Août 4, 2021
Par Rebellyon
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Partir en détention provisoire ou être condamné à de la prison ferme avec mandat de dépôt, c’est dur et potentiellement traumatisant. Du jour au lendemain, ta vie bascule. Et pour celles et ceux qui y font face pour la première fois, c’est un plongeon dans l’inconnu. Souvent, on est mal préparé à l’incarcération d’un proche ou à la sienne. On connaît mal l’univers carcéral, son mode de fonctionnement. Recueillis par la Caisse de Solidarité, les extraits d’entretien proposés ici visent à combler un tant soit peu cette lacune.

Kevin a été arrêté lors d’une charge policière en manifestation. Il est resté une dizaine de jours en détention provisoire puis il a été libéré. A son procès, il a été acquitté de la plupart des faits qui lui étaient reprochés. Il nous raconte son arrivée à la maison d’arrêt, les relations avec les matons, comment communiquer avec l’extérieur ou encore l’importance du shit à l’intérieur de la prison. Il nous parle aussi solidarité entre détenus et nous livre des trucs et astuces pour créer des brèches malgré tout.

Les informations réunies ici sont parcellaires et situées : elles sont liées à la prison de Lyon-Corbas (toutes les prisons ont des règlements intérieurs spécifiques) et son expérience de détention plutôt courte ne concerne que le quartier des arrivants.

Chaque lundi pendant six semaines, nous publierons un extrait d’entretien. Aujourd’hui, l’extrait d’entretien est consacré aux relations avec les gardiens de prison.

Comme je l’ai déjà dit, la surpopulation en prison est un vrai problème. À Corbas, elle atteint les 130 % d’après les chiffres officiels. Les matons s’en plaignent régulièrement. C’est sûr que ça crée plus de tensions et donc pour eux, plus de taff. Bon, eux ce qu’ils en concluent c’est qu’il faudrait qu’il y ait plus de surveillants ou plus de prisons.

Il se trouve que j’ai réussi à avoir une bonne relation avec trois ou quatre matons qui étaient humains. Même si je pense qu’il ne faut être l’enfant de personne pour faire ce boulot. Il y en avait d’autres, racistes comme pas possible, qui jouissaient de leur position de supériorité. Il y avait à peu près autant de femmes que d’hommes. Pas que des Blancs. Certains conciliants, d’autres moins.

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À mon arrivée, on m’a demandé quelles études j’avais faites et j’ai dit que j’avais eu le brevet des collèges. La cheffe-adjointe m’a répondu que j’avais un bon niveau d’études. Ça m’a fait rigoler et je lui ai répondu : « vous estimez que c’est un bon niveau d’études ça ?! » Là, elle s’est mise à tirer la gueule parce que pour être maton il faut juste un brevet des collèges. C’était son parcours personnel.

J’ai remarqué qu’en dehors des moments où ils viennent nous chercher et où on circule dans la prison, ils discutent peu entre eux devant les détenus. Je pense qu’ils veulent pas laisser filtrer trop d’éléments sur leur vie personnelle ou laisser transparaître les dynamiques de groupes entre eux, pour pas que les détenus jouent là-dessus.

Moi j’aime bien capter et jouer avec le cerveau des gens qui sont en train de m’oppresser. J’ai essayé de voir s’il n’y avait pas moyen d’en tirer parti mais c’était super hermétique.

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Dans la cellule, on a un bouton pour appeler l’ « aquarium » qui se trouve en début de couloir. Là, il y a un maton en permanence, au cas où il y ait un suicide. En vrai,ce gars-là nous sert plus de standard à renseignements qu’à autre chose. Comme quand tu tapes à la porte personne ne vient, les gens sonnent tout le temps au bouton pour avoir un renseignement. Ce qui fait que quand tu actives ce bouton d’alerte, ils mettent longtemps à répondre. On a fait le test avec mon codétenu : une fois ils ont mis jusqu’à dix-sept minutes. Les seules chaînes où il y a l’horloge, c’est LCI, BFM, les chaînes d’info en continu. On a dû se taper cette merde pour calculer le temps qu’ils mettent à répondre. Tu vois un Zemmour qui s’agite ou un Pascal Praud qui vomit sur ton écran. C’est des têtes toujours antipathiques que tu n’as pas envie de voir. Enfin bref, tu as le temps de te saigner plusieurs fois quand même.

Le matin, quand le maton sonne l’heure du réveil, à sept heures je crois, tu lui donnes le courrier que tu veux envoyer et les billets en internes que tu veux faire circuler. Pour le SPIP [1], le juge, le bloc médical, le bloc psy… C’est sur papier libre. Tu mets ton nom, prénom, ton numéro d’écrou, ton numéro de cellule et l’objet de la requête. Dans la journée, il repasse pour te dire quand le rendez-vous demandé a été fixé.

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Si tu chopes un mal dent à vingt-trois heures, tu es dans le mal. Après, il y a un numéro d’urgence normalement. En fait, je ne sais même pas si un médecin de garde reste en permanence.

Quand tu as ton billet de rendez-vous, le maton vient t’ouvrir la porte. Avec ta carte et ton numéro d’écrou, il te laisse circuler « librement » jusqu’à l’infirmerie, par exemple. À chaque porte, tu sonnes, tu montres ta petite carte à la caméra. Quand il n’y a pas de caméra, ils t’ouvrent un peu au hasard et derrière il y a encore un aquarium avec un garde.

Une fois, j’avais rendez-vous avec mon avocate à la prison. Elle devait voir plusieurs détenus et elle avait communiqué aux matons l’heure de chaque rendez-vous. Ce qui fait qu’entre son premier et son dernier rendez-vous, il y avait deux ou trois heures. Eux, ils se sont dit : « on va pas se casser la tête à aller chercher chaque prisonnier un par un, on va aller pêcher tout le groupe et ramener tout le filet en bas en même temps ». Donc toi, tu attends de nouveau dans une pièce où il n’y a rien à part un banc. Pendant trois heures, comme ça. Chacun est dans une pièce avec juste un banc. Et là, tu fixes le mur pendant trois heures.

Je me suis pris la tête avec un maton à ce moment là, mais vraiment fort. Au bout de deux heures et demi, je me suis levé et je suis parti le voir. Je lui ai dit : « oh, mais c’est votre kiff ou quoi ? Il se passe quoi ? Vous allez m’expliquer, maintenant ? Qu’est-ce que c’est l’intérêt de tous nous faire descendre en même temps alors que là ça fait trois heures que j’attends. Ça fait trois heures que je suis au mitard alors que j’ai rien fait ». Il me dit : « c’est pas à moi qu’il faut vous plaindre. Votre avocate est arrivée en retard » – ce qui n’était pas forcément vrai – « et en plus de ça, on fait descendre tout le monde parce qu’on a pas les horaires des rendez-vous ». Moi je dis « Mec, j’en ai rien à foutre. C’est votre problème si l’AP [2]. ne gère pas. Tu ne me traites pas comme du bétail. C’est mort. Et j’ai même pas été jugé ». Il commence à s’énerver. Je lui dis : « écoute mec, le problème c’est toi. T’es trop con pour comprendre des horaires. Va apprendre à taper un tableau excel parce que ça va pas le faire ». Forcément, il l’a cher mal pris et ça commençait à monter en épingle. Du coup, mon avocate est sortie de son rendez-vous et elle est venue me voir, comprenant que ça partait en couille et que j’allais finir au mitard. Lui, il beuglait et moi, je commençais à serrer les poings et les dents. Donc, elle vient et calme le truc. Je retourne dans la pièce redescendre et lui retourne dans son aquarium ronger ses morts. Le mec qui devait passer juste avant moi est parti voir mon avocate et lui a dit « ton prochain client est un peu énervé. Fais le passer avant moi, je veux pas qu’il aille au mitard ». Vraiment, il a été super sympa. On a fait le rendez-vous et pendant ce temps-là, le maton était parti, comme un gamin, sur son ordi pour imprimer la liste des heures de rendez-vous. Me donnant raison donc.

Avant de remonter en cellule, il m’a brandi un papier avec le nom de chaque détenu et l’heure en face. Il ma dit : « tu vois que c’est pas ma faute ». Et moi :« ça vient juste de prouver ce que j’ai dit ! » J’ai ajouté, ironique : « Mais t’as raison chef, je suis désolé. »

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Les précédents témoignages de la série « Ma détention provisoire » peuvent être (re)lus ici :




Source: Rebellyon.info