination et la rapacité de chaque individu.

Le communisme apparaît donc comme la seule solution possible. Le seul système, fondé sur la solidarité naturelle, entretenant des rapports entre les hommes et en faisant des frères, qui puisse concilier les intérêts de tous et servir de base à une société garantissant à chacun le plus de bien-être et le plus de liberté possibles.

En matière de possession et d’utilisation de la terre, c’est plus évident que jamais. Si toute l’étendue cultivable était également fertile, également saine, avec les mêmes possibilités d’échanges, on pourrait concevoir sa division en lots égaux ou équivalents entre tous les travailleurs, qui pourraient ensuite, s’ils le jugeaient bon, s’associer à leur guise dans l’intérêt de la production.

Mais les conditions de productivité, de salubrité et de situation des différentes parcelles de terrain varient tellement que l’on ne peut songer à une répartition équitable.

Un gouvernement, avec la nationalisation et la location de la terre aux cultivateurs, pourrait, théoriquement, résoudre la question au moyen d’une taxe qui assignerait à l’État ce que les économistes appellent la « rente économique », c’est-à-dire ce qu’une parcelle de terrain pourrait, à travail égal, produire de plus qu’une autre parcelle. C’est le système préconisé par l’Américain Henry George. Mais il saute aux yeux qu’un tel système présuppose la continuation du régime bourgeois, sans parler de la puissance accrue de l’État et de l’arbitraire gouvernemental et bureaucratique qui en découlerait.

Donc, pour nous qui ne voulons pas de gouvernement et qui ne croyons ni possible ni souhaitable, économiquement et moralement, la possession individuelle du sol cultivable, la seule solution est le communisme. Et c’est pourquoi nous sommes communistes.

Mais le communisme doit être volontairement, librement désiré et accepté ; s’il en était autrement et s’il devait être imposé, il produirait la plus monstrueuse tyrannie et nous ramènerait ensuite à l’individualisme bourgeois.

Maintenant, en attendant que le communisme ait, avec l’exemple des collectivités qui le pratiqueront dès le début, démontré ses avantages et soit voulu par tout le monde, quel est notre programme agraire pratique à réaliser aussitôt la révolution faite ?

La propriété ne se trouvant plus protégée légalement, les travailleurs devraient prendre possession de toute la terre qui ne serait pas cultivée directement et de leurs propres bras par les propriétaires actuels. Ils devraient se constituer en associations et organiser eux-mêmes la production, utilisant toutes les aptitudes, toutes les capacités techniques que peuvent avoir aussi bien ceux qui ont toujours été des travailleurs que les anciens bourgeois expropriés et obligés de devenir eux-mêmes des travailleurs, puisqu’ils ne pourraient plus vivre du travail d’autrui. Des ententes seraient promptement établies avec les associations d’ouvriers industriels pour l’échange des produits, ou sur la base communiste, ou selon les différentes conceptions qui pourraient prévaloir dans différentes localités.

En attendant, tous les produits alimentaires seraient réquisitionnés par le peuple en révolte, et la distribution aux différentes localités et aux particuliers organisée grâce à l’initiative des groupes révolutionnaires. Les semences, les engrais, les instruments agricoles, le bétail de labour seraient fournis aux cultivateurs, la libre accession à la terre étant assurée à tous ceux qui voudraient la travailler.

Reste la question des paysans propriétaires. S’ils refusaient de s’associer aux autres, il n’y aurait pas de raison de le leur reprocher, puisqu’ils travailleraient toujours eux-mêmes et n’exploiteraient pas le travail d’autrui. Ils ne trouveraient d’ailleurs pas de travailleurs à exploiter, parce que personne ne voudrait travailler pour eux et que tous pourraient le faire dans des associations libérées de l’exploitation sociale. Les désavantages, la presque impossibilité du travail isolé amèneraient bientôt les paysans propriétaires à entrer dans la collectivité.

Quant à nous, le communisme sera donc la solution positive et nécessaire, puisque chacun aura droit aux moyens de production et que personne ne pourra exploiter le travail d’autrui.

Sur ce principe fondamental de la société à laquelle nous aspirons, nous serons intransigeants jusqu’à la violence.

Errico Malatesta


Les idées exprimées par Malatesta sur la grave question de la terre me paraissent inspirées par une confiance excessive dans la conscience des individus et, par voie de conséquence, être trop optimistes.

Laissons toutes les dissertations théoriques et rhétoriques et toutes les subtilités se rapportant à l’idée de propriété. Je trouve fort dangereux le système de permettre à qui que ce soit d’éviter le communisme et de lui préférer la forme de la petite propriété.

Malatesta affirme qu’une fois supprimée l’exploitation du travail d’autrui, tout danger se trouve éliminé. Je ne le crois pas.

Si ces petits propriétaires se refusaient, par exemple, à ravitailler les villes une fois la révolution faite, mais sans que le système communiste soit consolidé ? Ou s’ils prétendaient, pour le faire, obtenir des conditions privilégiées impossibles à accorder ? Ou encore, si le paysan propriétaire trouvait plus commode de ne produire que le strict nécessaire pour lui-même et sa famille ?

Je ne crois pas, peut-être suis-je excessivement pessimiste, que la conscience des individus soit développée au point d’envisager l’altruisme communiste, même si cet altruisme ne devait résulter que du reflet des avantages individuels à en obtenir.

L’égoïsme étroit, qui ne dépasse presque jamais les horizons très bornés du bien-être personnel, pourrait prendre le dessus ; même s’il se faisait à l’encontre de celui de la collectivité et, donc, de chaque individu.

Face aux associations qui, en quelque sorte, limiteraient la liberté individuelle et feraient peser les liens du devoir sur la communauté, on préférerait la forme individuelle mais égoïste et peut-être plus libertaire. Reste à savoir, et je ne le crois guère, si celle-ci est réalisable, étant donné les conditions de sentiments encore si primitifs qui animent les masses.

Les socialistes qui admettent l’État résoudraient facilement le problème agraire en nationalisant les terres et en les plaçant sous le contrôle du pouvoir suprême. Mais nous qui ne pouvons concevoir en régime de liberté aucune forme étatique, nous rechercherons la solution dans le système coopératif et nullement au sein de la petite propriété. Chaque coopérative de paysans pourra être gérée par le conseil des terres de la même manière que les conseils de fabrique géreront les usines.

La difficulté réside dans le fait suivant : alors qu’à l’usine toutes les machines sont nécessaires pour la fabrication d’un produit et que le travail individuel y est impossible, il en est autrement de la terre, que chacun peut cultiver en se passant de la collaboration d’autrui.

Donc, à mon avis, il faudrait combattre fortement l’idée du partage individuel des terres et ne pas encourager le désir de former de petites propriétés. Tous nos efforts et notre propagande doivent tendre à la réalisation du système des coopératives agraires, dont les conseils devraient admettre les représentants des producteurs industriels, qui sont nécessairement consommateurs de produits agricoles ; de même les paysans, consommateurs de tous les objets fabriqués devraient être représentés dans les conseils de fabrique.

Un communiste anarchiste


Il me semble que l’ami « communiste anarchiste » confond différentes idées.

Nous sommes parfaitement d’accord sur la supériorité technique et morale du travail associé sur le travail individuel, du communisme sur l’individualisme.

Je suis tellement d’accord que je crois impossible, presque inconcevable, un travail productif réellement individuel. Le travailleur propriétaire qui cultive lui-même, avec sa famille, un lopin de terre, ne peut continuer à le faire que parce qu’il jouit en réalité de la coopération sociale et exploite directement ou indirectement le travail salarié. En effet, il a besoin, en plus de son travail, d’objets de consommation personnelle, d’instruments de travail, d’engrais, de moyens de transport. Mais toute possibilité de travail et de vie aisée serait supprimée pour lui s’il voulait vraiment s’isoler et pourvoir seul à tous ses besoins.

Je suis donc d’accord sur l’utilité et la nécessité de la propagande communiste et pour la critique de la petite propriété.

Mais la question envisagée dans mon article ne se rapportait pas à ce qu’il faut proposer, mais à ce qu’il faut faire le jour de la révolution.

Or un « communiste anarchiste » dit : « Je trouve fort dangereux le système de permettre à qui que ce soit d’éviter le communisme et lui préférer la forme de la petite propriété. »

Faudrait-il le défendre ? Et qui le défendrait ? Et avec quels moyens ferait-on appliquer la défense ? La violence ? Que deviendrait alors l’anarchisme ?

Nous admettons, invoquons la violence en tant qu’elle signifie défense contre la violence ennemie. Mais nous ne pouvons vouloir le triomphe d’une organisation sociale obtenu au moyen de la violence, que ce soit celle d’une minorité à l’encontre de la majorité ou celle d’une majorité, fictive ou réelle, contre le vouloir des minorités.

Notre violence est, pour ainsi dire, négative : elle sert à détruire les institutions qui, au moyen de la force organisée en gouvernement, obligent les hommes à subir la volonté d’autrui et à se faire exploiter par des maîtres. Mais ce qui va remplacer les systèmes actuels, l’organisation qui conciliera la production économique efficiente et la complète liberté sociale de tous, cet organe doit résulter de la libre volonté des individus, éclairée par la propagande, exaltée par l’enthousiasme, guidée et refrénée par les nécessités naturelles et sociales de la vie.

La société nouvelle doit venir des faits et non des lois.

Le camarade qui signe « un communiste anarchiste » a toujours, selon moi, une mentalité autoritaire. Il voit tous les dangers de la liberté et ne voit pas ceux de l’autorité. Les anarchistes, au contraire, dénoncent et combattent l’autorité sous toutes ses formes, et préfèrent courir les risques de la liberté.

Je dis les risques de la liberté, car ce n’est pas vrai que je ne vois pas de danger, comme le prétend le « communiste anarchiste ». Il y a toujours le danger que la masse n’ait pas au moins ce minimum de conscience, cet esprit de fraternité, d’intelligence pratique sans lequel il n’est nullement possible de réaliser l’anarchie et de la faire vivre. Mais, précisément parce que ce danger existe, nous devons être toujours sur le qui-vive contre toute déviation autoritaire.

D’autre part, je ne crois pas qu’en Italie le refus hypothétique des petits propriétaires de ravitailler les villes pourrait constituer un sérieux danger. Il est très clair que tous les produits existants seraient saisis par les masses insurgées pour les répartir à tous, proportionnellement aux besoins et aux quantités disponibles. La question ne se pose que pour de futurs produits et le moyen de les obtenir. S’il y avait vraiment de petits propriétaires qui persistaient à vouloir travailler seuls, sans l’aide des autres, ils parviendraient à grand-peine à se nourrir eux-mêmes et n’auraient rien à donner ou à refuser aux villes.

L’alimentation des villes doit être assurée par la masse du prolétariat agricole et d’une partie du prolétariat industriel qui, en la circonstance, travaillerait dans l’agriculture. En Italie, nous avons assez de terrains en friche ou mal cultivés pour occuper tout le monde et donner de la nourriture à chacun.

Je le répète : c’est de la nécessité des choses et non des décrets imposés par les gendarmes que doivent découler les solutions des problèmes sociaux.

Les bourgeois deviendront des travailleurs parce que personne ne voudra plus travailler pour eux.

Les petits propriétaires se solidariseront avec les prolétaires parce qu’ils ne pourront vivre en travaillant seuls leur lopin de terre.

Et s’il n’en est ainsi, c’est que nous n’aurons pas vaincu.

Et nous continuerons à lutter pour vaincre.

Errico Malatesta


Vous dites : « Les travailleurs devraient prendre possession de toute la terre qui ne serait pas cultivée directement et de leurs propres bras par les propriétaires actuels. Ils devraient se constituer en associations et organiser eux-mêmes la production. »

La différence avec le régime actuel serait en somme celle-ci : qu’il n’y aurait plus un propriétaire qui, après avoir payé ceux qui travaillent ses terres, en garde pour lui tout le profit, et c’est là à n’en pas douter un progrès, parce qu’il est absolument injuste que celui qui ne travaille point s’empare même d’une partie seulement des produits dus au travail d’autrui.

Il est aussi à présumer que l’état économique des travailleurs de la terre serait meilleur qu’à présent, pas de beaucoup pourtant, parce qu’il ne serait nullement prudent de partager effectivement entre eux tout le surplus empoché aujourd’hui par le patron et qui leur reviendrait exclusivement. Il faudrait, au contraire, constituer une réserve pour les années de mauvaise récolte, pour les maladies et les accidents, afin de pourvoir à tous les maux de la collectivité, de même que pour combler les pertes inévitables propres à toute période révolutionnaire.

Il faut aussi relever qu’avec les associations à former entre agriculteurs, pour organiser la production et le partage équitable des fruits du travail, il deviendrait indispensable de fixer les normes aussi bien du travail que de la répartition et de l’échange des produits avec les travailleurs industriels, normes qu’on pourra appeler comme l’on voudra, mais qui en somme ne seront pas autre chose que les règlements et les lois d’aujourd’hui. Ensuite, l’ensemble de l’administration des rapports des travailleurs agricoles entre eux et avec les travailleurs industriels constituera une institution que l’on pourra bien appeler « communisme », mais qui sera au fond quelque chose de très approchant de ce qu’on nomme aujourd’hui l’« État ». Dès lors, où se trouve le principe nettement anarchique ?

Sabbreni


Les observations de l’ami Sabbreni méritent une réponse.

Avant tout, même s’il ne s’agissait que du profit laissé aujourd’hui aux patrons, l’avantage qui résulterait de leur expropriation pour les travailleurs serait plus grand que Sabbreni le suppose. Car les réserves pour les années de mauvaise récolte, les maladies, etc., se font déjà aujourd’hui et naturellement aux frais du travail.

Avec la société nouvelle, elles augmenteraient sans doute, mais évidemment au profit exclusif des travailleurs, qui gagneraient toujours tout ce que les parasites consomment et gaspillent aujourd’hui.

Mais ce n’est là que le petit côté de la question. Le plus grand dommage du capitalisme – nous le répétons continuellement – ne réside pas dans le fait, pourtant nuisible matériellement et moralement, que quelques hommes vivent sans produire, mais bien dans celui, beaucoup plus important, que ceux qui ne travaillent pas dirigent la production et, naturellement, le font à leur profit exclusif, sans prendre en considération les besoins des gens, sauf pour des spéculations à leurs dépens.

Il en résulte que le capitaliste limite la production et détruit même des produits lorsque l’abondance pourrait en abaisser les prix et diminuer son gain. Cela entraîne les terres en friche ou mal cultivées, le chômage souvent plus grand lorsque le besoin de production est plus urgent, la limitation dans l’usage des machines, etc. Cela entraîne le gaspillage énorme de forces humaines en travaux inutiles ou nuisibles, et les pertes plus considérables encore causées par la concurrence des commerçants et des industriels entre eux : réclamations, transports de marchandises d’une localité à l’autre, sans nécessité et sans utilité, falsification ou mauvaise fabrication de marchandises, nombre considérable d’intermédiaires, courtiers, revendeurs, etc.

Ajoutons à tout cela tout ce que le capitalisme génère en coûts pour se protéger contre les révoltes existantes ou éventuelles des travailleurs et des opprimés : policiers, soldats, juges, geôliers, prisonniers, etc.

Détruisez tout ce chaos stupide et nuisible ; organisez la production en vue de la satisfaction des besoins ; utilisez pour les travaux utiles toutes les forces humaines et toutes les forces naturelles conquises par l’homme ; remplacez la concurrence par la coopération, et les avantages économiques qui en découleront pour les travailleurs seront immenses, sans parler des bénéfices moraux qui, une fois les besoins matériels les plus urgents satisfaits, sont encore plus importants.

Mais – objecte Sabbreni passant à une autre question – si l’on doit organiser la production, l’échange et la distribution, des normes, des accords, des conventions, des règles seront nécessaires, ce qui ressemble beaucoup trop aux lois et règlements d’aujourd’hui. Et de même, il faudra une administration en grande partie semblable à ce qui s’appelle actuellement l’« État ».

Où retrouver l’anarchie ?

Sabbreni n’a pas encore saisi, me semble-t-il, la conception centrale de l’anarchie : le libre accord remplaçant la violence, la spontanéité au lieu de l’obligation.

Mais le monde saura-t-il se mettre d’accord ?

Si l’accord est utile et nécessaire, si, sans accord, la vie sociale, et donc la vie individuelle, devient ou impossible ou pénible, le bon sens, l’intérêt à défaut de raisons supérieures, amèneront les gens à s’entendre. Autrement, ce serait la lutte comme aujourd’hui, et les vainqueurs deviendraient à leur tour propriétaires et gouvernants.

En ce cas, il n’y aurait naturellement pas d’anarchie et nous devrions toujours lutter contre la propriété et le gouvernement.

On peut critiquer notre régime idéal en supposant notre victoire, mais nullement l’hypothèse que les hommes veuillent encore se soumettre à la violence brutale d’un gouvernement, au lieu d’accepter de bon gré les solutions nécessaires à la vie sociale.

L’anarchie existera pour tous quand tous seront anarchistes.

Quant à ceux qui sont anarchistes aujourd’hui ou qui le deviendront le jour de la révolution, nous croyons qu’ils seront prêts à toutes les concessions, à toutes les discussions, à tous les renoncements nécessaires, mais toujours volontairement et librement. Ils n’accepteront jamais, à moins d’y être contraints par la force brutale, l’imposition d’un homme ou d’un groupement d’hommes, faisant la loi et ayant les moyens d’obliger les autres à la respecter.

Errico Malatesta

Le Réveil communiste-anarchiste, 5 et 19 juin 1920.

En période électorale

Charles : Pourquoi alors venir nous casser la tête avec ces invitations à voter ? Vous paie-t-on pour tromper les pauvres gens ? Comme ce n’est pas la première fois que je te vois, je sais que tu es un véritable ouvrier, de ceux qui vivent uniquement de leur travail. Pourquoi donc égarer les camarades, histoire de faire le jeu de quelques renégats qui, avec l’excuse du socialisme, désirent faire les messieurs et nous gouverner ?

Louis : Non, non, mon ami ! Tu me juges trop négativement ! Si je pousse les gens à aller voter, c’est en faveur de notre propagande. Ne comprends-tu pas l’avantage qu’il y a pour nous à avoir quelques-uns des nôtres au Parlement ? Ils peuvent faire de la propagande mieux qu’un autre, car ils voyagent où bon leur semble, et ils ne sont pas trop embêtés par la police. Ensuite, lorsqu’ils parlent du socialisme au Parlement, tout le monde les écoute et en discute. N’est-ce pas de la propagande ? N’est-ce pas ça autant de gagné ?

Charles : Ah ! Et c’est pour faire de la propagande que vous vous transformez en courtiers électoraux ? Jolie propagande que celle-là ! Voyons, vous répétez au peuple qu’il faut tout espérer et attendre du Parlement ; que la révolution est inutile, que le travailleur n’a pas autre chose à faire qu’à laisser tomber un bout de papier dans une boîte et attendre ensuite, la bouche ouverte, que la manne lui tombe du ciel. N’est-ce pas plutôt de la propagande à rebours ?

Louis : Tu as raison, mais qu’y veux-tu faire ? Si on ne s’y prenait pas ainsi, personne ne voterait. Comment décider les travailleurs à voter, après leur avoir affirmé qu’il n’y a rien à attendre du Parlement et que les députés ne servent à rien ? Ils diraient que nous nous moquons d’eux.

Charles : Je sais bien que c’est la façon de décider le peuple à voter et à élire des députés. Mais cela ne suffit même pas ! Il est encore indispensable de faire un tas de promesses que l’on sait ne pas pouvoir tenir ; il faut aussi courtiser les riches, se faire bien voir du gouvernement, en un mot, ménager la chèvre et le chou et se moquer de tout le monde. Sinon, on n’est pas élu… Pourquoi donc parler de propagande, si la première chose à faire, et que vous faites, c’est de faire le contraire de votre propagande ?

Louis : Je ne dirai pas que tu as tort ; il faut cependant convenir qu’il y a toujours un avantage à ce que quelqu’un des nôtres ait voix au chapitre.

Charles : Un avantage ? Pour lui, je ne dis pas non, et aussi pour quelques-uns de ses amis ; mais pour la masse du peuple, vraiment pas. C’est des bobards. Si au moins on n’avait pas essayé, passe encore ! Mais il y a maintenant passablement d’années que des naïfs envoient des socialistes au Parlement, et qu’en a-t-on obtenu ? L’un d’eux est devenu monarchiste, un autre s’est allié avec les pourris du Parti républicain… les chefs. Car les ouvriers républicains sont aussi très pauvres, des bons gars qui croient faire le bien sans se rendre compte qu’ils sont trompés et encore plus roulés dans la farine qu’avec la curaille. Donc, pour en revenir aux députés républicains, auparavant quand ils disaient la vérité, ils étaient poursuivis et traités comme des malfaiteurs. Aujourd’hui, ils sont appréciés et estimés par les riches, et ils serrent la main aux préfets et aux ministres. Et même s’il leur arrive d’être condamnés, ce qui ne se produit que pour des questions bourgeoises n’ayant rien à voir avec la cause ouvrière, on les traite avec respect et on leur fait presque des excuses. On sait bien que ces gens sont du même acabit et tous d’accord pour se remplir les poches aux dépens du peuple. Quant aux députés républicains, on voit qu’ils n’ont pas envie de se faire trouer la peau pour faire la révolution !

Louis : Tu es trop sévère ! Oui, on le sait, les hommes sont des hommes et il faut supporter leurs faiblesses. Du reste, qu’est-ce que cela peut faire que, jusqu’à présent, ceux que nous avons élus n’aient pas su faire leur devoir ou n’en aient pas eu le courage ? Qui nous oblige à nommer toujours les mêmes ? Choisissons-en de meilleurs !

Charles : Oui ! De cette façon, le Parti socialiste va vraiment devenir une usine à escrocs. Nous avons assez de renégats ! Vous voulez en avoir en plus ? Est-ce que vous comprenez, oui ou non, que ceux qui vont avec des pourris le deviennent aussi ? Ceux qui vivent au milieu des nantis sont heureux d’être payés à ne rien faire. Plus on envoie de gens siéger près du pouvoir, plus ils dégénèrent. Et s’il y avait des gars assez costauds pour ne pas tomber dans la crasse, ils ne voudraient pas aller au milieu de ces élus pourris, car pour le bien de la cause socialiste, ils refuseraient de faire de la contre-propagande dans l’espoir de se rendre utiles plus tard.

Londres, novembre 1890, extraits.

Anarchistes « électionnistes »

COMME LE DROIT de se dire anarchiste appartient à tout le monde, nous voyons de temps en temps quelques personnes converties au parlementarisme continuer, au moins pendant un certain temps, à se déclarer anarchistes.

Nous ne trouvons rien de mal, rien de déshonorant dans le fait de changer d’opinion, lorsque le changement est dû à des convictions nouvelles et sincères et non à des motifs d’intérêt individuel. Nous aimerions pourtant que chacun dise ouvertement ce qu’il est devenu, ce qu’il a cessé d’être. Des équivoques et d’inutiles discussions seraient ainsi évitées, mais ce n’est peut-être pas possible, parce que celui qui modifie ses idées ignore généralement au début où il aboutira.

Du reste, ce qui nous arrive, arrive aussi et en plus forte proportion dans tous les partis, dans tous les mouvements politiques et sociaux. Les socialistes, par exemple, n’ont-ils pas dû subir que des exploiteurs et des politiciens de tout poil se disent socialistes ? Et les républicains ne doivent-ils pas supporter aujourd’hui que certains vendus au parti dominant usurpent le titre, tout simplement, de mazziniens ?

Heureusement, l’équivoque ne peut être de longue durée. La logique des idées et la nécessité de l’action amènent ces soi-disant anarchistes à renoncer à leur étiquette et à se mettre à la place qui leur convient. Les anarchistes « électionnistes », qui ont surgi en diverses occasions, ont tous, plus ou moins rapidement, abandonné l’anarchisme, de même que les anarchistes dictatoriaux ou bolchevisants deviennent bientôt des bolcheviks pour de bon et se mettent au service du gouvernement russe et de ses délégués.

Le phénomène s’est reproduit en France à l’occasion des dernières élections. Le prétexte est l’amnistie : « Des milliers de victimes gémissent dans les prisons et les bagnes ; un gouvernement de gauche accorderait l’amnistie ; il est du devoir de tout révolutionnaire, de tout homme de cœur, de faire tout ce qu’il peut pour que les noms des hommes politiques dont on espère l’amnistie sortent des urnes. » Telle est la note dominante dans les raisonnements des récents convertis.

Que les camarades français soient sur leurs gardes. En Italie, ce fut l’agitation en faveur de Cipriani, prisonnier, qui servit de prétexte à André Costa pour faire voter les anarchistes romagnols et commencer ainsi la dégénérescence du mouvement révolutionnaire, créé par la Première Internationale, et réduire finalement le socialisme à n’être qu’un moyen d’amuser les masses et d’assurer la tranquillité de la monarchie et de la bourgeoisie.

Mais les Français n’ont vraiment pas besoin de venir chercher des exemples en Italie, ils en ont et de très éloquents dans leur propre histoire.

En France, comme dans tous les pays latins, le socialisme naquit, sinon précisément anarchiste, du moins certainement antiparlementaire, et la littérature révolutionnaire française des dix premières années qui suivirent la Commune de Paris abonde en pages éloquentes, dues entre autres à la plume de Guesde et de Brousse, contre le suffrage universel et la comédie électorale et parlementaire.

Puis, comme Costa en Italie, les Guesde, les Massard, les Deville et plus tard Brousse lui-même furent pris de la frénésie du pouvoir et peut-être aussi du désir de concilier le renom de révolutionnaire avec la quiétude de la vie et les avantages, petits et grands, dont bénéficient ceux qui entrent dans la politique officielle, même comme opposants. Et alors toute une manœuvre commença pour changer la direction du mouvement et induire les camarades à accepter la tactique électorale. La note sentimentale fut, cette fois aussi, mise à contribution : on voulait l’amnistie pour les communards, il fallait délivrer le vieux Blanqui mourant en prison. Et il y eut cent prétextes, cent expédients pour vaincre la répugnance pour les élections que les transfuges eux-mêmes avaient contribué à faire naître parmi les travailleurs, et qui avaient en tête le souvenir encore vif des plébiscites napoléoniens et des massacres de juin 1848 et de mai 1871, perpétrés par la volonté des assemblées sorties du suffrage universel. On dit qu’il fallait voter pour se compter, mais que l’on voterait pour des inéligibles ; pour les condamnés, ou pour des femmes, ou pour les morts ; d’autres proposèrent de voter à bulletins blancs ou par une devise révolutionnaire ; d’autres voulaient que les candidats remettent aux comités électoraux des lettres de démission pour le cas où ils seraient élus. Puis, quand la poire fut mûre, quand les gens furent persuadés d’aller voter, on voulut être candidat et député pour de bon, on laissa pourrir en prison les condamnés, on renia l’antiparlementarisme, on condamna l’anarchisme. Et Guesde, après cent palinodies, finit ministre du gouvernement de l’« union sacrée ». Deville devint ambassadeur de la république bourgeoise, et Massard, quelque chose de pire, je crois.

Nous ne voulons pas par avance mettre en doute la bonne foi des nouveaux convertis, d’autant plus que nous avons eu avec quelques-uns d’entre eux des liens d’amitié personnelle. En général, ces évolutions – ou ces involutions, comme l’on voudra – commencent toujours de bonne foi, puis la logique agit, l’amour propre s’en mêle, le milieu l’emporte… et l’on devient ce que tout d’abord on répugnait à être.

Dans le cas présent, rien n’adviendra peut-être de ce que nous craignons, car les néoconvertis sont fort peu et il est très peu probable qu’ils rencontrent de larges adhésions dans le camp anarchiste. Ces camarades ou ex-camarades réfléchiront mieux et reconnaîtront leur erreur. Le nouveau gouvernement, qui sera installé en France après le triomphe du « cartel des gauches », ne faisant rien, pas même l’amnistie, sans y être contraint par l’agitation de la masse, cela les aidera à se persuader qu’entre lui et le gouvernement précédent la différence est petite.

Nous essaierons nous-mêmes de leur faire entendre raison par une remarque qui, du reste, ne devrait pas être nouvelle pour une personne qui avait accepté la tactique anarchiste.

Inutile de venir nous dire, comme le font ces bons amis, qu’un peu de liberté vaut mieux que la tyrannie brutale, sans limites et sans frein, qu’un horaire de travail raisonnable, un salaire permettant de vivre un peu mieux que des bêtes, que la protection des femmes et des enfants sont préférables à l’exploitation du travail humain jusqu’à épuisement complet du travailleur ; que l’école de l’État, pour mauvaise qu’elle soit, est pour le développement moral de l’enfant préférable à celle des prêtres et des frères. Nous en convenons volontiers, et nous savons aussi que les circonstances peuvent se présenter de telle sorte que le résultat des élections dans un État ou dans une commune peut avoir des conséquences bonnes ou mauvaises, et que ce résultat pourrait être déterminé par les votes anarchistes au cas où les forces des partis adverses seraient presque égales.

Généralement, c’est là une illusion. Les élections, quand elles se font assez librement, n’ont que la valeur d’un symbole : elles montrent l’état de l’opinion publique qui se serait imposé par des moyens plus efficaces sans l’exutoire des élections. Mais même si certains petits progrès étaient la conséquence directe d’une victoire électorale, les anarchistes ne devraient pas accourir aux urnes et cesser de propager leurs méthodes de lutte.

Comme il est impossible d’aller dans tous les sens, il faut choisir sa propre ligne de conduite.

Il y a toujours une certaine opposition entre les petites améliorations, la satisfaction de besoins immédiats et la lutte pour une société foncièrement meilleure que la nôtre.

Celui qui veut se consacrer à faire placer des fontaines ou des urinoirs où il en faut, celui qui veut se dépenser pour obtenir la construction d’une rue, ou la création d’une école municipale, ou une petite loi quelconque de protection du travail, ou la destitution d’un policier brutal, celui-là fera peut-être bien de se servir de son bulletin électoral, promettant sa voix à tel ou tel personnage influent. Mais alors – puisque l’on veut être « pratique », il faut l’être jusqu’au bout –, plutôt que d’attendre le triomphe du parti d’opposition, plutôt que de voter pour le parti le plus sympathique, mieux vaut faire la cour au parti dominant, servir le gouvernement qui existe, se faire l’agent du préfet, du maire en fonctions. Et en effet, les nouveaux convertis dont nous parlons ne se proposaient pas de voter pour le parti le plus avancé, mais pour le parti ayant les plus grandes chances de succès : le bloc des gauches.

Mais alors, où aboutirons-nous ?

Les anarchistes ont commis certes mille erreurs, ils ont dit cent sottises, mais ils se sont toujours maintenus purs et restent par excellence le parti révolutionnaire, le parti de l’avenir parce qu’ils ont su résister à la sirène électorale.

II serait vraiment impardonnable de se laisser attirer dans le gouffre justement maintenant que notre heure s’approche.

Pensiero e Volontà, 15 mai 1924.

Sur la fameuse franc-maçonnerie

BIEN QU’ÉTANT plutôt indifférent à ce qu’on peut dire de moi, je me vois aujourd’hui obligé de répondre aux bruits que l’on fait courir et qui pourraient me nuire.

La dernière invention des milieux socialistes est que je serais franc-maçon. Je crois savoir qui en est l’auteur, mais je n’en ai pas encore la preuve, je vais donc répondre sans me soucier de cet aspect.

Voilà les faits.

Je fus franc-maçon quand j’étais un brin plus jeune que maintenant, du 19 octobre 1875 à mars-avril 1876. […] Je portais les lauriers d’une certaine popularité [acquittement lors d’un procès en 1875, voir la biographie, p. 13] et les francs-maçons voulaient que je sois membre de leur mouvement, et ils m’en firent la proposition. J’ai présenté l’objection de mes idées socialistes et anarchistes, et on me répondit que la franc-maçonnerie était en faveur du progrès illimité et qu’elle pouvait fort bien inclure l’anarchisme dans son programme.

J’ai dit que je ne pouvais accepter la formule du serment traditionnel, et la réponse a été que dans mon cas, il serait suffisant de promettre de lutter pour le bien de l’humanité.

Je n’ai pas voulu me soumettre aux rites ridicules de l’initiation et j’ai su que j’en serai dispensé. En un mot, ils voulaient m’avoir à tout prix et à la fin j’acceptai… en partie parce que j’avais en tête l’idée de reprendre la tentative sans suite de Bakounine de faire revenir la franc-maçonnerie à ses débuts idéalistes et d’en faire une véritable société révolutionnaire (1864-1865).

Je remarquai bientôt que je ne servais que les intérêts de certains frères, qui étaient les plus grands mystificateurs.

Mais j’y ai rencontré des jeunes enthousiastes accessibles aux idées socialistes et je suis resté pour y faire de la propagande, d’où un grand scandale et un accès de rage des principales personnalités.

Umanità Nova, 7 octobre 1920, extraits.

Rabâchages autoritaires

PARMI LES RARES NOUVELLES qui par hasard me parviennent, je remarque que certains camarades soutiennent à nouveau que pour faire triompher l’anarchie, il faudra, quand la révolution éclatera, obliger les gens à faire comme nous le voulons, jusqu’au moment où ils seront convaincus que nous avions raison et feront spontanément ce qu’au début nous les forcions à faire. En un mot, nous remplirions le rôle de gouvernement.

Bien entendu, le gouvernement que ces singuliers anarchistes voudraient constituer ne serait que bénin et provisoire, gouvernant le moins possible et de très courte durée ; mais même réduit au strict minimum, ce serait toujours un gouvernement, c’est-à-dire un groupement d’hommes qui s’attribuent la faculté d’imposer au peuple leurs propres idées… et leurs propres intérêts.

Cela afin d’être pratiques, de s’adapter dans la réalité, etc. Il me semble entendre les discours que tenaient les partisans de la guerre, quand ils prêchaient la guerre pour détruire la guerre !

Ce n’est pas nouveau. Pendant tout le cours de notre mouvement, il y a eu des individus qui, tout en se disant anarchistes et même plus anarchistes que les autres, ont exprimé des conceptions et des propos ultra-autoritaires : suppression pour nos adversaires des libertés élémentaires de parole, de presse, de réunion, etc. ; travail forcé sous les ordres de contremaîtres anarchistes ; enfants arrachés aux familles pour les élever en anarchie ; police rouge, armée rouge, terreur rouge. Et si évidente que soit la contradiction entre l’idée de liberté, qui est l’âme de l’anarchisme, et l’idée de contrainte, néanmoins à bien y réfléchir, il n’y a pas de quoi trop s’étonner. Nés et ayant grandi dans une société où chacun est obligé de commander ou de se voir commandé, sous l’influence d’une tradition millénaire d’oppression et de servitude, et n’ayant d’autre moyen pour nous émanciper que le recours à la violence pour abattre la violence qui nous opprime, il nous est difficile de penser et sentir en anarchiste, il est difficile surtout de concevoir et respecter la limite qui sépare la violence, juste et nécessaire à la défense de nos propres droits, de la violence en violation des droits d’autrui. C’est ainsi qu’il y a toujours ceux qui versent dans l’autoritarisme et qui, pour arriver à l’anarchie, veulent agir à la façon des gouvernements, veulent en somme être le gouvernement.

Naturellement, les intentions sont toujours bonnes : nous sommes bien anarchistes, disent-ils, mais les masses sont tellement arriérées qu’il faut les pousser en avant par la force. Cela ressemble à vouloir apprendre à quelqu’un à marcher en lui attachant les jambes !

Je ne veux pas m’étendre ici sur cette erreur de vouloir éduquer les gens à la liberté, à l’initiative et à la confiance en soi-même au moyen de la contrainte. Je n’insisterai pas davantage sur le fait qu’étant au gouvernement, on veuille y rester, surtout avec le sincère propos de faire le bien, et donc en songeant avant tout à constituer un parti ou une classe de personnes intéressées et une force armée fidèle et disciplinée pour tenir en respect les récalcitrants. Toutes choses qui se produiraient avec des gouvernants « anarchistes » comme avec les autres, soit parce qu’elles sont une nécessité de la situation, soit parce que nous, anarchistes, ne valons pas beaucoup mieux que le commun des mortels. Cela m’amènerait à répéter toutes les raisons que l’anarchisme oppose à l’autoritarisme, raisons que les camarades en question, qui ne sont pas, à ce qu’on me dit, des novices, doivent connaître aussi bien que moi.

Je veux seulement faire remarquer que, comme il arrive très souvent, ceux qui se vantent le plus d’être pratiques et de ne pas s’égarer dans les rêves sont, pour finir, ceux qui rêvent le plus de choses impossibles.

En effet, il est clair que pour s’emparer du gouvernement et ne pas s’exposer à un fiasco certain, qui nous discréditerait et nous interdirait pour longtemps toute action utile, il faudrait disposer d’une force numérique et d’une capacité technique suffisantes. Probablement n’aurons-nous pas au début de la prochaine révolution cette force et cette capacité ; mais, en supposant que nous les ayons, quel besoin aurions-nous alors de nous ériger en gouvernement et de nous mettre sur une voie qui nécessairement nous conduirait vers un but opposé à celui que nous voudrions atteindre ? Si nous étions aussi forts, nous pourrions aisément mettre les gens sur la bonne voie par la propagande et par l’exemple, et développer et défendre la révolution avec une méthode parfaitement anarchiste, c’est-à-dire avec le concours volontaire et enthousiaste de la masse intéressée à son triomphe.

Cela est pour ceux qui entendraient s’emparer du gouvernement comme anarchistes pour faire l’anarchie ou, du moins, acheminer la révolution vers l’anarchie. Au cas où l’on voudrait aller au gouvernement avec les partis autoritaires, qui viseraient avant tout à supprimer l’initiative populaire et à assurer le développement et la permanence des institutions gouvernementales, il s’agirait alors d’un cas de défection pure et simple, et garder le nom d’anarchistes ne serait que mensonge et tromperie. Avec le résultat que, après avoir mis nos forces au service de nouveaux dominateurs et les avoir aidés à consolider le gouvernement, aussitôt que l’on n’aurait plus besoin de nous, nous serions ignominieusement chassés pour demeurer impuissants et déshonorés.

Tandis que, même si nous sommes en minorité, en restant au milieu des masses pour les pousser à abattre l’autorité politique et le privilège économique et à organiser elles-mêmes la nouvelle vie sociale, dont nous aurions à donner l’exemple, à grande ou à petite échelle selon les forces que nous pourrons recueillir dans les différentes localités et dans les différentes corporations ouvrières, sans prendre des responsabilités auxquelles nous ne saurions faire face, nous serons à même de donner à la révolution un caractère de profonde rénovation et de préparer la voie au triomphe intégral de l’anarchie.

Nous ne réussirons peut-être pas à empêcher la constitution d’un nouveau gouvernement, mais nous pourrons empêcher qu’il ne devienne fort et tyrannique et l’obliger à respecter, pour nous et ceux qui se joindraient à nous, la plus grande liberté possible et le droit à l’usage gratuit des moyens nécessaires à la production.

En tout cas, même vaincus, nous donnerons un exemple fécond de résultats concrets dans un proche avenir.

Il Risveglio, traduction du Réveil anarchiste, 1er mai 1931.

Sur les attentats contre des personnalités

NOUS SAVONS QUE L’ESSENTIEL, l’utile indiscutablement, n’est pas de tuer la personne d’un roi, mais de tuer tous les rois, ceux des cours, des parlements et des usines, dans le cœur et dans la pensée des gens, c’est-à-dire de déraciner la foi dans le principe d’autorité dont une grande partie du peuple garde le culte […].

Un autre fait sanglant est venu chagriner les âmes sensibles… et rappeler aux puissants que se placer au-dessus du peuple et piétiner le grand précepte de l’égalité et de la solidarité humaines n’est pas sans danger. Avant tout, ramenons les faits à leurs justes proportions.

Un roi a été tué : et comme un roi n’en est pas moins un homme, le fait est regrettable. Une reine est veuve ; et puisqu’une reine est une femme, elle aussi, nous comprenons sa douleur.

Mais pourquoi tant de bruit pour la mort d’un homme et pour les larmes d’une femme, lorsqu’on accepte comme chose naturelle le fait que chaque jour nombre d’hommes sont tués et nombre de femmes pleurent, à cause de guerres, d’accidents du travail, de révoltes réprimées par les fusillades et de mille crimes dus à la misère, à l’esprit de vengeance, au fanatisme et à l’alcoolisme ?

Pourquoi déployer tant de sentimentalisme à propos d’un malheur particulier, lorsque des milliers et des millions d’êtres humains meurent de faim et de malaria, au milieu de l’indifférence de ceux qui auraient les moyens d’y remédier ?

Peut-être parce que cette fois-ci les victimes ne sont pas de vulgaires travailleurs, un honnête homme et une honnête femme quelconques, mais un roi et une reine ? Vraiment, nous trouvons le cas plus intéressant et notre douleur est plus ressentie, plus vive, plus vraie, quand il s’agit d’un mineur écrasé par un éboulement pendant son travail, et d’une veuve qui souffrira de la faim avec ses enfants ! Néanmoins, celles des monarques aussi sont des souffrances humaines à déplorer. Mais la plainte demeure stérile si l’on n’en recherche pas les causes, afin de les éliminer.

« La tragédie de Monza » [assassinat du roi Umberto I], traduction du Réveil, 1900, extraits.

Capitalistes et voleurs

À propos des tragédies de Houndsditch et Sidney Street, à Londres.

DANS UNE RUELLE de la City, il y a une tentative de vol contre une bijouterie ; les voleurs, surpris par la police, s’enfuient, se frayant un chemin à coups de revolver. Plus tard, deux des voleurs, découverts dans une maison de l’East End, se défendent encore à coups de revolver et meurent dans la bataille.

Au fond, rien d’extraordinaire en tout cela, dans la société actuelle, à part l’énergie exceptionnelle avec laquelle les voleurs se sont défendus.

Mais ces voleurs étaient des Russes, peut-être des réfugiés russes ; et il se peut aussi qu’ils se soient rendus dans un club anarchiste les jours de réunion publique, lorsqu’il est ouvert à tout le monde. Naturellement, la presse capitaliste s’en sert une fois de plus pour attaquer les anarchistes. À lire les journaux bourgeois, on dirait que l’anarchie, ce rêve de justice et d’amour entre les hommes, n’est que vol et assassinat. Avec de tels mensonges et calomnies, on réussit certainement à éloigner de nous beaucoup de ceux qui seraient avec nous, s’ils savaient seulement ce que nous voulons.

Il n’est donc pas inutile de répéter quelle est notre attitude d’anar