Février 8, 2021
Par ACTA
360 visites


Faux semblants de l’indépendance monétaire en Afrique de l’Ouest

Le 9 décembre dernier, l’Assemblée Nationale a approuvé la nouvelle réforme du franc CFA, qui a été largement adoptée par le Sénat, il y a quelques jours à peine (le 28 janvier), sans bruit. Revenons sur la généalogie et le contenu de cette réforme. Participe-t-elle, comme le clame le gouvernement macronien, à entériner enfin l’indépendance monétaire des pays d’Afrique de l’Ouest ? Pour comprendre cette actualité toute récente, il est essentiel de revenir brièvement sur les 75 dernières années de « servitude monétaire » que représente l’institution du franc CFA, ainsi que son fonctionnement.

LE FRANC CFA : UNE MONNAIE COLONIALE TOUJOURS À L’OEUVRE

Pour rappel, le franc CFA, se rapportait initialement à l’acronyme « Colonies Françaises d’Afrique » (désormais « Communauté Financière Africaine » pour les pays d’Afrique de l’Ouest et « Coopération Financière en Afrique centrale » pour les pays d’Afrique centrale). En effet, à la fin des années 30, la France renforce son empire colonial à travers des manœuvres économiques et commerciales, comme la création de la zone franc en 1939 (une union monétaire des colonies françaises). En 1945, le franc CFA est introduit par De Gaulle en Afrique de l’Ouest et en Afrique Centrale (tandis que le franc marocain est introduit au Maroc, le franc algérien en Algérie, etc.). À l’époque, c’est alors une monnaie soumise à une parité fixe – c’est à dire que les variations de taux de change ne s’appliquent pas – avec le franc de la métropole. Avec les premiers mouvements de décolonisation, de nombreux pays quittent la zone franc. Cependant, en Afrique, elle compte encore aujourd’hui les pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA : Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo) et ceux de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC : Cameroun, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, République centrafricaine et Tchad), qui utilisent tous le franc CFA, ainsi que l’Union des Comores, qui utilise le franc comorien.

Cette monnaie, commune malgré ses dénominations différentes, repose toujours sur quatre principes fondamentaux : parité fixe, libre transfert, centralisation des réserves de change, convertibilité. Regardons-y de plus près.

D’abord, elle est ancrée à taux fixe sur la monnaie française, et non sur le taux de change lié à la conjoncture économique comme le sont les autres monnaies entre elles. Pour exemple, 1 franc métropolitain vaut toujours 50 francs CFA entre 1958 et 1994 (avant la dévaluation du franc CFA), tandis que depuis l’institution de l’euro en 1999, 1 euro vaut toujours 655,957 francs CFA (source : L’arme invisible de la Françafrique : Une histoire du Franc CFA, Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla, Paris : La Découverte, 2018). La valeur du franc CFA est donc en dernière instance dépendante de la valeur externe de l’euro et de l’économie française.

De plus, le principe de libre transfert des transactions et capitaux financiers est garanti (à taux fixe, donc) entre les pays de la zone franc et la France.

Les banques centrales des Unions économiques monétaires citées ont l’obligation de déposer la moitié de leurs réserves de change et de leurs avoirs extérieurs (par exemple les recettes d’importations) dans un « compte d’opérations » spécifique, au Trésor français. Dans le cas où cette quotité de 50% des réserves de change et de leurs avoirs extérieurs (par exemple les recettes d’importations) ne serait pas respectée, les banques centrales concernées sont redevables d’intérêts. Ce « compte d’opérations » est aussi l’espace de toute transaction de devises pour les pays du franc CFA, c’est à dire que toute conversion du franc CFA en euro (ou en une autre monnaie) passe nécessairement par le Trésor Français (y compris entre le franc CFA et le franc comorien qui ne sont pas convertibles entre eux).

Toutes ces caractéristiques du franc CFA ont des conséquences économiques et politiques désastreuses pour les pays concernés. S’il est extrêmement profitable à l’économie française, il appauvrit considérablement les économies nationales d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique Centrale, notamment en favorisant les importations et en réduisant la production nationale et la compétitivité. Cela entraîne corollairement une réduction drastique des dépenses publiques, l’obligation d’emprunt sur les marchés financiers étrangers et l’endettement à des taux très élevés. Sans oublier la mise en dépendance explicite avec la France que représente la mainmise du Trésor Français sur la moitié des devises et sur toutes les transactions financières entreprises par ces pays.

L’appauvrissement important de ces pays, dont la politique du franc CFA est une cause non-négligeable, entraîne aussi l’émigration dite « illégale » de ses ressortissants dans des conditions inhumaines et souvent mortelles. Les enjeux posés par le franc CFA sont donc loin d’être anodins, malgré le silence assourdissant qu’ils soulèvent aujourd’hui en France, y compris dans une partie des rangs de la gauche parlementaire et des espaces militants plus radicaux.

DOUBLE JEU FRANÇAIS ET FAUSSE RÉFORME DU FRANC CFA

En mai dernier, suite à un accord signé cinq mois plus tôt avec le président ivoirien, Alassane Ouattara<a href="https://acta.zone/macron-la-francafrique-et-le-franc-cfa/#easy-footnote-bottom-1-6963" title="La relation entre Ouattara et Macron a également fait couler de l&rsquo;encre lors de la réélection controversée du premier pour son troisième mandat, et la publicisation d&rsquo;une lettre de félicitations extrêmement paternaliste lui ayant été adressée par le second.”>1, le gouvernement de Macron annonçait officiellement la « fin » du franc CFA et l’indépendance de l’Union monétaire ouest-africaine vis-à-vis du Trésor Français. Réforme désormais approuvée par l’Assemblée Nationale et le Sénat.

Elle implique quelques changements, notamment la suppression du dépôt obligatoire par la BCEAO (Banque Centrale des États d’Afrique de l’Ouest) de la moitié de ses réserves de change auprès du Trésor Français, le retrait de la France des instances décisionnaires de la BCEAO, et le changement de nom de la monnaie, rebaptisée « eco ».

Trois problèmes majeurs se posent pourtant.

Premièrement, cette décision ne s’applique qu’aux 8 pays d’Afrique de l’Ouest (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo) et ignore donc les 6 pays d’Afrique Centrale dont la monnaie est également le franc CFA (Cameroun, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, République centrafricaine, Tchad).

Ensuite, la valeur de cette « réforme » du franc CFA paraît principalement cosmétique (puisque le fonctionnement monétaire fondamental est conservé) et confuse (en termes de contenu, de calendrier, de mise en place…). En effet, la nouvelle monnaie repose toujours sur une parité fixe avec l’euro et sur la convertibilité entre les deux monnaies, pour un temps indéfini.

Enfin, plus que cosmétique, elle est en fait profondément cynique et coloniale.

Que penser de la rapidité soudaine de l’adoption de cette réforme, alors même qu’un projet de monnaie commune aux 15 pays de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), la fameuse monnaie « eco », était en cours de préparation ? Cette réforme, organisée à la hâte par Macron et Ouattara, sans inclure les autres pays, semble surtout couper l’herbe sous le pied de ce projet d’indépendance monétaire, et au passage, du mouvement social massif de contestation contre le franc CFA dans les pays d’Afrique francophone. Preuve supplémentaire, s’il en est, de l’ingérence française continue dans les décisions qui concernent ces pays.

Changer le nom de « Franc CFA » en « eco », nom proposé par la CEDEAO pour la nouvelle monnaie unitaire ouest-africaine, en court-circuitant cette dernière dans le seul but de maintenir la mainmise française sur l’économie ouest-africaine, derrière une façade d’indépendance, voilà qui est cynique. Maintenir le taux fixe entre le franc CFA et l’euro sur la base d’arguments tels que la prétendue « garantie financière » qu’offrirait la France au franc CFA, et le supposé « attachement » à son égard des pays ouest-africains concernés, quand on sait que celle-ci n’a pas été activée depuis une trentaine d’années et qu’elle ne le sera vraisemblablement pas à l’avenir, voilà qui est cynique.

La politique coloniale en Afrique de l’Ouest a la tête dure, comme en témoigne cette énième perfusion de l’hégémonie monétaire du franc CFA pour garantir les « intérêts français ». Ne nous méprenons pas, le tour de passe-passe opéré par Macron, aussitôt gobé puis recraché tel quel par la quasi-totalité des médias français, ne répond bel et bien qu’à ce dernier objectif.

Pour aller plus loin, voir par exemple :

L’arme invisible de la Françafrique : Une histoire du Franc CFA, Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla, Paris, La Découverte, 2018

Joseph Tchundjang Pouemi, Monnaie, servitude, liberté. La répression monétaire de l’Afrique, Paris, Édition Jeune Afrique, 1980

Kako Nubukpo, Martial Ze Belinga, Bruno Tinel, Demba Moussa Dembele (dir.). Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA ?, Paris, La Dispute, 2016

Épisode de #DaTaGueule

« Réforme du Franc Cfa : la France a fini la ratification », Afrimag

Émission courte de AJ+ sur l’eco

Ndongo Samba Sylla : « Le Franc CFA une des causes de la pauvreté du Sénégal », sene.news

  1. La relation entre Ouattara et Macron a également fait couler de l’encre lors de la réélection controversée du premier pour son troisième mandat, et la publicisation d’une lettre de félicitations extrêmement paternaliste lui ayant été adressée par le second.



Source: Acta.zone