La Rotative : Quels sont les gros enjeux de la réforme de la voie professionnelle qui a été mise en place par le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer en 2018 ?

C’est une réforme menée à marche forcée, sans réelle réflexion sur les programmes, qui vise d’abord à réduire les moyens consacrés à l’enseignement professionnel. De fait, le nombre d’heures de cours proposées aux élèves a diminué, principalement sur l’enseignement général, mais aussi sur l’enseignement professionnel. Non seulement on fait diminuer le nombre d’heures d’enseignement général, mais en plus une partie de ces heures sont consacrées à des périodes de co-enseignement avec les matières professionnelles. L’enseignement général est donc encore davantage mis au service de l’enseignement professionnel, on retire une partie de ce que cet enseignement peut apporter aux élèves en termes d’ouverture.

Un autre aspect de la réforme, c’est la réorganisation de la voie pro avec la mise en place de familles de métiers. La première année de bac pro sera moins professionnalisante, puisque ce n’est qu’à la fin de l’année de seconde que les élèves seront amenés à choisir une spécialité. La réforme vise aussi à développer l’apprentissage, présenté comme une priorité ; au passage, le pouvoir du patronat sur la question de l’apprentissage est renforcé.

La réforme s’articule avec la mise en place de Parcoursup. Cela signifie qu’à la fin de la première pro, les élèves devront choisir entre un module qui leur permettra d’avoir un peu plus d’enseignement général, en vue d’une poursuite d’étude, et un module les conduisant vers la « vie active ». Évidemment, tout le monde ne pourra pas choisir le module « poursuite d’étude ». Blanquer l’a rappelé : pour lui, le bac pro est avant tout un bac qui prépare à aller travailler. On revient donc sur la possibilité pour les détenteurs d’un bac pro de faire des études supérieures. En plus, comme pour la voie générale, l’obligation de choisir des modules et des options très en amont risque de contraindre les choix d’orientation ouverts aux élèves. On accentue donc le tri social au niveau du lycée, en faisant peser la responsabilité d’un éventuel échec sur les choix effectués par les jeunes.

Quelle évolution pour les diplômes délivrés au sein des lycées professionnels ?

On ne dispose pas encore de tous les éléments. Mais on s’oriente vers la disparition du BEP (brevet d’études professionnelles). Ce diplôme constituait une certification délivrée aux élèves à la fin de l’année de première. Il permettait aux jeunes qui ne parvenaient pas à aller jusqu’au bac pro de partir sur le marché du travail avec un diplôme, reconnu dans les conventions collectives des diverses branches professionnelles. Mais comme l’ont montré les lois Travail, il y a une volonté de s’attaquer aux grilles de classification et aux diplômes, pour s’orienter vers une logique de « blocs de compétences ».

Historiquement, l’enseignement professionnel a permis de réduire la main-mise du patronat sur la formation et l’apprentissage technique, et s’est donné pour but de former des « citoyens éclairés », en articulant enseignement professionnel et enseignement général [1]. Est-ce que cette réforme ne marque pas un recul de ce point de vue ?

La réforme constituera un recul énorme dans ce domaine. Pour les élèves de CAP, le nombre d’heures de cours en lettres-histoire est divisé par deux ; pour les élèves en bac pro, 375 heures d’enseignements généraux sont supprimées sur la durée de la scolarité. Cependant, l’enseignement professionnel a toujours été en tension, en raison de sa double nature : d’un côté, il offre davantage de garanties aux jeunes, qui peuvent accéder à des savoirs généraux qui leur permettent de s’émanciper ; d’un autre côté, dès le départ, il s’agit de préparer les élèves à un métier, en en acceptant les codes et les prescriptions.

Cela fait longtemps que les référentiels sont le fruit d’un co-construction entre l’Éducation nationale et les branches professionnelles. Et à l’intérieur des branches professionnelles, ce sont d’abord les grandes entreprises qui ont la main. Quand on fait des visites de stage, on tombe souvent sur des petits patrons qui critiquent les savoirs à évaluer, mais ce sont bien leurs représentants qui ont élaboré les référentiels, malgré une évidente déconnexion de la réalité du monde du travail.

Au début des années 2000, la préparation au BEP se faisait en deux ans, la préparation au bac pro se faisait ensuite en deux ans. La filière pro s’étalait donc sur quatre années. En parallèle, la préparation au CAP était passée de trois ans à deux ans, et les titulaires d’un CAP pouvait réintégrer une filière en vue de décrocher un bac pro. A partir de 2009, on est passés à un bac pro en trois ans, qui s’est traduit par la perte d’une année de formation, sous prétexte d’uniformiser voie professionnelle et voie générale. La réforme qui se met progressivement en place, avec son année de seconde consacrée à la découverte d’une famille de métiers, va encore réduire le temps consacré à la formation à un métier spécifique. En vingt ans, on a donc assisté à une réduction drastique de la durée de la formation dispensée aux élèves.

Est-ce qu’il n’y a pas, derrière ces réformes, la volonté d’en finir avec les lycées professionnels, au profit d’alternatives telles que l’apprentissage ou le compagnonnage, qui sont lourdement valorisées par le ministre de l’Éducation ?

C’est d’abord une manière de réduire les moyens consacrés à l’enseignement professionnel. Énormément de postes ont été supprimés. Au final, tout ça coûte moins cher. Et puis, la déprofessionnalisation apparaît à un moment où le patronat réclame avant tout une main d’œuvre peu qualifiée pour effectuer les nouvelles tâches qu’on voit se développer, par exemple dans le secteur de la vente.

Par ailleurs, le développement de l’apprentissage reste limité. On n’a pas vu fleurir des dizaines de milliers de propositions de postes d’apprentis. Le patronat n’est pas prêt à prendre en charge tous les jeunes qui sortent du collège, et le lycée professionnel continue à jouer un rôle d’encadrement de la jeunesse des milieux populaires, issue des zones rurales ou des quartiers pauvres. Le patronat n’a pas d’intérêt direct à prendre en charge ces jeunes, même s’il est intéressé à reprendre la main sur la gestion de la formation, notamment parce que cela représente d’importantes masses financières. Aujourd’hui, malgré les discours ministériels, beaucoup de jeunes peinent à trouver des patrons, et l’apprentissage se développe surtout sur le post-bac. 

L’un des aspects la réforme, c’est la réalisation d’un chef d’œuvre par les élèves. Quel regard portes-tu sur cette nouveauté ?

C’est une innovation mise en en place pour les bac pro à partir de la première, pour les CAP dès la seconde. Une partie des heures des élèves devront être consacrées à la réalisation d’un chef d’œuvre. Pour l’instant, on ne sait pas trop de quoi il s’agit concrètement. Mais globalement, c’est le pendant du grand oral mis en place pour les filières générales. ça ne passera pas forcément par une réalisation matérielle, mais les jeunes devront présenter un projet dans le cadre de la validation de leur bac ou de leur CAP.

Déjà, ça témoigne de la déconnexion des auteurs de la réforme. Ça renvoie davantage à l’univers du compagnonnage, et donnera l’impression aux jeunes et aux familles qu’il va s’agir de construire quelque chose. Mais ça ne pourra susciter que de la déception, puisqu’aucun moyen n’y est consacré. On fait basculer des heures consacrées à l’enseignement pro, au service d’un projet auquel on ne consacre pas les moyens nécessaires pour qu’il soit de qualité. Les budgets des établissements ont fondus, donc on ne voit pas bien comment ils pourraient supporter les coûts de fabrication de ces chefs d’œuvre. On va vers quelque chose de très artificiel.

L’autre idée, c’est que, comme pour la voie générale, le passage par un oral, pour la présentation de leur chef d’œuvre, serait une chance pour les élèves. Mais on sait très bien que sans accompagnement, c’est le genre d’évaluation qui ne permet de valider que ceux et celles qui maîtrisent déjà les codes. On ne parle pas d’aisance et de tchatche, mais de capacité à maîtriser certains codes sociaux. Donc ça va perpétuer les inégalités sociales.

Ça fait quinze ans que tu enseignes en lycée pro. Quelles sont les principales évolutions auxquelles tu as assisté, par exemple du point de vue du recrutement ?

Au niveau du recrutement, il n’y a pas eu de grande évolution : l’enseignement professionnel reste une voie de relégation, même si, à la marge, certains lycées proposent des filières dans lesquelles les élèves viennent par choix. Le lycée pro reste l’endroit où l’on scolarise la jeunesse des milieux populaires et défavorisés.

L’une des évolutions essentielles auxquelles on a assisté, c’est qu’on a connu une phase pendant laquelle l’idée dominante était qu’on rentrait dans le monde du travail de plus en plus tard. La voie professionnelle a accompagné ce mouvement, malgré le passage à un bac pro en trois ans, en poussant de plus en plus de jeunes vers des BTS ou d’autres formes d’études supérieures. Ça ne signifie pas qu’ils réussissaient forcément, mais il y avait un accompagnement dans cette voie. En ce sens, la réforme en cours, couplée à Parcoursup, constitue une rupture : dès la fin de la première, on sélectionnera celles et ceux qui seront éligibles à une poursuite d’études. On a donc une accélération du tri social.

On a également assisté à une évolution des mentalités dans les milieux enseignants et institutionnels. Le regard porté sur les jeunes a basculé. Avant, on avait en face de nous des jeunes en danger ; désormais, on est face à des jeunes dangereux. Ça n’est pas majoritaire, mais ça reflète une évolution de la société. Et je crois qu’un certain nombre de difficultés quotidiennes auxquelles sont confrontés les établissements professionnels situés dans les quartiers les plus défavorisés sont liées à ce basculement. Mais cela pourrait évoluer, en lien avec l’évolution du profil des enseignants.

Ce serait quoi, un enseignement professionnel et technique qui ne serait pas un espace social de relégation, mais qui porterait un projet émancipateur ?

D’abord, ce serait un enseignement intégralement pris en charge par une Éducation nationale qui aurait les moyens de fonctionner, de développer l’ensemble des enseignements généraux nécessaires à l’acquisition d’une certaine ouverture d’esprit, etc. Ça, c’est le premier niveau.

Après, je pense qu’un projet éducatif émancipateur pour la jeunesse doit revenir sur la séparation entre voie générale, technologique et professionnelle. Le découpage qui existe actuellement correspond au schéma libéral dominant, mais produit énormément de difficultés et de souffrances. On voit aujourd’hui des jeunes très diplômés revenir vers des enseignements professionnels ou techniques ; ça concerne surtout des jeunes qui ont réussi à s’émanciper, à se construire un parcours leur permettant de vivre le mieux possible dans un monde dominé par l’exploitation, mais ça témoigne du caractère artificiel de la séparation entre voie pro et voie générale. Par ailleurs, on envoie des jeunes vers la voie pro sous prétexte qu’ils « n’ont pas le niveau », alors qu’on voit bien que si on met des dispositifs adaptés pour les accompagner, de nombreux élèves s’en saisissent. Mais de toute manière, il ne peut y avoir une école émancipatrice dans une société qui ne l’est pas.

Il faut continuer à lutter, au sein de l’Éducation nationale, pour y maintenir des espaces d’émancipation. Et pour cela, il faut renforcer les liens entre les personnels et les élèves. On voit bien qu’une partie de la jeunesse est prête à s’engager sur les grandes questions de société, pas seulement dans les lycées généraux de centre ville, et pas seulement sur la question du climat. Les élèves ne sont pas naïfs : ils ont bien compris quel monde les attend. 


Article publié le 18 Nov 2019 sur Larotative.info