Avril 16, 2021
Par Rapports De Force
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Nous publions la déclaration coup de gueule d’Éric qui, avec sa compagne, a accueilli dans sa famille Madama pendant plus de deux ans. L’enseignant a mené une grève de la faim pendant trois semaines en février. Au terme de deux mois et demi de lutte au Puy-en-Velay pour sa régularisation, d’un enferment au centre de rétention de Lyon et d’un avenir bouché par le préfet de Haute-Loire, le jeune malien de 19 ans s’est finalement enfui mercredi dernier.

L’histoire de Madama, c’est l’histoire si fréquente d’un jeune étranger arrivé mineur sur le territoire français que les autorités administratives se doivent d’accueillir et protéger. Mais qui à l’aune de ses 18 ans se voit traquer par les mêmes autorités qui contestent sa présence en France. Mais c’est aussi une histoire de solidarité et d’humanité, celle d’Éric et Véronique, deux enseignants qui l’on accueillit dans leur famille et accompagné pendant plus de deux ans.

Au point d’entamer une grève de la faim à la toute fin du mois de janvier. Une histoire de solidarité encore avec la création d’un comité de soutien et l’organisation de nombreuses manifestations, dont celle du 17 février pendant laquelle Éric dénonce de nouveau un racisme d’État. Des propos pour lesquels le préfet exige des excuses publiques. Les tensions avec la préfecture ont été constantes, notamment au 17e jour de sa grève de la faim, où Éric s’emporte devant la préfecture, avant de faire un malaise parce qu’il lui est interdit d’accompagner Madama a un entretien. Un emportement qui lui vaut aujourd’hui une convocation au commissariat pour « outrage » jeudi prochain.

Depuis, de nouveaux documents ont été fournis à la préfecture qui les a considérés une fois encore comme faux. Une convocation au commissariat s’est transformée en traquenard, Madama a été placé en centre de rétention à Lyon, accusé de « trouble à l’ordre public », avant d’en être libéré pour raison sanitaire. Le préfet a délivré une obligation de quitter le territoire français. Obligation confirmée en début de semaine par le tribunal administratif de Clermont-Ferrand. Aujourd’hui, Madama a disparu. Il s’est enfui. Et Éric et Véronique sont sans nouvelles. Un déchirement qui transparaît dans la déclaration faite par Éric jeudi lors d’une conférence de presse jeudi 15 avril et que nous reproduisons ici.

Cette déclaration s’adresse bien entendu à tous ces militant-es des droits humains qui se battent sans compter pour que des valeurs toutes simples comme la solidarité, la fraternité soient mises en œuvre. Mais elle s’adresse surtout à toutes ces personnes qui au travers de l’histoire de Madama, et des nombreux autres, ont pris conscience de la violence des politiques d’État. Elle s’adresse aux représentants de l’État dans les départements, formés probablement dans de grandes et belles écoles détachées de toute réalité de terrain.

Enfin, elle ne s’adresse pas aux invertébrés avachis sur leur canapé, une bière à la main devant CNews, s’imaginant faire partie d’une « race supérieure », parce qu’ils ont décrypté un site complotiste ou ont compris l’unique idée de Zemmour. Autrement dit tous les décérébrés qui nous ont inondés de messages racistes et abjects. J’ai espoir que nos combats anticipent la France de demain et non leurs meuglements infects.

” Force est de constater que la politique migratoire est d’une rare violence “

Aujourd’hui avec Madama on prend en pleine figure un véritable gâchis humain dont sont victimes des milliers de jeunes adultes en France. Lors de la déclaration du 17 février que j’avais faite, je me souviens avoir terminé en disant : « Nous n’avons pas voulu vous insulter, mais force est de constater que la politique migratoire est d’une rare violence : celle de l’évaluation des êtres humains, de l’emprisonnement en centre de rétention et des expulsions. ». Force est de constater pour ceux et celles qui suivent l’histoire de ces jeunes migrantes à quel point nous avions raison !

Aujourd’hui, une décision du tribunal administratif confirme la décision du préfet. En fait, elle confirme que vous avez respecté une procédure et des lois. Elle ne confirme pas que la procédure ou les lois sont bonnes, elle ne confirme rien de la vie des ces êtres humains, qui sont réduits dans les services préfectoraux à de simples cases et formulaires.

J’avais dit aussi que ces politiques contribuaient à fabriquer des clandestins. Le choix qu’a fait Madama, probablement terrifié par cette violence est peut-être celui-là. Il risque de devenir comme des milliers la proie de patrons voyous et négriers adorant ratisser auprès de ces populations. Ce qui montre à quel point quand on fait un tel choix l’impossibilité de retourner dans son pays.

Le parcours de Madama avec nous en France nous a balancé en pleine figure la violence de l’État en ce qui concerne le soi-disant accueil de ces jeunes. Cette violence, qui est certainement pour de nombreux et nombreuses migrant-es une véritable torture morale. Être migrant-es aujourd’hui c’est être constamment suspecté, contrôlé, rabaissé, dominé, soumis, exploité, pressuré, déshonoré, berné, insulté, traqué. Et à la moindre petite réaction, à la moindre réclamation, c’est être menacé, arrêté, frappé, enfermé, humilié, expulsé… Et tout cela par un pays et des personnes qui se revendiquent des droits humains ! La démonstration de cette violence institutionnelle serait bien trop longue à expliquer ici, mais il est possible qu’avec ma compagne nous trouvions un moyen de la partager pour d’autres combats à mener.

Une des traductions de cette violence est le traitement de ces jeunes au travers de procédure administrative en totale méconnaissance de la personne, de son histoire, de son parcours. Si vous aviez accepté, M. Le Préfet les nombreuses demandent de rencontres, et cela bien avant cette lutte, nous aurions pu vous donner quelques informations sur cette histoire de Madama. Madama nous en a confié quelques passages, depuis sa naissance jusqu’à son arrivée en France. Cela relève de sa vie privée que nous n’avons pas à exposer ici. Mais, pour nous, la connaissant, cela nous rajoute une souffrance à une autre. Mais certes, cela n’est pas votre problème…. la loi est respectée !

” 200 à 300 millions d’enfants naissent sans état civil “

Derrière, l’Histoire de Madama que vous appelez M.X dans vos documents, il y a peut-être celle des « enfants-fantômes ». Celle, d’après un rapport de l’UNICEF ou dossier d’Amnesty International, de 200 à 300 millions d’enfants qui naissent sans état civil. Des millions sont originaires d’Afrique Subsaharienne. Ils sont les principales victimes du travail infantile, des mariages précoces pour les filles, de la mendicité, des enfants soldats. N’ayant accès ni l’éducation, ni à la santé ils ont un taux de mortalité plus élevé que la moyenne de pays aux taux déjà élevés. Exclus, marginalisés ils sont les fantômes de la société.

Certains, avec les mouvements migratoires actuels arrivent à s’extraire de cette invisibilité, et suivant un long voyage évitant, esclavage, viols…. arrivent en Europe, en France. On leur demande un état civil, ce qu’il essaie de faire sans frauder ni tricher. Mais comment faire dans des pays ou très souvent l’administration est complètement désorganisée, voire inexistante dans les villages de naissance, avec des officiers d’état civil non formés et du matériel qui est celui que nous avions dans les années 50 ! Quand en plus dans ces pays au droit civil national se rajoute un droit coutumier ! Face à cela, on leur demande des documents qui doivent répondre à des critères européens ! En fait, on leur demande l’impossible !

” D’enfants de l’ombre, ils deviennent enfants invisibles “

Ces enfants fantômes quand ils arrivent sur notre territoire, enfin sorti de l’ombre…. on les replonge immédiatement dans les ténèbres. D’enfants de l’ombre, ils deviennent enfants invisibles.

L’ignorance des autorités de sa situation explique que l’on demande à Madama de retourner au Mali, pays où il n’a plus personne ! Il pourra faire les mêmes études qu’à l’ISVT ! Je vois bien Madama arriver à Bamako, avec les 300 euros offerts généreusement par la France pour sa réinsertion, avec ses troubles cognitifs… taper à la porte d’une école et recommencer une scolarité ! Si la situation n’était pas aussi tragique, on en rirait !

Enfin, cette lutte montre comment le préfet, représentant de l’État, juge les libertés fondamentales et notamment la liberté d’expression. Le premier exemple que je reprends fait suite à votre demande d’excuses publiques pour le terme « racisme d’État », qui n’a rien à voir avec « État raciste » ! Ce que vous semblez ignorer.

Je cite le passage de la déclaration du 17 février. « Parler de racisme d’État, de racisme institutionnel peut faire débat, nous le concevons et nous acceptons le débat. En revanche, il ne peut être nullement condamné et sanctionné par une demande d’excuse publique. La question que vous nous posez n’est pas : est-ce que le racisme d’État est le bon terme, mais est-ce qu’on a le droit de l’utiliser. Cela nous semble être un abus de pouvoir et une atteinte très dangereuse à la liberté d’expression. ».

” Les pratiques discriminatoires existent bien en France “

Nous n’avons accusé personne de racisme ! Néanmoins, les pratiques discriminatoires existent bien en France, aussi dans nos institutions. Le reconnaître c’est déjà un premier pas pour les combattre. Je me demande si un ressortissant suisse, anglais, états-unien ou un riche étranger devant faire les mêmes démarches subiraient la même suspicion sur ces papiers !

Le deuxième exemple est votre réponse à la pétition que vous ne trouvez pas crédible, car les plus de 37 000 signataires ne connaissent pas Madama ! J’espère que les signataires des pétitions pour les Ouïgours les connaissent bien, car on pourrait douter du massacre de ce peuple ! Les signataires de pétition seront heureux d’apprendre comment leur soutien est pris en compte. !

Enfin, nous en avons appris aussi sur le fonctionnement de la justice. Les avocats qui ont plaidé pour Madama ont fait ce qu’ils pouvaient, sauf celui commis d’office lors de sa garde à vue qui d’après le compte rendu d’audition n’a ni souhaité voir Madama avant, ni consulter son dossier, ni intervenir ! Malheureusement, nous n’avons pas les moyens de mobiliser des cabinets d’avocats, de mener des investigations au Mali pour retrouver les traces de l’histoire de Madama. Les avocats ont fait ce qu’ils ont pu et je tiens à les remercier pour leur travail.

En revanche, je remarque que quand on est accusé de violence, accusé par le parquet d’usage illégal de passeports diplomatiques et d’avoir produit un faux pour obtenir un passeport de service, comme c’est le cas dans l’affaire Benalla… on reste en liberté et on peut continuer d’exercer une activité. Madama, lui est profondément honnête, il n’a jamais fait de faux, demande juste une vie simple et tranquille….. Et pour cela, il est accusé de « troubles à l’ordre public », est incarcéré en centre de rétention et peut-être expulsé dans un pays où il n’a plus rien ! Ce n’est plus une double peine pour des innocents, mais une triple peine !

Pour finir, tous nos remerciements aux soutiens.

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Source: Rapportsdeforce.fr