Mi-janvier 2020, dans le Centre Fédéral d’Embrach : le service de sécurité fracture la mâchoire d’un résident

Il fait gris à Embrach, au Nord de l’aéroport de Zürich. Nous prenons à gauche après l’hôpital psychiatrique, sur un petit chemin forestier. Il est là, le centre de renvoi, joliment appelé « Centre fédéral des demandeurs d’asile ». Le bâtiment n’est pas entouré d’un grillage mais d’une haie. Pas de façade en béton, pas de fil barbelé, mais beaucoup de bois et des caméras bien visibles. Nous nous dirigeons vers la « Réception », c’est comme ça qu’on appelle l’endroit où les demandeur·euse·s d’asile doivent s’enregistrer et subir la fouille. Nous sommes devant cet imposant bâtiment, dont deux vitres sont brisées. Un papier où il est écrit « Don’t touch » en grosses lettres pend à ces carreaux. L’histoire qui se cache derrière ces bris de verres est inquiétante. C’est celle de la révolte de Behzad face à l’arbitraire, l’humiliation et la violence du traitement des migrant·e·s en Suisse.

Trois employés Securitas et une mâchoire brisée

Le 17 janvier 2020, Behzad se fait tabasser par trois employés de l’entreprise Securitas, dans l’enceinte du camp d’Embrach. Ils lui brisèrent la mâchoire au niveau de l’articulation.

Ils m’ont plaqué au sol. L’un d’eux était assis sur mes jambes, le deuxième m’écrasait la tête et l’épaule et le dernier me frappait.

C’est ainsi qu’il décrit le passage à tabac qui a occasionné sa blessure. La police est ensuite arrivée et a évacué Behzad. Sa douloureuse blessure n’a pas empêché l’administration en charge des migrant·e·s dans le canton de Zürich d’ordonner l’arrestation de Behzad. Il est resté enfermé dans les cellules de la police du canton de Zürich du 17 au 20 janvier 2020. L’unique proposition de soin qu’il ait reçue est un papier sur lequel on pouvait lire « En cas de nécessité, vous avez le droit à un traitement médical ».

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« Centre fédéral de renvoi d’Embrach (pas de fonction de traitement des demandes) ». Source : ajour magazin

Dans le centre, les règles sont strictes. Le règlement intérieur stipule que les entrées se font jusqu’à 23 heures. Le vendredi 17 janvier, Behzad rentre au centre avec trente minutes de retard. Ce soir-là, il a bu de l’alcool, comme souvent dernièrement. Mais il n’est pas saoul. Un employé Securitas lui refuse l’entrée dans sa chambre à cause de son retard. Behzad devrait, selon l’employé, ne réveiller personne et donc dormir dans une pièce attenante à la salle d’attente, appelée chambre d’hébergement d’urgence. C’est le même règlement dans tous les nouveaux centres d’accueil de migrant·e·s en Suisse.

Je trouve ça humiliant, la chambre est très sale et elle pue, dit-il à l’employé de la sécurité.

Ce n’est pas la première fois qu’il a cette conversation – dans le passé, il a déjà dormi sur des chaises alignées dans la salle d’attente, pour ne pas avoir à dormir dans cette chambre d’hébergement d’urgence. Le centre propose des places pour 360 personnes. Avec quarante à cinquante « résident·e·s », le centre est donc loin, à ce moment-là, d’être totalement occupé. Beaucoup de chambres sont vides. « Est-ce que je peux aller dormir dans une chambre à coucher vide plutôt que de dormir dans cette pièce sale ? Ou au moins, aller dormir dans la chambre d’hébergement d’urgence des femmes que vous avez nettoyée aujourd’hui ? » demande encore Behzad. L’employé de sécurité refuse et ajoute : « Tu crois que c’est l’hôtel ici ? »

Un craquage comme acte de révolte

Behzad se sent alors vulnérable, ne voit pas de possibilité de se faire entendre. Le harcèlement à l’encontre des « résident·e·s » du centre est dirigé contre lui, encore et encore. On lui avait, une fois, confisqué de la nourriture vegan qu’il avait achetée. Behzad mange vegan. Il n’est pas satisfait de la nourriture proposée au centre et parle de symptômes de carences alimentaires. « Même en dehors du centre, nous ne sommes pas libres du tout. Un soir, alors que nous étions assis sur un banc dans la forêt, la police est venue nous demander d’arrêter la musique sur nos téléphones portables. Il était 22 heures. » Ce banc se trouve au minimum à cent mètres des habitations les plus proches.

La constante humiliation est insupportable pour Behzad. Ce vendredi soir, une vague de colère l’envahit. Il pense : « Si l’agent de sécurité veut jouer au grand chef, alors il va devoir en assumer les conséquences ». Behzad informe même l’agent qu’il ferait des dégâts s’il devait dormir dans ce débarras sale. Après cela, il sort, boit une bière et ramasse trois cailloux. Avec ces cailloux, il brise les vitres de la réception et de la porte d’entrée. « Je n’ai mis personne en danger » assure-t-il.

Ce bâtiment est un symbole de ce système violent, et c’est au système que je voulais m’attaquer.

Les forces de sécurité réagissent avec peur et avec colère. Trois employés Securitas jettent Behzad à terre et selon ses souvenirs, le frappent. Coups de pied au torse et à la tête. Behzad est blessé, il a mal et il le dit. Ses cris résonnent dans le silence de la forêt.

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Dégradations dues à la colère contre le « système de la violence ». Image : ajour magazin

La police arrive et arrête Behzad. Les agents de sécurité qui l’ont tabassé restent hors de cause, mais peu d’information là-dessus. La police l’emmène dans un commissariat zürichois et dépose plainte contre lui. Il ne sort qu’après trois nuits en cellule parce que le médecin responsable le considère apte à la détention.

J’ai dit au médecin plusieurs fois que je devais aller aux urgences mais il disait que ça n’était pas si grave.

C’est comme ça qu’il décrit les soins médicaux pendant sa détention. A la demande de la rédaction d’Ajour à l’administration pénitentiaire de Zürich sur l’aptitude de Behzad à la détention, nous n’avons obtenu aucune réponse.

Après avoir été libéré et parce qu’il n’a pas d’autre endroit où aller, Behzad retourne à Embrach où il a été tabassé. Le soignant du centre de renvoi l’examine et l’envoie à l’hôpital de Bülach pour des examens complémentaires. De là, il est envoyé à l’hôpital universitaire de Zürich où il est opéré de la mâchoire durant plusieurs heures. Behzad a dorénavant une plaque de métal dans la mâchoire et ne peut pas manger normalement. Et après ? Il ne lui reste pas d’autre choix que de retourner à Embrach, où les hommes qui lui ont infligé ces blessures travaillent toujours. On ne sait pas si une enquête va être menée sur les actes de violence de ces employés de l’entreprise Securitas. Lorsque nous avons posé la question à un employé de l’Organisation de l’asile de Zurich (AOZ, l’entreprise en charge de la gestion du centre), cette personne nous a répondu avoir connaissance des faits mais ne pas savoir si une enquête a été demandée. A son retour, Behzad est appelé à la réception. Bernhardt Roth, le gérant et responsable de l’AOZ pour le centre d’Embach et le responsable du service de sécurité l’attendent. Ils ne lui demandent pas comment il va mais lui expliquent qu’il va au-devant de problèmes. Cela justifierait des règles encore plus strictes pour le reste de son hébergement au centre.

Ni l’AOZ, ni la SEM ne prennent position

Quand Ajour met Roth face aux accusations, il renvoie l’affaire au Secrétariat d’État aux Migrations (SEM), qui agit comme un chien de garde, en recueillant des informations sur tous les centres d’asile fédéraux – même si le personnel du SEM et surtout son service de relations publiques ne sont pas impliqués dans le fonctionnement quotidien du camp.

C’est d’abord Reto Kormann, chef adjoint de l’information et de la communication, qui intervient. Il demande plus de temps avant qu’il n’y ait une réponse de ses responsables. Mais Daniel Bach, responsable de l’information et de la communication, se contente ensuite de dire que l’employé de Securitas en question ne travaille plus au centre. Etant donné que l’agent de sécurité est censé ne plus travailler à Embrach, il n’aurait pas à donner d’informations. Toutes les autres questions restent sans réponse, car une enquête serait en cours. Nous ne recevons pas non plus de réponse à la question de la spécificité du cas, engendrant un traumatisme. Le SEM se contente de faire référence au règlement intérieur, remet en question le récit de Behzad et souligne que la chambre dans l’entrée est toujours propre. Ce dernier contredit les déclarations de diverses personnes ainsi que les photos de la chambre sale, qui ont été montrées à l’équipe d’Ajour. En ce qui concerne l’employé de Securitas, Bach semble avoir été mal informé ou avoir délibérément diffusé des informations erronées : Behzad nous assure que l’agent de sécurité qui lui a cassé la mâchoire a travaillé dans le camp le 30 janvier 2020 – jour où Daniel Bach a affirmé que l’agent de sécurité en question « ne travaille pas actuellement au centre fédéral d’Embrach ».

Behzad a porté plainte contre l’homme qui lui a donné plusieurs coups de pied à la tête alors qu’il était allongé sur le sol – en tout cas contre celui qu’il pouvait identifier sans l’ombre d’un doute. Mais cela ne le console guère :

Nous avons peu de possibilités de nous défendre de quelque manière que ce soit. Nous sommes complètement surveillés, personne ne nous écoute et nous sommes humiliés chaque jour par les contrôles d’identité, les règles, le harcèlement.

Ces conditions de semi-détention ne sont pas accidentelles. Elles existent pour faire comprendre aux demandeur·euse·s d’asile qu’iels ne sont pas les bienvenu·e·s. La violence est systématique et le système fonctionne. Avant même cet incident, Behzad a demandé son rapatriement en Allemagne. Il partira la semaine prochaine.

Je n’ai jamais été aussi mal traité ailleurs, c’est ainsi qu’il résume, avec consternation, son séjour en Suisse qu’il n’oubliera probablement jamais.

Le camp fédéral d’Embrach est situé à l’écart, à l’orée de la forêt, entre la clinique psychiatrique intégrée de Winterthur, un terrain de base-ball et une tour d’habitation. Par chance, personne ne passe par ici. La solidarité et le soutien sont loin, les habitant·e·s le remarquent aussi. Le camp les épuise, les amène à la limite de ce qu’ils peuvent supporter chaque jour.

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Article publié le 25 Fév 2020 sur Renverse.co