Avril 18, 2022
Par Lundi matin
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On nous a dit qu’une AG est prĂ©vue Ă  15 heures dans un amphi pour discuter de la situation et pourquoi pas de l’élection en cours. Mais ce dĂ©bat n’est visiblement pas possible parce la police empĂȘche toute entrĂ©e comme toute sortie. On apprend aussi que la prĂ©fecture, qui a le sens de la proportionnalitĂ©, a fait fermer toutes les facs de Paris, et peut-ĂȘtre bientĂŽt de France, jusqu’à la rĂ©-Ă©lection de l’Empereur. Avec le prĂ©fet Lallement, on est dans l’injonction nazifiante : « Entre les deux tours des Ă©lections, quinze jours durant, les professeurs, les gitans, les musulmans et les juifs sont priĂ©s de rester chez eux ! Â»

C’est trop dangereux. Il faut empĂȘcher toute rencontre, toute discussion, toute mobilisation qui pourrait priver l’empereur d’un triomphe Ă©clatant. Quelques Ă©tudiants bouclĂ©s dans un amphi paniquent donc la macronie au plus haut niveau. Et s’ils faisaient dĂ©railler l’érection prĂ©sidentielle ?Gros fiasco. Depuis longtemps ce gouvernement organise le chaos dans les facs en mode communication poutinienne : « c’est la faute des islamo-gauchistes ! Â».

Mais l’empereur est comme ça : vous le privez de triomphe, il vous prive de diplĂŽme. Donnant-donnant, le chantage est devenu une façon ordinaire de gouverner. Ce systĂšme pervers rend les gens fous, mais l’empereur aime qu’on soit fou de lui, ça l’excite, ça le rend dingue. Ce dingue ne comprend pas pourquoi les gens qu’il fait bastonner depuis plus de cinq ans ne veulent plus voter pour lui. C’est trop triste. « -Les coups c’était trop bien, non ? Â». « -Non ! Â». Refus, il perd la tĂȘte. Mais ça tombe bien parce qu’il aime perdre la tĂȘte, c’est sa passion, sa drogue. Et chaque jour, il se re-shoote de cette dinguerie, depuis cinq ans. Le second mandat sent l’overdose.

Toute une gĂ©nĂ©ration a d’abord pris la machine infernale Parcoursup dans le visage. Un modĂšle de sadisme administratif, une machine Ă  fabriquer des angoissĂ©s professionnels. Blanquer est Ă  la manƓuvre, C’est La Colonie pĂ©nitentiaire de Kafka, une machine d’un tout nouveau genre grave la sentence d’orientation dans la chair des condamnĂ©s : sang, hurlements. Puis il y a eu les nouveaux parcours d’options au lycĂ©e, les classes explosĂ©es, les copains qu’on perd, les orientations qu’on doit choisir Ă  la Va-vite Ă  un Ăąge oĂč ça fait du bien de n’avoir envie de rien.

Ensuite les jeunes ont Ă©tĂ© confinĂ©s. LĂ  c’est une production industrielle d’Hikikomori qu’on expĂ©rimente sur toute une gĂ©nĂ©ration. Il y a la porte de la chambre fermĂ©e, le grand retrait du monde, les relations en ligne, les amis virtuels comme seul contact, les repas qu’on prend trop vite et puis qu’on nĂ©glige finalement. Il y a le corps qui maigrit, le regard perdu qui ne croise plus aucun visage, l’inextricable devient un chemin. « -Je vais bien papa, rassure-toi, je vais bien… Â» me lance un regard perdu. Les parents dĂ©sespĂ©rĂ©s assistent Ă  la mort lente de leurs enfants. L’absence de vie sociale sur une longue durĂ©e Ă  un Ăąge crucial de leur dĂ©veloppement, au moment oĂč les relations structurent le rapport Ă  l’autre et au monde dĂ©truit des vies rythmĂ©es par l’absurditĂ© des cours en ligne. ceux-ci s’enchaĂźnent en tĂąche de fond, comme un bruit. On ne pourra pas dire qu’on aura rompu la « continuitĂ© pĂ©dagogique Â». Nous voilĂ  rassurĂ©s. Mais plus personne n’écoute, plus personne ne s’écoute. S’ensuit une augmentation sans prĂ©cĂ©dent du nombre de suicides et de dĂ©pressions. Un systĂšme de soins dĂ©bordĂ©. La psychiatrie de proximitĂ© coĂ»te trop cher, elle Ă©tĂ© ruinĂ©e depuis dix ans. On a simplement suivi l’avis des consultants. Il y aussi la baisses des APL, les repas qui sautent, les files d’attente de l’aide alimentaire et l’augmentation sans prĂ©cĂ©dent de la misĂšre Ă©tudiante…

Pour sauver les plus ĂągĂ©s, les jeunes ont payĂ© le prix fort, et pour les remercier, les plus de 70 ans, -ceux du moins qui ont une retraite et qui ont pu souvent se constituer un patrimoine sĂ©curisant (maison, maison secondaire, capital, assurance vie, etc…) votent en grande majoritĂ© pour deux candidats qui ne proposent rien pour la jeunesse, rien pour la justice sociale, rien pour le climat, rien pour l’avenir. Cela ressemble Ă  un gros doigt d’honneur fait au devenir d’une gĂ©nĂ©ration toute entiĂšre. Les quelques privilĂ©giĂ©s qui touchent cinq milles Euros de retraite par mois, paradent au club house dĂšs dix heures du matin, jouent au golf toute la journĂ©e pour voter Macron ou Lepen ensuite. Toute une jeunesse se prend ce vote de remerciement dans la face.

Et maintenant, on ajoute une angoisse supplĂ©mentaire : le rĂšgne de l’extrĂȘme centre doit s’imposer pour que les affaires tournent. Mc Kinsey l’a dit. Les jeunes sont sommĂ©s de choisir entre Hitler et Margaret Thatcher, entre le fascisme et l’illibĂ©ralisme, entre le presque-fascisme et la presque-dĂ©mocratie. Choisissez bien votre tortionnaire : la baignoire ou la gĂ©gĂšne ? Au choix, c’est ça la libertĂ© !

Quand il n’y a plus de sentiment transgĂ©nĂ©rationnel dans une sociĂ©tĂ©, c’est la condition de la survie mĂȘme de cette sociĂ©tĂ© qui est en jeu, alors quelques un.es sont aux fenĂȘtres de la vieille Sorbonne. Des centaines d’autres les ont rejoints et crient qu’ils vivent dans l’impossible. Les jeunes veulent vivre. Quelle drĂŽle d’idĂ©e !

Le prĂ©fet est un tatillon : remontĂ©e obligatoire du cortĂšge sur le trottoir, histoire de prouver qu’on se tient sage. C’est devenu une habitude : la police encercle les manifestants, les force Ă  passer derriĂšre un ruban. C’est une sorte de frontiĂšre invisible et secrĂšte que la prĂ©fecture de police seule connaĂźt. « -Reculez, lĂ , non pas lĂ , plus loin, reculez encore un peu Â». Quand les corps sont disciplinĂ©s, dressĂ©s, les voix se taisent, les slogans s’éteignent. Mais ça ne va pas assez vite au goĂ»t des CRS, alors ils poussent avec les boucliers.

Donc ça pousse. Soudain ça charge aussi et ça entrave les corps ; me voilĂ  projetĂ©, Ă  terre. Maintien de l’ordre Ă  la française. Je me relĂšve, retombe, relĂšve, retombe, puis je sens que je pars sur le cĂŽtĂ©. Ça penche, comme on s’endort. On me saisit, je m’envole.

Un type me demande de serrer sa main. Mes doigts ne rĂ©pondent pas. J’ai chaud. Un autre prend mon pouls. Je pars. Mais tout ça se passe trĂšs loin de moi, ce n’est pas de moi qu’on parle et ce n’est pas moi non plus qui rĂ©pond. L’un dit : « -Son cƓur bat trĂšs vite ! Â» puis : « -Attendez je ne sens plus rien Â». Ensuite la voix panique « Il ne respire plus ? Â». On me touche le ventre. « -On appelle les pompiers chef ? Â»

Un Ă©norme ventilateur souffle une douce brise de chaleur depuis le ciel jaune : le vent du Sahara m’aspire. Tout en bas, les bleus s’affairent autour de moi. On traĂźne un corps vers l’escalier de l’ancienne Sorbonne, derriĂšre les lignes, en retrait de la foule Ă©tudiante, que je vois maintenant comme une immense fourmiliĂšre agitĂ©e par le vent. Le corps retombe au sol. Une voix dit que je suis lourd Ă  porter. Ils reprennent leur souffle et dĂ©posent le corps contre un mur de pierre jaune (l’ancienne Sorbonne ?). « -Ouvre les yeux Â» me dit un regard dur. Un corse. Il porte des lunettes tactiques, comme mes cousins qui chassent les djihadistes dans les dĂ©serts du Mali. Mais le sniper semble avoir peur de moi, je parle Ă  voix trĂšs basse, les mots ne sortent pas. Pourquoi ne veut-il pas s’approcher ?

Un corps est en train de partir et il ne veut pas ĂȘtre mĂȘlĂ© Ă  ça. Je glisse, j’étouffe. Panique. L’un d’entre eux fouille mon sac. Ils cherchent une piĂšce d’identitĂ©. Il trouve ma carte de prof. Stupeur : « -Il est dans nos fichiers ? Â». « -Non Â». Je me sens bien mais je repars. Mon Ăąme est aspirĂ©e vers le haut par le vent chaud. Le dĂ©sert, une caravane avance, des spahis montent des dromadaires, kĂ©pis, capes blanches. Des hommes noirs et nus marchent sous le soleil de plomb Ă  cĂŽtĂ© d’eux, en file indienne.

Je suis maintenant dans une ambulance. « -Lise ? Qu’est-ce que tu fais lĂ  ? Â». Lise s’est suicidĂ©e lors du premier confinement, c’est une de mes Ă©tudiantes. Elle est venue Ă  mes cours six ans durant. C’est une trĂšs bonne peintre. elle me regarde en souriant. Les larmes montent. Je chiale. Quand Lise s’est suicidĂ©e, elle avait vingt-six ans. On n’a pas pu se dire au-revoir alors je pense Ă  toi Lise. Il y a maintenant un grand noir devant moi. Sur son sweet shirt je peux lire : « Pompiers de Paris Â». Il rayonne, magnifique sous son masque blanc. Il me dit : « -NavrĂ© je n’ai pas de mouchoir Â». Une aiguille s’enfonce dans mon doigt. Prise de sang. Mes yeux se ferment. Le plafonnier s’allume. Grand soleil.

« -Ouvrez les yeux Monsieur, ouvrez les yeux, vous repartez ! Â». Je revois Pascale Dubus, ma collĂšgue et amie qui est morte cet automne d’une crise cardiaque. ÉpuisĂ©e par le travail, les amphis bondĂ©s, les cours Ă  prĂ©parer, les copies Ă  corriger. C’est ce genre d’expĂ©rience qu’elle a du vivre, avant de passer de l’autre cĂŽtĂ© de la lumiĂšre.

Ensuite on est Ă  Bamako. C’est en 1942. Au dessus de moi un ventilateur dĂ©coupe l’air tropical. Moustiquaire blanche, hĂŽpital militaire de Kati, Afrique. « -Qui ĂȘtes-vous, avez-vous des papiers d’identitĂ© sur vous ? Â» me demande le pompier. « -Je suis Martin Valli, soldat colonial du rĂ©giment d’infanterie colonial mixte sĂ©nĂ©galais, envoyĂ© perpĂ©trer la colonisation au Soudan français. Je suis mon grand-pĂšre Â». Le fleuve BaoulĂ©, la nuit qui tombe, les moustiques. La fiĂšvre monte. Mon foi qui explose : c’est la fiĂšvre jaune. Le corps n’est jamais rentrĂ© au village. Tout prĂšs des morts, trop proche des vivants, un corps disparu vit maintenant sa vie fantĂŽme.

On est sur la place de mon village en Corse. Les femmes en noir, ma mĂšre a trois ans, sa mĂšre serre dans son poing une lettre envoyĂ©e d’Afrique. Elle se roule Ă  terre, demande qu’on l’achĂšve, puis plonge dans la nuit. C’est une signadora (guĂ©risseuse corse) qui fera parler ma mĂšre Ă  nouveau, des annĂ©es plus tard. Face au vide, sa voix s’était Ă©teinte depuis longtemps. Quand elle a peur, ma mĂšre bĂ©gaie. Comme notre Ă©poque rĂ©pĂšte des fantĂŽmes.

Toujours l’air chaud du dĂ©sert, je me sens bien. Le pompier me parle. Je lui demande si c’est lui mon frĂšre d’Afrique. Il sourit. Je reviens lentement Ă  la vie. Il me demande pourquoi je pleure. Je lui parle de Lise de mes Ă©tudiant.e.s entre la vie et la mort pendant les confinements, des Ă©tudiants qui crĂšvent de ne pas avoir d’avenir. Et aussi de ma niĂšce, que sa mĂšre a tentĂ© de tuer pendant les confinements, de ses suicides Ă  rĂ©pĂ©tition. L’HP, la vie qui ne tient qu’à un fil. Il me parle doucement, comme une maman. Il me raconte son pays : la mort, la faim, le ventre qui se tord les nuits sans manger, les suicides lĂ -bas aussi. Il me dit : « -Tout ça il faut oublier. Il y a trop de gens qui comptent sur toi, si tu craques c’est eux qui tombent Â». Je pense Ă  mon gosse, mes cinq beaux-enfants. Il y a beaucoup d’amour de douceur, de lumiĂšre dans sa voix. Un souffle chaud m’aspire, toujours plus haut.

Cochin. Je ne sais pas trop ce qui m’arrive. On me fait plein d’examens puis je retourne vite en manif. Je reste une heure, puis je rentre chez moi, trop fatiguĂ©. Deux heures de train, vingt heures de sommeil ? Sommeil, rĂ©veil, sommeil, Ă©veil durant vingt-quatre heures. Je tombe, me relĂšve et retombe. Je ne revois la scĂšne que le lendemain soir. Je dors non-stop mais un souvenir remonte.

Il y a deux ans j’ai rencontrĂ© une photographe. Elle a Ă©tĂ© blessĂ©e Ă  l’acte 3 des Gilets jaunes. AprĂšs cinq opĂ©rations son visage est encore trĂšs abĂźmĂ©. « -Ils m’ont tirĂ© dessus au LBD. L’os malaire a Ă©tĂ© enfoncĂ©. J’ai eu une levĂ©e de corps. Â» « -C’est quoi une levĂ©e de corps ? Â». « –Near-death experience, c’est une expĂ©rience de mort imminente Â» me dit-elle. « Tu te vois d’en-haut, expulsĂ© de ton corps Â».

Pour elle c’est sa premiĂšre sortie. Elle est restĂ©e enfermĂ©e depuis deux ans sans oser quitter son appartement. Elle n’a plus fait de photo depuis. Elle a un plan pour Ă©lever des abeilles en ArdĂšche. C’était avant le premier confinement. Je ne l’ai jamais revue.

Sur le compte rendu d’hospitalisation je lis « Coma/altĂ©ration de la conscience Â». Macron est un coma, il vole les vies, les accapare pour qu’on s’intĂ©resse Ă  lui en occupant les consciences Ă  la maniĂšre d’une expĂ©rience de mort imminente. Comme Pierre et le loup. Il agite un chiffon rouge : « -L’extrĂȘme-droite est lĂ  ! -L’extrĂȘme-droite est lĂ  ! Â». Tout le monde accourt, une fois, deux fois… La troisiĂšme fois on se fait bouffer par le loup. Visiblement, au vu des sondages et de l’écart abyssal qu’ils rĂ©vĂšlent sur les intentions de vote, le capital n’a pas besoin du fascisme… pour l’instant, sinon pour nous faire peur.

Reste le coma : cinq ans d’une vie Ă  l’arrĂȘt pour les jeunes gĂ©nĂ©rations, et le rĂ©veil qui sera brutal. Macron-coma, sur fond d’Afrique, de crimes coloniaux, les millions de morts, les vies volĂ©es, racisĂ©es, colonisĂ©es, esclavagisĂ©es, exterminĂ©es qui dorment dans nos tĂȘtes et dans nos corps. Ceux-ci parfois nous visitent.




Source: Lundi.am