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Lycées (et collèges), entre indignation, mobilisation et résignation désespérée

Il faut dire que les profs étaient doublement sonné·es au moment de la rentrée de la Toussaint. L’assassinat de Samuel Paty plus l’instrumentalisation qui en a été faite et enfin le détail des circonstances ont ébranlé à peu près tout le monde. Les volte-face du sinistre sur l’hommage à lui rendre a été une gifle. « Et en même temps », comme ils disent, un confinement qui s’accompagne d’un protocole renforcé « si possible », c’est-à-dire sans protocole renforcé, classes à 35 et « business as usual ».  

Une rentrée très agitée

Le sentiment dominant était celui de l’humiliation et du mépris. Mépris d’un sinistre qui ne laisse même pas aux collègues de Samuel Paty un moment de recueillement entre eux. C’est en effet ce que signifiait le refus de 2 heures banalisées (1). La décision de donner une lettre obligatoire à lire était elle aussi une double humiliation. Première humiliation, on dénie aux profs la liberté de choisir les modalités et les documents à partir desquels elles et ils veulent en parler aux élèves, et le tout au nom de la liberté d’expression (2) ! 2ème humiliation : la lettre en question a été caviardée, et c’est pas n’importe quoi qui a été coupé. Jugez-en : « J’en veux mortellement à ce certificat d’études primaires qui exagère encore ce vice secret des programmes. Quel système déplorable nous avons en France avec ces examens à tous les degrés qui suppriment l’initiative du maître et aussi la bonne foi de l’enseignement en sacrifiant la réalité à l’apparence ! Mon inspection serait bientôt faite dans une école. Je ferais lire les écoliers, et c’est là-dessus seulement que je jugerais le maître. » Pas innocent lorsqu’on se souvient que la réforme Blanquer introduit des examens plusieurs fois par an en voie générale… De même, à un autre endroit, le terme de « fierté » est remplacé par celui de « fermeté » ! Pas innocent non plus lorsqu’on connaît ses sympathies pour l’extrême-droite et les neurosciences. 

Toutes et tous avaient craint une fermeture des lycées (et peut-être, mais moins probablement, des collèges) à l’annonce du confinement. A minima, on s’attendait à ce que les précautions sanitaires soient renforcées. Ce qui avait d’ailleurs été annoncé dès juillet, avec les dédoublements dans les cartons en cas de circulation forte du virus.

Et… circulez y a rien à voir ! Une minute de silence, on va vous pondre un nouveau protocole non vous n’avez pas besoin de le connaître à l’avance et on s’en fout de votre connaissance de ce qui se passe sur le terrain, et on n’en parle plus… On vous a redonné 5 masques depuis la rentrée, que voulez-vous de plus ? Et si vous râlez trop d’être enfermé·es à plus de 30 dans des salles non aérées plusieurs heures par jour, on vous supprime le distributeur de café, c’est trop dangereux de retirer son masque 5 minutes…

Dans plusieurs lycées, les enseignant·es sont parti·es en reconductible dès la rentrée, notamment dans le 93, département encore une fois le plus touché par l’épidémie. Le lundi, dans de nombreux établissements, il s’agissait de récupérer les heures refusées et d’obtenir des discussions avec les directions sur les protocoles sanitaires. Mais ça a continué le mardi et toute la semaine dans beaucoup d’établissements, en tous les cas dans le département. Cette reconductible a pris des formes variées, grève reconductible, droit de retrait forcément reconductible puisque les conditions restent inchangées, et dans certains lycées désobéissance civile : les profs ont elles et eux-mêmes organisé l’alternance entre demi-groupes. Enfin, ce sont parfois les lycéen·nes qui ont pris les choses en mains en organisant des blocus, violemment réprimés, ou les parents, avec des opérations « écoles mortes ». En collège, des mobilisations similaires ont aussi eu lieu dès la première semaine, nettement moins qu’en lycée. Il faut noter que des bahuts où d’ordinaire la mobilisation est assez faible voire inexistante se sont mis en grève à plus de 50 %.

Un gouvernement par l’absurde

Dans un premier temps, les rectorats sont restés arc-boutés sur leurs refus. Ils ont commencé à parler d’alternance, mais ça devait rester en classe entière. Double absurdité, sanitaire et pédagogique. En effet, dans ce cas, les élèves ont deux fois moins d’heures de cours mais il n’y a aucune possibilité de rattraper les choses en les prenant à effectifs réduits. C’est qu’il y a une religion au ministère : les effectifs réduits, ça ne sert à rien. Cette religion sert ordinairement à justifier les économies sur le dos de l’éducation. Ici même plus, mais pour l’avenir, il ne faudrait pas reconnaître que les effectifs réduits peuvent avoir de l’efficacité. Refus au nom de la continuité pédagogique et de l’attention aux plus défavorisés ! Ne me demandez pas en quoi, je n’ai toujours pas compris…

Puis, ils ont décidé d’appliquer la double peine. L’alternance en demi-groupe est appliquée si l’autre demi-groupe suit le cours en visio. C’est bien sûr le déni de toute relation pédagogique. Vous vous imaginez expliquer quelque chose à un groupe de gens pendant qu’un autre l’observe en visio ? Et si l’autre groupe a des questions, vous tournez le dos aux présent·es pour lui répondre… Heureusement, dans la majorité des lycées du 93, on n’a pas les moyens techniques de le faire, notamment parce qu’on est nombreux·ses à avoir refusé le tout numérique et que en punition la région a prévu que nous serions les derniers pour la modernisation des équipements. Mais du coup, on nous refusait l’alternance au nom de la continuité pédagogique !

Il faut souligner que la mise en place des dédoublements en lycée a été mise en place de façon individuelle dans les lycées, négociées au cas par cas entre les collègues mobilisés et les chef·fes d’établissements, le tout sous condition d’autorisation rectorale. Toute latitude a été laissée à « l’autonomie des établissements » pour pondre des protocoles, qui sont ensuite (plutôt) plus ou moins rabotés par la hiérarchie avec un petit délai histoire que tout le monde soit crevé et que la mobilisation soit en reflux. Surtout pas de directive nationale claire, car cela permettrait une mobilisation commune d’envergure. Mais par contre des consignes orales aux chef·fes qui vont clairement à l’encontre des demi-groupes.

Globalement sur le département, on a gagné à la fin de la semaine, mais en fait, dans plusieurs établissements, on n’a rien gagné. Je m’explique. L’idée c’était que les élèves viennent un jour sur deux (ou par demi-journée ou par semaine) avec du travail à faire à la maison quand ils et elles ne viennent pas. Ça permet d’avancer plus vite. La différence avec l’enseignement à distance du confinement, c’est qu’on peut profiter des demi-groupes pour aider les élèves individuellement, et qu’ils et elles nous rendent des trucs manuscrits directement. Donc, les directions nous ont pondu des protocoles où c’est pas les mêmes demi-groupes selon les matières et où donc les élèves viennent tous les jours. D’une part bonjour d’un point de vue sanitaire de leur faire prendre les transports tous les jours, et d’autre part ils et elles ne peuvent absolument pas s’organiser pour le travail à la maison. Le tout en jouant sur la concurrence entre les matières, tout est cadré pour préserver les TP en sciences, les autres, c’est de la merde. Et ce qui était en demi-groupe avant le reste à emploi du temps inchangé, donc là encore en venant tous les jours. On s’est demandé pourquoi et on a trouvé : il y aurait eu sinon un risque que les profs aient un peu moins d’heures de cours ! En fait, on aurait eu plus de travail, puisqu’il nous fallait tout repenser, mais chacun sait qu’on est des feignasses et que n’importe qui peut faire cours, le tout c’est qu’il y aie les heures de présence. Total, les profs reçoivent tous les jours des dizaines de mails et coups de fil affolés des élèves qui ne comprennent plus rien à leur emploi du temps, et nous non plus d’ailleurs. Pour être plus sûr qu’on ne conteste pas on ne l’a pas à l’avance, pratique pour organiser sa progression pédagogique !

Total, là où on a « gagné », c’est l’épuisement et l’impuissance qui dominent, car toutes les modifications de la hiérarchie vont dans le même sens, foutre en l’air toute tentative de remédiation pédagogique, paumer encore plus les élèves, et bien sûr, un emploi du temps incompréhensible. Pour la lutte contre le décrochage scolaire dont on nous rebat les oreilles, c’est parfait.

Dans les collèges, la situation est bien pire que dans les lycées. La lutte y a été moindre (ce qui est habituel). Le mieux est de vous prendre un exemple d’un collège extrait de la liste syndicale de Sud 93 : « plus aucun dédoublement (car pas assez de salle de classe) ; des collègues de langues qui se retrouvent avec des élèves qu’ils n’ont jamais eu (par exemple en anglais des bilangues et des non-bilangues ensembles) pour “éviter les brassages” ; Des entrées et des récrés décalées qui sont censées éviter le brassage mais qui mettent un bordel monstre dans le collège d’autant qu’elles sont réduites à 10 min pour les élèves ; Plus aucune pause pour les profs en fonction de l’enchaînement des niveaux ; Des appels micro toutes les 5mn du genre “les 4e : récréation”, “les 5e retour en classe”… » Je vous laisse imaginer l’ambiance… Autre exemple « drôle » : des zones (zone 6èmes, 5èmes…) dans la cour de récré délimitées avec des cordes pour limiter le brassage ! Les élèves sont donc théoriquement parqués comme du bétail, mais quiconque réfléchit 5 secondes à l’efficacité d’une telle mesure dans une cour de collège se rend vite compte que c’est une blague… 

Mais des enjeux importants derrière l’absurdité apparente

Il y a bien sûr un premier enjeu commun à toute la gestion de cette crise sanitaire, nous apprendre l’obéissance aveugle, à ne pas discuter les ordres. C’est vraiment un test grandeur nature de soumission de toute une population. Il y a une autre caractéristique commune : la hiérarchie, et tout particulièrement la technocratie a raison, elle a toujours raison, et la réalité n’a qu’à se plier à ses oukazes. Si des élèves et des profs sont massivement contaminé·es, ça ne peut pas être parce que le protocole aurait des défauts, c’est parce qu’ils et elles n’ont pas respecté les gestes barrières quand ils et elles n’étaient pas en cours. Je crois que ces deux caractéristiques n’ont rien de particulier à l’éducation nationale, simplement la caricature y est peut-être un peu plus poussée. Un des slogans lors du rassemblement des profs du 93 était « C’est nous qui travaillons, c’est nous qui décidons », et il pointait bien cet aspect.

Mais il y a d’autres enjeux, plus spécifiques à l’éducation nationale. 

Tout d’abord l’enjeu des petits effectifs en classe. Il y a toute une propagande depuis des années pour essayer de faire passer l’idée que le nombre d’élèves par classe n’a aucune influence sur la réussite scolaire. Le pouvoir a même réussi à mobiliser certain·es sociologues dans ce sens. Ce qui donne lieu à une novlangue pédagogique très fatigante. Au fur et à mesure que les effectifs des classes augmentent, les enseignant·es sont sommé·es de faire de la « pédagogie différenciée », c’est-à-dire de ne pas donner les mêmes choses à faire à chaque élève, de la remédiation individuelle, etc. Simultanément on nous retire les moyens de suivre les élèves (en utilisant notamment les outils informatiques) et on nous bombarde d’injonctions complètement hors sol sur « le suivi individualisé », la « pédagogie par projets » (mais surtout pas collectifs, les projets)… Bien sûr, cet enjeu est un enjeu économique, et les injonctions sont là pour faire semblant. Cette méthode d’injonctions contradictoires est aussi une méthode de management, un management par la souffrance au travail. On peut reconnaître aussi l’idéologie technocratique actuelle : on fait n’importe quoi et il suffit de déclarer officiellement autre chose pour compenser. C’est la post-réalité que la télé nous inflige tous les jours.

Il y a ensuite un enjeu informatique. Car enfin, que proposait le rectorat avec son enseignement « hybride » présentiel / distanciel ? Que des cours faits « en présentiel » soient simultanément diffusés par vidéo en distanciel. Ceci bien sûr ne peut se faire que pour des cours magistraux. Ça tombe bien, Blanquer et ces autres premiers de la classe de recteurs n’imaginent pas l’enseignement autrement. Quand ils rentrent dans une salle de classe, ils cherchent encore une estrade. C’est la négation de toute relation pédagogique, la négation de l’idée que l’apprentissage passe par une relation humaine entre formateur·trice et apprenant·e. Mais vous imaginez la bonne affaire ? Si aujourd’hui on peut faire cours à un groupe pendant que l’autre suit à la maison, qu’est-ce qui empêchera demain d’attribuer plusieurs classes simultanément à un·e seul·e prof ? Ce qui l’empêche actuellement, c’est l’équipement des établissements scolaires. Là encore, ça tombe très bien au moment de relancer l’économie et de favoriser le secteur des nouvelles technologies. Vous imaginez le marché pour l’industrie ? Et un marché qui ne coûtera rien à l’État puisque ce sont les départements et les régions qui devront financer. De fait, l’enjeu est très important, c’est la robotisation et donc la négation de l’enseignement d’une part, l’utilisation du budget éducatif pour financer l’industrie d’autre part. Dans ces conditions, point n’est besoin de revaloriser le salaire des profs (3), puisqu’on pourra les remplacer par des machines. 

Les syndicats à la ramasse..

Comme d’habitude, les syndicats ne sont pas à la hauteur. Polarisés sur le protocole sanitaire, ils sont aveugles sur les enjeux. Il faut dire aussi qu’ils sont très fortement attaqués, et que la remise en cause de la gestion paritaire (ils n’ont plus leur mot à dire sur les mutations) risque d’en achever certains. 

Ils ont accompagné le mouvement (dépôts de préavis de grève, fiches sur le droit de retrait, les protocoles sanitaires…) et plus ou moins soutenu les revendications. Mais ils n’en sont pas à l’origine. Les seuls syndicats de lutte (Sud et la CGT), empêtrés dans leurs recherches d’unité, ont signé un appel commun avec les autres à une grève le 10 novembre. Très malin quand il y a une reconductible en gros du 2 au 6… Et tous étaient déjà engagés dans la préparation du 17 novembre, date posée depuis longtemps. Ils avaient donc forcément l’impression d’en faire beaucoup puisqu’ils appelaient à deux jours de grève. Sauf que c’était décalé par rapport aux échéances de lutte.

Évidemment, ça a été relativement suivi là où rien n’avait été obtenu et où les enseignant·es ne sortaient pas d’une semaine de grève ou de droit de retrait. Mais là où on pouvait enfin reprendre les cours, avec au ventre la peur d’avoir perdu une semaine de salaire, forcément…. Finalement, il semblerait que si le droit de retrait ne nous est pas reconnu, on ne devrait pas nous retirer nos journées pour autant, du moins sur le 93 et pour ceux et celles qui ont choisi cette forme de lutte. Mais ce n’est pas encore certain. Cette décision a été prise dans l’urgence : évidemment, préconiser l’entassement des adolescents en plein confinement, ça fait un peu tâche… 

Mais, depuis que cet article a commencé d’être écrit, une énorme nouvelle tâche est venue éclabousser le costume de Blanquer : une manipulation et corruption des lycéens digne des grandes heures de Staline… La prochaine fois qu’ils vont accuser les profs de manipuler les élèves, ils risquent de provoquer comme un éclat de rires….

Par ailleurs, la répression est en train de tomber et sur les lycéen·nes (filmé·es, menacé·es physiquement et pénalement…) et sur les profs (accusations plus ou moins fantaisistes de fautes professionnelles, d’usurpation des fonctions de chef d’établissement et j’en passe), accusations dont on ne sait pas encore jusqu’à quel stade disciplinaire elles vont aller. Rappelons que pour le moment, les quatre de Melle ont été lourdement sanctionnées. 

Sylvie

1.Une heure banalisée dans le jargon de l’éducation nationale, c’est une heure sans cours, pour permettre par exemple aux profs de se réunir.

2.On a également fortement incité – voire forcé la main – les profs à utiliser des ressources « pédagogiques » produites par le ministère, qui ne sont qu’un vulgaire catéchisme républicain à partir de la photo de Macron à la cérémonie d’hommage devant le cercueil de S. Paty.

3.La rumeur d’une augmentation de salaire est encore un fake. Elle ne concerne que les débutants et les premiers échelons, en gros 30 % de la profession, et sous forme de primes




Source: Oclibertaire.lautre.net