Novembre 18, 2022
Par CQFD
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Ouvrage collectif paru en septembre dernier, Le Grand Footoir illustre les dérives du football depuis les années 1960. À l’approche de la Coupe du monde au Qatar, ses auteur·es dressent un sombre tableau du sport le plus populaire au monde tout en rappelant qu’il a toujours été un terrain de luttes. Entretien avec deux d’entre eux, Sébastien Thibault et François Michel.


Illustration de Vincent Croguennec

Réunissant journalistes, universitaires et essayistes, Le Grand Footoir – Les dérives du football racontées en 15 matches (éditions Solar) ausculte les travers du football moderne « au plus près du rectangle vert ». Des tribunes de supporters aux scandales politiques, des grandes institutions avides de profits aux clubs populaires revendiquant une « autre » manière de faire du football, les auteurs assument d’autant plus leur amour du ballon rond que leur critique est efficace. Invasion publicitaire, répression des supporters, violences sexistes, aliénation numérique, corruption, Big Data, fraudes… Le panorama est désastreux.

« Par les orientations prises par l’industrie et les instances officielles, le football est devenu le produit mondialisé d’un spectacle sportif marchandisé à l’extrême », tacle Sébastien Thibault, coordinateur de l’ouvrage au côté de Mickaël Correia, et auteur d’un chapitre sur l’intrusion massive et implacable de la publicité dans les stades et sur les joueurs. Investi par des intérêts politiques et financiers internationaux, le football est transformé en profondeur, dénaturé dans ce qu’il peut porter de populaire. Dans ces conditions, « le foot n’est plus qu’accessoire », explique François Michel, bibliothécaire et auteur d’un chapitre consacré à la transformation des stades de foot en machines à fric sécurisées.

Si l’on retrouve dans toute l’histoire du football des exemples de résistance inspirants, ces logiques mortifères se sont accélérées ces dernières décennies et menacent aujourd’hui l’ensemble du monde du sport. On fait donc le point avec Sébastien Thibault et François Michel.

Gros sous, Qatar et répression

Dans tout votre ouvrage, vous parlez des « dérives » du football. Mais le ver n’est-il pas dans le fruit ?

François Michel : « C’est la vraie question. Le terme “dérives” sous-entend qu’on pourrait brider le foot comme d’autres voudraient brider le capitalisme sans considérer qu’il est vicié à la base. Certains courants de la critique sociale sont d’ailleurs bien plus radicaux que nous dans leur rejet du sport professionnel. Citons en exemple Marc Perelman, qui le qualifiait de “modèle réduit du capitalisme” dans Le Sport barbare – Critique d’un fléau mondial 1. Sous cet angle, il n’y a rien à sauver, et la seule chose à faire serait d’avouer notre propre aliénation. Je suis sensible à cette critique mais je ne parviens pas à l’adopter, car je trouve toujours au fond de moi une part d’évidence et de plaisir à regarder un match autour d’une bière ou à jouer le dimanche matin. Il est facile de toujours renvoyer à cette image fantasmée du foot comme un jeu d’enfant, mais je ne peux l’expliquer autrement que d’une façon viscérale et sensible. Pour revenir à la question : c’est vrai qu’une fois ce constat posé, je préfère me dire qu’il s’agit de “dérives”, et pas d’un trait intrinsèque d’un sport que j’aime. Peut-être que je me trompe. »

« Le hiatus est grand désormais entre les directions que font prendre au football ses décideurs et les attentes des simples consommateurs »

Sébastien Thibault : « Je ne suis personnellement pas très fan du mot “dérive” pour parler de l’évolution du foot. L’histoire nous a d’ailleurs appris que la popularisation et la professionnalisation du football ont d’abord été considérées comme des dérives, des dévoiements par l’aristocratie britannique. Laquelle avait conçu ce sport comme une accumulation de gestes glorieux et de dribbles désintéressés, avant que le prolétariat ouvrier ne se le réapproprie et n’exige une rémunération spécifique pour faire briller l’équipe de l’usine. En vérité, le mot “dérive” a été choisi à la fin du projet pour concerner un lectorat qu’on souhaite le plus divers possible. L’expression qui nous animait tous au moment de la rédaction était plutôt “fuite en avant”. Elle renvoyait au précipice vers lequel se dirige la course accélérée du ballon. Car le hiatus est grand désormais entre les directions que font prendre au football ses décideurs et les attentes des simples consommateurs que nous sommes. L’arbitrage vidéo, le projet d’une Super League européenne de football, les diktats des droits TV, les stades-champignons, la reconnaissance faciale, le règne des données algorithmiques, les paris sportifs, le boom des neurosciences… Mais qu’ont-ils fait au football ? Et jusqu’où allons-nous les laisser faire ? Voilà les enjeux que soulève l’ouvrage. »

Votre livre paraît juste avant la Coupe du monde au Qatar. Une manière de participer au débat, voire d’appeler au boycott ?

S.T. : « À ma petite échelle, j’aurais bien du mal à “appeler au boycott”. Je prends pourtant la chose au sérieux et ne veux disqualifier personne. J’ai autant de sympathie pour ceux qui n’en peuvent plus de subir les décisions désastreuses des instances officielles, et en appellent à une grande démission des fans, que pour ceux qui refusent de culpabiliser sur le dos d’une passion populaire, pour la bonne raison qu’ils n’y sont pour rien. L’individualisation de la responsabilité a ses limites. Mais en ce qui me concerne, c’est toujours un peu le brouillard. Je sais toutefois que je ne serai pas le même consommateur d’images que d’habitude. Si je regarde quelques matchs, je le ferai illégalement via le streaming. Je ne souhaite pas mettre une pièce dans la grande machine à sous des audiences télé. »

F.M. : « Pour ma part, ce sera boycott assumé. J’entends l’argument avancé par certains, qui considèrent que l’appel au boycott est une posture trop surplombante, moralisante voire hypocrite. Mais il me semble insuffisant, de même que celui consistant à dire qu’il aurait fallu “se réveiller plus tôt”. Pour rappel, France football avait fait un dossier “Qatargate” dès 2013. Le sujet ne date donc pas d’hier. Je ressens avant tout un dégoût, un trop-plein. J’ai tout simplement le sentiment que cette fois, on va aller tellement loin dans le grotesque et le scandale à tous les niveaux que ce n’est plus tenable en termes d’éthique et de cohérence personnelle. Ce n’est pas une leçon de vertu, mais plutôt la conviction que je ne prendrai de toute façon aucun plaisir à voir les matchs. »

Vous parlez à plusieurs reprises des « foules de supporters », souvent méprisées et qui seraient responsables de tous les problèmes. Manière de justifier des politiques sécuritaires…

F.M. : « Les groupes ultras, en France ou en Europe, alertent depuis de nombreuses années sur les mesures coercitives qu’ils subissent. Je renvoie au boulot réalisé par l’Association nationale des supporters ou aux nombreux exemples d’arrêtés préfectoraux délirants ou d’interdictions administratives de stade recensés par l’avocat Pierre Barthélémy. En caricaturant à peine, il faut rappeler qu’un préfet peut aujourd’hui restreindre préventivement la liberté de déplacement de citoyens pour un 8e tour de Coupe de France en prétextant les possibles désordres occasionnés par la foire à la saucisse du village voisin. Comme ce n’est après tout “que du foot”, ces abus sont longtemps passés sous les radars, mais on se rend compte aujourd’hui qu’ils ont, à bien des égards, constitué des expérimentations en matière de gestion des foules, et même de violation des bases de l’État de droit. »

« Plus de 130 déplacements de supporters ont été interdits en France pendant la saison 2021-2022, il faut le savoir »

S.T. : « Dans son chapitre sur les rapports des clubs avec leurs ultras, la journaliste Hind Boukhatem cite Emilio Coppola, ultra du Napoli et avocat pénaliste spécialisé dans la défense des supporters. Ce dernier affirme que “les supporters sont les seuls clients à n’avoir jamais raison”. Les pouvoirs publics savent en effet se montrer bêtes et méchants dans la gestion des supporters en instrumentalisant leurs débordements (parfois très violents) pour ne proposer comme outil de pacification sociale que les interdictions de déplacement. Plus de 130 déplacements de supporters ont ainsi été interdits en France pendant la saison 2021-2022, il faut le savoir. Le football n’est pourtant pas ingérable. La psycho-rigidité des préfets ne fait que démontrer, saison après saison, la perte de compétence et la fébrilité de l’État en matière de maintien de l’ordre. Personne ne nie que la violence existe dans le football, mais lui ôter son caractère inhabituel en faisant des ultras la source ultime de l’insécurité, c’est juste pitoyable. Et c’est faire injure aux travaux sociologiques multiples et concordants publiés sur la question 2. »

Les stades du capitalisme sécuritaire

Dans le monde entier, les stades se ressemblent de plus en plus…

François Michel : « C’est un constat qu’ont pu faire de nombreux observateurs, notamment lors de l’Euro 2016 qui s’est tenu en France : les nouveaux stades sont difficilement différenciables les uns des autres. Alors que tout amateur de foot sera capable de reconnaître au premier coup d’œil si le match qu’il regarde se tient à Monaco ou à Saint-Étienne, pour prendre deux exemples de stades “iconiques”, il aura beaucoup plus de mal à distinguer l’Allianz-Riviera de Nice du Matmut-Atlantique de Bordeaux. On observe aussi le déclin du stade dit “à l’anglaise”, dont les tribunes sont au plus près de la pelouse, au profit de tribunes reculées. L’architecture de ces nouveaux stades vise avant tout à faciliter la prise de vue et la diffusion télévisuelle : un stade “aéré” et spacieux, sans piliers de soutènement ni tribunes trop resserrées, offre une meilleure visibilité à la caméra. Mais il y a là également une dimension sécuritaire, puisque des tribunes trop proches du terrain sont vues comme un potentiel danger pour les joueurs. »

Il ne s’agit donc pas de « simples » rénovations ou aménagements pratiques ?

« Si l’on reste en France, bien souvent, il n’y a justement pas d’aspect rénovation ou aménagement “pratique”, puisque la dimension patrimoniale du stade est absente de toute analyse. Les clubs et les villes privilégient le plus souvent le narratif du “toujours plus grand”, et le stade devient alors une “opportunité” : créateur d’emplois pour le BTP, prétexte pour attirer de nouvelles activités (galeries commerciales, restaurants, etc.), tout en étant nécessairement présenté par les collectivités comme un outil multifonctionnel pouvant accueillir des concerts ou d’autres événements sportifs. Il est l’outil parfait du foot comme produit consommable : on est supposés s’y rendre en voiture ou en transports publics, y manger et en repartir dix minutes avant le coup de sifflet final pour éviter les embouteillages. À la limite, le foot n’y est plus qu’accessoire. »

Avec des conséquences pour les supporters ?

« Concernant la tendance à l’uniformisation et à la “modernisation”, la conséquence immédiate est souvent une augmentation du prix des places… au détriment du public, quitte à ce que les nouvelles enceintes sonnent creux. En voulant voir large, confortable et luxueux, les villes et les clubs oublient que l’amateur de foot vient encore bien souvent pour “vivre” un match de l’intérieur, pour profiter de l’ambiance procurée par les groupes ultras, mais n’est pas forcément enclin à dépenser plus que de raison ni à se couler dans le modèle de consommation qu’on souhaite lui imposer. »

Assiste-t-on à une forme de « gentrification » des stades ?

« En ce qui concerne le continent européen, il s’agit d’un constat très largement documenté et du reste parfaitement assumé par les différentes instances politiques et sportives : les décennies 1990 et 2000 ont constitué un tournant entre un stade majoritairement fréquenté par les classes populaires (et dites “dangereuses”) et un stade plus “sélect” où l’augmentation du prix des places et la disparition des tribunes debout ont progressivement éloigné le public le plus modeste, au profit d’un nouveau public plus familial, plus aisé et aussi potentiellement plus “passif” et plus consommateur.

« Le poids des tribunes des stades égyptiens ou algériens dans les mouvements de contestation populaires dits “Printemps arabes” est en soi la preuve que la tribune est encore un lieu de subversion sociale »

En France, c’est le plan mis en place par le Paris-Saint-Germain de Robin Leproux en 2010 qui résume le mieux cette logique et ses conséquences. À la suite de graves violences entre groupes rivaux (un jeune supporter du club y trouva la mort), il avait pour but de casser la logique de regroupement par tribune ou par bloc en supprimant les abonnements annuels et en imposant le placement aléatoire lors des achats de places. Là encore, les résultats en termes de lutte contre les violences furent réels, mais au prix d’un net embourgeoisement du public. Les choses sont bien évidemment très différentes dès lors que l’on sort de la focale européenne : le poids des tribunes des stades égyptiens ou algériens dans les mouvements de contestation populaires dits “Printemps arabes” est en soi la preuve que la tribune est encore un lieu de subversion sociale. »

Est-ce qu’il y a des exemples de résistances ?

« On cite souvent les mêmes exemples, comme celui du stade Bauer du Red Star, à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), quand il s’agit de penser le cas de stade “résistant”. C’est à coup sûr un exemple assez unique en France où les supporters ont accompli un réel travail de pédagogie et de réflexion autour d’un objectif de rénovation de l’édifice 3. Je trouve frappant qu’en France, le stade soit aussi peu considéré et intégré comme élément de géographie urbaine. Peut-être qu’une des réponses serait l’émergence et la multiplication de petits stades de quartier… »


Illustration de Vincent Croguennec

Le spectacle publicitaire

Comment la publicité a-t-elle pris une telle ampleur dans le monde du foot ?

Sébastien Thibault : « J’ai examiné l’apparition, la généralisation et les conséquences du sponsoring maillot dans le football professionnel. Il faut d’ailleurs souligner le rôle moteur des Français dans l’imposition à partir de 1968 de la publicité vestimentaire, puisque cette initiative, qui a transformé les footballeurs en hommes-sandwiches, s’est ensuite exportée partout en Europe et dans le monde. Afficher des entreprises extérieures sur les maillots est rapidement devenu une source d’enrichissement privé et de croissance économique pour les clubs. Un moyen de maximiser la profitabilité financière et le commerce du ballon rond par la diversification des recettes. »

Ça ne date pourtant pas d’hier…

« Mais ces dernières décennies, il y a eu un saut quantitatif. En France, les marques ont littéralement pris possession du corps des joueurs professionnels : le torse, le ventre, le dos, les épaules, les bras, les cuisses, les fesses, les tibias aussi parfois. Bref, il y en a partout. En 2020, le FC Chambly, alors en Ligue 2, jouait avec pas moins de neuf sponsors maillot, sans compter les logos du département et de la région. Une aberration qui s’explique par la levée en 2012 de toutes les restrictions concernant l’emplacement des marques sur les tenues de Ligue 1 et Ligue 2. Cette dérégulation savamment organisée est aujourd’hui responsable de la multiplication des contrats commerciaux sur les maillots des clubs professionnels. Elle participe aussi d’un enlaidissement de l’esthétique footballistique, faisant du championnat français un championnat moche, mal fagoté, qui s’exporte d’ailleurs très mal à l’étranger. La qualité du jeu y est pour beaucoup. Mais que nos tenues ressemblent désormais aux combinaisons saturées des coureurs cyclistes est une circonstance aggravante. »

Tous les clubs y succombent ?

« Dans l’histoire du foot professionnel, seuls le FC Barcelone et l’Athletic Bilbao ont ignoré pendant plus d’un siècle le sponsoring vestimentaire. Deux clubs espagnols, certes, mais deux clubs surtout dotés d’une forte identité régionale et soucieux des traditions. Pour le Barça, fondé en 1899, son premier “sponsor” maillot est apparu en 2006 suite à un partenariat atypique signé avec les Nations unies. En clair, le FC Barcelone s’est payé le nom et le logo de l’Unicef 4 via une donation annuelle de 1,5 million d’euros en direction de l’agence onusienne. Mais quatre ans plus tard, c’est avec la Qatar Foundation que le club catalan a signé un contrat d’un montant de 150 millions d’euros – cette fois pour les caisses du Barça. Ce qui a fait dire à Johan Cruyff que son ancien club était devenu vulgaire et sans imagination. Il est aussi arrivé que certains clubs – à l’instar du RC Lens, de l’AS Cannes, du Real Madrid ou de Tottenham – se soient dépouillés de tout marquage publicitaire pour célébrer leur centenaire, retrouvant ainsi la virginité des tricots originels. Mais cette initiative ne dura jamais plus d’une saison. »

Foot d’antan, dérives et avenir

Le « foot d’antan » n’était pourtant pas non plus exempts des critiques…

S.T. : « Je m’interroge beaucoup sur les phases régressives et les relents réactionnaires que produit notre modernité, faite d’idolâtrie technologique, de dérégulations à tout-va, de pétrodollars et de politiques publiques répressives. Malgré tout, je suis d’accord, le football n’était pas forcément mieux avant. La violence entre supporters et policiers, les scandales de mœurs, l’argent-roi, l’achat de matchs, la publicité tapageuse autour des terrains… Tout cela existait déjà au XIXe siècle. Est-on prêt à dire que le paternalisme industriel, autrefois omnipotent et autoritaire, valait mieux que nos actuels fonds de pension, connus pour se désintéresser de la vie des clubs, pour peu qu’ils soient rentables ? Le ballon rond a toujours été marqué du sceau de la bourgeoisie et du patronat, et les supporters se sont toujours organisés pour se fédérer et leur résister. Dire que le foot était mieux avant, cela peut suggérer aussi que le foot populaire a été vaincu ou qu’il est moribond, ce n’est pas vrai. Ce sport ne se réduit pas au football d’élite, à la Champions League, au Ballon d’Or et à la Fifa. »

F.M. : « L’idée qu’il ait pu exister un football “pur”, vierge de toutes dérives, hermétique à l’argent, à la xénophobie ou simplement à la bêtise ordinaire, est bien évidemment absurde, et c’est un biais qu’il s’agit d’éviter quand on traite des dérives actuelles. Le terme même de “football moderne” est sujet à caution, puisqu’il renvoie à des réalités bien différentes qui cohabitent. Pour autant, il me semble qu’en effet, nombre d’événements traités ou évoqués dans le livre ont constitué des aggravations de dérives déjà existantes. »

« Depuis le projet avorté de la Super League, le foot est aussi redevenu le lieu d’expression d’une volonté séparatiste des clubs européens les plus riches et les plus titrés »

Au final, le football est-il une illustration de ce qui menace tous les autres sports ?

S.T. : « Le football est à juste titre considéré comme un laboratoire d’expérimentations sécuritaires, commerciales et technologiques. Pour comprendre ce que seront les spectacles sportifs et la société capitaliste dans cinq ou dix ans, regardons ce qu’est le football aujourd’hui : une vitrine alléchante pour paris sportifs, un antre du numérique et un laboratoire de la reconnaissance faciale, un terrain de jeu pour les neurosciences et le Big Data. Depuis le projet avorté de la Super League 5, le foot est aussi redevenu le lieu d’expression d’une volonté séparatiste des clubs européens les plus riches et les plus titrés. Je pense donc que sa fuite en avant va faire tache d’huile. Voyons du reste l’état du rugby en 2022, embourbé dans la corruption, le sponsoring à outrance, le mercenariat de joueurs, les traumatismes crâniens et les histoires de gros sous. Jusqu’à récemment, on en faisait encore des tonnes autour de l’ovalie et de sa respectabilité. »

Le bilan est quand même désastreux… Peut-on encore « sauver » le football ?

S.T. : « Le football n’a jamais été pur. Il est un terrain de luttes. Je crois que, longtemps encore, nous serons tour à tour tiraillés, dépités, enthousiastes et surexcités à l’idée de regarder un match ou une compétition. L’amour du foot nous retranche dans nos contradictions les plus intimes et les plus politiques. Mais pour vous répondre, un début de sauvetage passerait par mettre hors d’état de nuire les agents du capital qui ont “ensauvagé” (coucou Darmanin) l’industrie et “disneylandisé” le spectacle du football, qui ont sacrifié ses lois et l’esprit de ses lois sur l’autel de l’ultralibéralisme et des intérêts privés et séparatistes, accumulant les richesses et les positions monopolistiques comme on enfile des perles. Ce vers quoi nous devrions tendre collectivement, c’est la double imposition d’un nouveau récit footballistique et d’un nouveau contrat social, qui pourrait reposer sur trois piliers : la mise en place de stratagèmes de décorrélation entre la réussite sportive et la fortune financière (en finir par exemple avec les matchs aller-retour qui, en répétant l’expérience, réduisent la part de hasard) ; l’amorce d’une resocialisation massive des profits au sein des championnats ; et l’imposition d’une réglementation désinféodée aux lois inégalitaires et concurrentielles du marché. Vaste programme… »

F.M. : « Je ne sais pas si on peut “sauver” quoi que ce soit, mais il est sans doute encore possible de croire à ce que le député LFI François Ruffin appelle “le miracle des maillots pliés”, dans son petit livre intitulé Comment ils nous ont volé le foot 6. Il y parle de sa passion du foot amateur, de ses matchs du dimanche et de son admiration pour le dévouement désintéressé des bénévoles qui font vivre les petits clubs, en transportant les gamins aux matchs ou en faisant la lessive des maillots sales. On peut décliner la chose en prenant le cas des matchs “autogérés” via les championnats de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), organisés spontanément, pour le plaisir. Que faire, à notre petit niveau ? Aller au stade, s’engager dans son club pour mettre en place des tentatives d’actionnariat populaire… L’exemple de Bastia, rétrogradé en National 3 en 2017, et où les supporters ont réussi à s’imposer dans les instances du club, peut donner des idées. »

Propos recueillis par Jonas Schnyder




Source: Cqfd-journal.org