Juillet 7, 2021
Par Rebellyon
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Partir en détention provisoire ou être condamné à de la prison ferme avec mandat de dépôt, c’est dur et potentiellement traumatisant. Du jour au lendemain, ta vie bascule. Et pour celles et ceux qui y font face pour la première fois, c’est un plongeon dans l’inconnu.

Souvent, on est mal préparé à l’incarcération d’un proche ou à la sienne. On connaît mal l’univers carcéral, son mode de fonctionnement. Recueillis par la Caisse de Solidarité, les extraits d’entretien proposés ici visent à combler un tant soit peu cette lacune.

Kevin a été arrêté lors d’une charge policière en manifestation. Il est resté une dizaine de jours en détention provisoire puis il a été libéré. A son procès, il a été acquitté de la plupart des faits qui lui étaient reprochés. Il nous raconte son arrivée à la maison d’arrêt, les relations avec les matons, comment communiquer avec l’extérieur ou encore l’importance du shit à l’intérieur de la prison. Il nous parle aussi solidarité entre détenus et nous livre des trucs et astuces pour créer des brèches malgré tout.

Les informations réunies ici sont parcellaires et situées : elles sont liées à la prison de Lyon-Corbas (toutes les prisons ont des règlements intérieurs spécifiques) et son expérience de détention plutôt courte ne concerne que le quartier des arrivants.

Chaque lundi pendant six semaines, nous publierons un extrait d’entretien. Aujourd’hui, on commence par le commencement. Le transfert depuis le tribunal et l’arrivée à la maison d’arrêt. En somme, les premiers pas…

« Après le verdict, on est ramené dans les geôles du tribunal. Franchement ça ressemble au mitard [1] Il y a un chiotte à la turc, entre guillemets. L’endroit où se poser c’est du béton avec juste des lattes en bois dures. Ça pue, c’est jamais nettoyé. Il n’y a pas la lumière du jour. Dans les geôles, on est un par cellule.

Le premier trajet pour Corbas, c’est la gendarmerie qui l’assurait. J’étais avec tous les condamnés de la journée. La deuxième fois quand je suis retourné au tribunal pour la demande de libération, c’était l’extraction pénitentiaire qui s’occupait du transfert.

On était dans des petits box en grillages avec un siège, avec la ceinture forcément. Alors c’est pas très confortable parce que comme tu dois mettre la ceinture, tu as les mains près du ventre. Avec nous à l’arrière, il y a deux agents de l’extraction pénitentiaire, et deux ou trois à l’avant.

On est arrivé à Corbas vers minuit dix ou même un peu plus tard. Et le temps qu’ils nous fassent la mise sous écrou, ça a duré jusqu’à presque une heure du mat’. Pour la mise sous écrou, tu attends dans des cellules soit tout seul, soit à deux. Le soir où on est arrivé, on était six arrivants. Et il y a cinq cellules en fait. Chacun se fait fouiller un par un. C’est une fouille à nu, sans fouille rectale poussée.

Ils font plus le truc « met toi accroupi, tousse ». Par contre, tu mets les mains contre les murs et ils te demandent de lever une jambe et de lever une autre. C’est pour s’assurer que tu n’as rien collé sous la plante des pieds et rien non plus dans le sillon interfessier. Moi, je m’attendais à une fouille un peu plus hardcore avec la lampe de poche. D’habitude, j’ai pas de problème à mettre nu mais là comme c’est forcé, c’est un peu gênant.

Il y a plein de trucs qu’ils fouillent pas, comme dans les chaussures, entre les semelles. J’ai remarqué que pour les gens qui avaient des roulées, ils fouillent le paquet mais pas entre les feuilles. Si tu veux faire rentrer du shit, tu l’aplatis bien et tu le cales derrière les feuilles.

Ils ont une machine de fou. La seule fois que j’avais entendu parlé d’une telle machine, c’était un reportage sur les extra-terrestres, ça parlait d’une base américaine qui scannaient les doigts de ses employés à l’entrée. Ça m’a fait phasé. Ça prend ton empreinte osseuse. C’est un scan palmaire avec cinq traits pour tes cinq doigts avec des tiges métalliques, tu poses ta main dessus et tu appuies. Ça te scanne l’os et ça enregistre l’information biométrique sur ta carte de détenu. On a tous une empreinte osseuse unique comme pour les empreintes digitales. Si tu veux sortir de la prison, tu es obligé de faire un scan auparavant pour que prouver que c’est bien toi et pas un autre détenu qui te ressemble. À la sortie, ils me l’ont fait pour désactiver ma carte et ils m’ont rien fait signer là-dessus.

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Quand toutes tes affaires sont mises sous scellés, on te donne un paquetage avec trois t-shirt blancs, cinq slips à ta taille, enfin, sauf si tu fais du S, deux paires de chaussettes, une paire de tongs à ta pointure pour éviter qu’il y ait des verrues et des champignons dans les douches partagées. Si tu les perds, tant pis pour toi, il faut cantiner [2] pour en avoir de nouvelles. Il y a aussi un carnet avec cinquante feuillets, un stylo, deux enveloppes, deux timbres, une carte téléphonique préchargée avec trente euros « offerts » par l’administration.

Avec ça, ils te donnent cinq rouleaux de PQ, feuillets extra-fins qu’il faut économiser parce que le PQ tu dois toi-même le cantiner quand tu n’en a plus. C’est pas fourni par la prison ! Au début, tu ne sais pas, tu ne le cantines pas tout de suite et après tu es obligé d’attendre presque deux semaines pour recevoir ton rouleau.

Quand tu arrives et que tu es « indigent »,l’AP [Administation Pénitentiaire] met vingt euros sur ton pécule [3]. Pour être considéré comme indigent, il suffit juste que tu te pointes avec rien de monétaire dans les poches, pas de valeur marchande. L’administration te donne ça pour faire en sorte qu’il n’y ait pas d’embrouilles à ce niveau-là.

Quand tu arrives le soir, tu fais un premier cantinage, au moins avec les vingt euros qu’ils te donnent – pour du tabac par exemple. Lui, il met très peu de temps à arriver.

Après la mise sous écrou, on t’emmène à ta cellule. Tu te rends compte que tu vas être réparti avec les gens qui sont arrivés en même temps que toi. Ils te répartissent par deux ou trois suivant la place. Et c’est là que tu rencontres ton codétenu. Ça se fait au hasard. Là, tu as un autre paquetage avec un plateau en plastique avec ta vaisselle. En gros, il y a une assiette, une assiette à soupe, un bol, une fourchette en fer, un couteau à beurre pliable très petit, un verre, deux draps blancs, une couverture en laine épaisse, une housse de matelas, une taie d’oreiller, un bidon de 50cl de javel, 50cl de liquide vaisselle et 50cl de crème à récurer. Après quand tu n’en a plus, tu cantines. Pour la toilette, il y a deux petites serviettes et deux gants de toilette. Tu n’as pas le droit de faire rentrer de grandes étoffes en tissu. Du coup pour les serviettes, c’est pas plus d’un mètre de long pour les petites, et un mètre cinquante pour les grandes. Tu as aussi du dentifrice, une brosse à dent, cinq rasoirs jetables, un shampooing liquide, un savon sec, un paquet de mouchoirs, de la crème à raser.

Il faut savoir que le dentifrice et la crème à raser descendent vite car on s’en sert pour fabriquer de l’enduit pour accrocher des trucs. Des draps pour avoir un peu d’intimité dans le coin des WC, des photos au mur… Ça tient plutôt bien. Ça ressemble à du plâtre liquide.

Mon codétenu avait le lit superposé du bas et il s’était fait un lit à baldaquin avec ce système. Moi, j’avais fait pareil en haut. Pour qu’on ait chacun notre intimité.

Dans la cellule, il y a une espèce de salle de bain où tu as tout. Le sol est légèrement incurvé avec une évacuation au milieu. Tu as un chiotte, un lavabo, un miroir. Souvent, le miroir il n’ y en a plus parce que les gens le cassent pour savoir où orienter les yoyos [4]. Et puis, tu as la douche à pression où le jet d’eau dure maximum douze à quinze secondes. L’eau était chaude, ça va. Contrairement à d’autres prisons, et notamment aux plus anciennes, il y a des douches dans toutes les cellules à Corbas.

Moi, je ne suis resté qu’au quartier arrivants. Ils te disent quand tu arrives que tu vas y rester deux semaines à cause du Covid. C’est une espèce de quatorzaine. Ils te testent plusieurs fois, le lendemain de ton arrivée notamment. Et au bout de onze jours, ils avaient déjà déterminé dans quel bâtiment je devais être. Je devais bouger parce qu’il y avait trop de monde aux arrivants. Il y avait déjà des cellules où ils étaient trois alors qu’elles sont prévues pour deux. Pour ça, ils ajoutent un matelas au sol. C’est des matelas en mousse type IKEA pas super épais mais qui font le taff, avec une gaine plastifiée autour.

Aux arrivants, c’est aussi un temps d’observation pour l’administration. Ça permet à la cheffe et aux équipes de t’évaluer psychiquement, de voir ton caractère. Si tu as envie de travailler, d’être tranquille, de causer des problèmes en somme, et selon ton profil, ils ont tendance à te répartir dans tel ou tel bâtiment. Il y a d’autres facteurs qui rentrent en ligne de compte comme la durée de ta peine.

Le premier jour, tu arrives super tard du tribunal. Tu fais une nuit légère, et le lendemain tu vois directement la cheffe des matons et une cheffe adjointe. S’il y a le temps, tu passes au bloc médical et tu as un entretien psy. Ils te demandent si tu as des addictions, si tu as envie de te passer la corde au cou ou de suriner ton codétenu. Le surlendemain, donc le troisième jour, tu vois le/la SPIP [5] qui te dit que tu peux travailler ou étudier et une autre personne vient t’expliquer les études que tu peux faire. Avant c’était le Genepi et maintenant c’est une autre association qui a repris le rôle d’intervenant en détention.

Voilà, en gros comment ça se passe quand tu débarques. Assez vite t’as fait le tour des neuf mètres carrés de ta cellule. Te voilà familier avec l’environnement qui va être le tien pour les prochains temps. »




Source: Rebellyon.info