Un 17 novembre, en banlieue…

Le mouvement a pris forme comme partout à partir du 17 novembre. Il a été immédiatement d’une grande efficacité en périphérie de Lyon, sur les grands axes routiers, les péages, les occupations de rond point. Plusieurs groupes « gilets jaunes » sont rapidement sortis du lot : Téo (basé sur un péage du périphérique payant Téo), Feyzin (rond-point en zone industrielle, raffinerie notamment), Givors (point de croisement de grands axes routiers), Beynost, Villefranche-sur-Saône, Lyon centre (plutôt lié aux manifestations du samedi et aux action « en ville »), etc. A chaque groupe ses points de blocage, ses actions de péages gratuits : l’A6, l’A7, le périphérique nord, des centres commerciaux, etc. Durant tout le mois de décembre, ces groupes sont restés sur place, bien souvent jour et nuit, ou tous les jours ou presque.

Une grande diversité

La tonalité politique était très variée en fonction des lieux d’actions ou d’occupations. A certains endroits, ça puait le RN ou l’UPR. Mais à d’autres, un certains nombre de rencontres furent beaucoup plus agréables. La politisation à marche forcée des occupations a parfois été d’une efficacité redoutable. Mais, comme ailleurs, le mois de janvier a laissé sa place aux uniques manifestations gilets jaunes du samedi, excepté un regain d’énergie à partir d’avril, où plusieurs actions de péages gratuits (à Téo), ou d’occupations de rond point (à la Feyssine) ont repris de plus belle, avec certes moins d’intensité qu’en novembre/décembre, mais avec une belle régularité tout de même.

Les manifs

A Lyon, les manifs gilets jaunes sont particulières. Sauvages pour la plupart, elles ont été d’une intensité bien souvent en demi-teinte, malgré les milliers de personnes présentes. Lors des premières grosses manifs, déjà, la présence de groupuscules fascistes en calmait plus d’un (voir plus bas). Mais surtout, bon nombre de gilets jaunes se sont opposé-e-s, parfois physiquement, parfois par la parole, à toute tentative de débordement (barricades, bris de vitrines de banques ou de pub…). Ce qui n’a certes pas empêché que cela se passe, mais sérieusement restreint les possibilités de le faire.

Malgré la répression..

D’autre part, l’encadrement policier a été dès le début du mois de décembre particulièrement oppressant (hélico presque en permanence, présence dans les rues adjacentes, etc.), même s’il a ensuite continué à augmenter de semaines en semaines (ces derniers temps, les flics longeaient les manifs sur les côtés, un peu à la parisienne). L’un des points forts de ces manifestations a été de faire perdre beaucoup d’argent aux commerçants de la presqu’île bourgeoise de Lyon. Cette zone a été une cible de bon nombre de manifestations. Mi-mars, les commerçants, via la CCI (Chambre du Commerce et de l’Industrie), ont annoncé une perte de 30 % de leur chiffre d’affaire, soit 42 millions d’euros de « perdus ». Pas mal ! Récemment, l’Etat et la Métropole de Lyon ont annoncé une aide de 220 000 euros pour les commerces du centre-ville. Parallèlement, la Préfecture a fini par interdire les manifestations dans cette zone, en y mettant les moyens policiers.

La périphérie en impasse

L’autre point fort des manifestations, au début au moins, a été d’aller occuper l’A7, l’autoroute qui va vers Marseille ou Montpellier, très utilisée. Régulièrement, nous avons réussi cette opération. Mais c’était aussi une manière pour la Préfecture de nous éloigner du centre et de nous emmener vers le quartier de Gerland, au sud de la ville, là où il n’y a rien, et où les violences policières et les interpellations sont plus faciles (c’est devenu ensuite une habitude d’essayer de nous « emmener » par là-bas, on l’a encore vu lors de la récente manif « nationale » du 11 mai à Lyon).

Policiers et juges à la manoeuvre

Car des violences policières, il y en a eu, comme partout, en pagaille. Nombreux-euses sont les mutilé-e-s, les blessé-e-s, les interpellé-e-s. La BAC de Lyon a brillé par ses exactions. Quant aux interpellé-e-s, les comparutions immédiates ont été très nombreuses le lundi. Régulièrement, alors que les gilets jaunes passant en procès n’avaient pas de casier judiciaire, les peines de prison avec sursis (pour « attroupements en vue d’organiser des actions violentes ou des dégradations ») tombaient, ou même du ferme (pour des violences sur agents, et plus récemment, pour des dissimulations de visages !). Certains gilets jaunes sont passés par la case prison ou y sont encore. Moins qu’à Toulouse, Paris, ou même Caen, c’est sûr, mais il y en a.

Présence fasciste en manif

Probablement plus qu’ailleurs, le mouvement Gilet Jaune de Lyon a subi la présence et les attaques de groupes ouvertement fascistes, royalistes, identitaires, parfois néo-nazis, accompagné de hools(1) d’extrême-droite du stade. Ils font partie d’Action Française, de Génération Identitaire, et surtout du Bastion Social (ex-GUD, aujourd’hui dissout mais toujours actif). Ils ont parfois eu des renfort des Zouaves de Paris, de Résistance Helvétique ou Kalvingrad Patriote de Suisse. Leur présence a été un véritable fléau pour la mobilisation lyonnaise. Début décembre d’abord, ils ont pris la tête d’une manifestation sauvage, avec une banderole opposée au Pacte de Marrackech. A plusieurs reprises, lors des manifestions du samedi, de décembre à mars, ils ont violemment attaqué les cortèges gilets jaunes. Ils étaient entre 30 et 80, régulièrement. Leurs cibles préférées étaient les militant-e-s anticapitalistes, antifascistes, féministes, syndicalistes, celles ou ceux qui s’en prenaient à des banques ou des commerces, les manifestants qui n’avaient pas la bonne couleur de peau, etc.

Auxiliaires de la police

A plusieurs reprises, pas besoin de la BAC, les fafs étaient là pour tenter de faire régner l’ordre et la sécurité du Capital. Parfois même, ils s’en sont pris à de simples passants, qui n’avaient pas la bonne tête : quitte à être présent pour faire des ratonnades, autant cogner tout ce qui bouge. Bien souvent, leurs actions avaient lieu en première partie de manif, puis ils se retiraient dans leur quartier, le 5è arrondissement, là où ils ont plusieurs locaux. Mais voilà, tout a une fin, ou presque. Lors de l’acte XIII, et après quelques bagarres déjà très violentes, où plusieurs camarades ont été blessé-e-s, un cortège organisé et prêt à se défendre en cas d’agression, a réussi à repousser leur violente attaque par derrière, une fois n’est pas coutume. Plusieurs vidéos tournent sur internet et permettent d’entrevoir la violence de la confrontation.

Une victoire à la Pyrrhus

Nous ne devons retirer aucune fierté de cette victoire de rue, même si sur le moment, bien sûr, nous étions soulagé-e-s, et un peu fier-e-s, ne nous mentons pas. Mais au début de cette manif de l’acte XIII, nous étions entre 6000 et 7000 personnes. Après cette bagarre d’une rare intensité et relativement longue, plus de la moitié des manifestant-e-s ont quitté le cortège. C’est la grande réussite des fafs : faire peur, et réduire ces bagarres à un combat fafs/antifa.

Au final, après cet acte XIII, les fafs ne sont réellement réapparus qu’une fois, pour l’acte XVI, avec du gros renfort de Suisse et quelques villes françaises, pour ne plus jamais revenir groupés de la sorte par la suite. Comme s’ils avaient senti le vent tourner pour eux. Au regard des revendications qui ont émergées de la deuxième « AG des AG » à Saint Nazaire, on peut comprendre qu’ils se soient sentis un peu humiliés et en décalage avec une grande partie du mouvement…

Les AG à la Bourse du travail

Contrairement à d’autres villes, le mouvement Gilet Jaune de Lyon n’a pas tenté de se retrouver immédiatement pour discuter. A l’initiative du groupe Gilet Jaune Lyon-centre, la première « Assemblée Générale » (AG) a eu lieu le 17 décembre à la Bourse du travail, la deuxième le 7 janvier, puis toutes les semaines le lundi soir. Ces AG ont été dès le début relativement laborieuses. Premièrement, il a toujours été très difficile d’y amener des débats de fond, et surtout, d’y prendre des décisions. En effet, l’assemblée est ouverte à tous les groupes « gilets jaunes » et toutes les personnes impliquées, dans le but plus ou moins affiché de coordonner au mieux les initiatives diverses, mais n’a pas vocation à « diriger » quoi que ce soit. De fait, après des tentatives pour faire ressortir des axes de revendications principaux et organiser des commissions (qui fonctionnent plus ou moins), la majeure partie de l’activité de l’assemblée a consisté à discuter les grandes lignes des manifestations hebdomadaires à venir (ex : déclarée ou pas, quels sont les objectifs, fait-on une manif en commun avec d’autres « causes » comme les manifs pour le climat, etc.), et échanger des informations, notamment sur les actions prévues ici ou là. Au fil des AG, les rangs se sont clairsemés, probablement pour ces raisons. De plus, dès les premières AG, un certain nombre de personnes ont tenté de faire prendre une décision à l’AG pour que celle-ci s’oppose à la présence fasciste en manifestation. Elles ont tenté d’expliquer au mieux que ce n’était pas un combat entre fachos et antifa, ou entre « ultra-droite » et « ultra-gauche », en montrant que c’est l’ensemble des gilets jaunes qui se faisait attaquer, à chaque intervention violente des fafs. Elles ont tenté d’expliquer que ces mecs et femmes détestaient les étranger-e-s, les homosexuel-le-s, les gauchistes (au sens large), et venaient dans nos manifs pour cogner. Leurs interventions ont mis pas mal de temps à être réellement prises en considération. Il a fallu que d’AG en AG, de prises de parole en prises de parole, et d’organisation en commissions, des positions politiques opposées à celles des fafs émergent. Ce qui a fini par arriver, non sans mal. Au final, on peut aujourd’hui dire que cette AG semble majoritairement composée de gens ancrés à gauche de l’échiquier politique.

Les actions de solidarité

avec les luttes

Un des points positifs de ce mouvement, au delà de sa durée, de la détermination et de la politisation des nombreux-euses gilets jaunes, correspond aux actions, en dehors des samedis, de solidarité avec des secteurs en grève. Dès le mois de décembre, le mouvement lycéen, très ancré dans les quartiers populaires, avec son lot de blocages et manifs sauvages, a été soutenu par des gilets jaunes. Le 20 mars, des salariés de Primark (un magasin de vêtement) à la Part-Dieu, sous-traité par Protectim, se mettent en grève pour faire respecter le code du travail, et appellent à une action de blocage du magasin. Plusieurs dizains de gilets jaunes s’y sont pointés en solidarité, et l’action fut en partie victorieuse. La semaine suivante, des salarié-es de Carrefour sous-traité-es par Cogepart et en grève depuis une dizaine de jours, appellent à une action au centre commercial de la Part-Dieu. Idem, plusieurs gilets jaunes arrivent en soutien, et l’action est réussie. D’autres actions de solidarité ont été organisées avec des éboueurs de la Métropole en grève, tout comme avec ceux du sous-traitant Pizzorno, avec des victoires à la clé. Cette jonction de gilets jaunes avec des secteurs en grève a été une réelle réussite. Cela devrait nous donner des idées, en cas de grève plus large, si tant est que cela arrive ces prochains mois ?

Un lyonnais gilet jaune parmi tant d’autres

Intertitres de la commission journal

1) hooligans : supporters de foot amateurs de castagne, de sensibilité politique variable mais plutôt extrèmiste.


Article publié le 27 Juin 2019 sur Oclibertaire.lautre.net