La ville des Mureaux illustre les mutations de la sociĂ©tĂ© française avec la dĂ©structuration du monde ouvrier. CitĂ© qui abrite les ouvriers de l’usine Renault Flins, cette ville incarne Ă©galement les luttes de l’immigration et des quartiers populaires. 

La classe ouvriĂšre Ă©volue durant la fin du XXsiĂšcle, mais elle continue de lutter. L’observation des quartiers populaires peut permettre de comprendre les mutations Ă©conomiques et sociales. Dans la ville des Mureaux, les quartiers HLM sont construits dans les annĂ©es 1960 pour loger les ouvriers de l’usine Renault-Flins.

Ce territoire, avec son urbanisation et son immigration, permet de comprendre l’évolution de la sociĂ©tĂ© française. Les quartiers populaires sont souvent observĂ©s comme un prĂ©sent permanent, Ă  travers des clichĂ©s mĂ©diatiques. Mais ces territoires s’inscrivent dans une histoire, Ă  la fois ouvriĂšre et immigrĂ©e. Les luttes qui les traversent permettent de repenser la question sociale.

Manon Ott propose un regard original sur les mutations de ce territoire ouvrier. Elle rĂ©alise une enquĂȘte sociologique, mais aussi un film documentaire. Elle vit pendant une annĂ©e aux Mureaux et noue des liens avec les habitants. Elle relie l’histoire de la citĂ© ouvriĂšre avec des trajectoires individuelles dans son livre De cendres et de braises.

 

                  

 

Luttes ouvriĂšres Ă  Flins

 

AprĂšs la seconde guerre mondiale, des usines automobiles s’installent dans la vallĂ©e de la Seine. Renault, qui appartient Ă  l’Etat, subit des rĂ©voltes ouvriĂšres. L’usine de Billancourt Ă  Paris est secouĂ©e par de nombreuses grĂšves. L’Etat dĂ©cide alors d’implanter des usines plus loin de la ville pour recruter des ouvriers issus de milieux ruraux. La RĂ©gie Renault construit des bĂątiments Ă  proximitĂ© pour loger ses ouvriers.

Le maire socialiste des Mureaux dĂ©cide d’accueillir des logements collectifs. L’automobile incarne alors la modernitĂ© et Renault demeure un fleuron de l’industrie française. L’usine de Flins est inaugurĂ©e en 1952 et comprend dĂ©jĂ  2300 employĂ©s. Pour les paysans, travailler Ă  Flins est perçu comme une promotion sociale avec des salaires relativement Ă©levĂ©s.

La RĂ©gie fait construire des grands ensembles aux Mureaux dĂšs 1953. Les tours et les barres apparaissent comme une architecture moderne. L’usine de Flins ne cesse de se dĂ©velopper durant les annĂ©es 1960. Elle fait alors appel Ă  une main d’Ɠuvre immigrĂ©e. Elle recrute des Italiens et des Abruzzes, puis des ouvriers espagnols et portugais. C’est une population jeune et masculine. Mais la contestation de Mai 68 va souffler sur l’usine Renault et sa banlieue.

 

Les ouvriers subissent les cadences et le travail Ă  la chaĂźne, avec des gestes rĂ©pĂ©titifs et fatigants. La contestation se dĂ©veloppe et l’usine de Flins qui devient un des emblĂšmes de la grĂšve de mai-juin 1968. Les ouvriers de Flins entrent en grĂšve le 16 mai. Ils sont Ă  l’initiative du mouvement comme du discours. La grĂšve devient particuliĂšrement dure et longue. Les ouvriers sont soutenus par des Ă©tudiants et des habitants des communes voisines. Des affrontements violents Ă©clatent face aux forces de l’ordre. Un Ă©tudiant, Gilles Tautin, meurt noyĂ© en cherchant Ă  Ă©chapper aux CRS.

Les ouvriers n’ont pas de mot d’ordre rĂ©volutionnaire. Ils veulent rĂ©duire la durĂ©e du temps de travail et avoir un meilleur salaire. Mais la grĂšve permet une libĂ©ration de la parole et de la rĂ©flexion. « Pour nous, ouvriers, les idĂ©es se formulent et se clarifient Ă  partir de l’action et de notre expĂ©rience Â», souligne un syndicaliste. Jean-Pierre Thorn filme cette grĂšve dans le film Oser lutter, oser vaincre. Comme d’autres jeunes maoĂŻstes, il travaille comme ouvrier pour connaĂźtre ce monde depuis l’intĂ©rieur.

Flins devient emblĂ©matique des luttes ouvriĂšres. Les maoĂŻstes dĂ©cident de s’implanter dans cette usine. Robert Linhart, chef de l’UJCml devient un « Ă©tabli Â». Dans son sillage, d’autres Ă©tudiants dĂ©cident de travailler Ă  l’usine. Les maoĂŻstes de Flins laissent de nombreuses traces avec des livres, des journaux, des tracts, des films. Nicolas Dubost publie Flins sans fin. Les militants investissent Ă©galement la vie de quartier. Des grĂšves de loyer sont organisĂ©es. Les maoĂŻstes sont Ă©galement prĂ©sents dans diverses associations, au thĂ©Ăątre, avec une Ă©mission de radio ou dans des groupes fĂ©ministes.

Les Ă©tablis maoĂŻstes insistent sur la centralitĂ© de la classe ouvriĂšre. Mais le travail en usine fait voler en Ă©clats bon nombre de leurs reprĂ©sentations. La rĂ©sistance Ă  l’exploitation et Ă  l’oppression passe par des petits gestes du quotidien plutĂŽt que par des discours idĂ©ologiques. Une grĂšve Ă©clate en 1971. Les tracts et les journaux dĂ©noncent les conditions de travail des ouvriers immigrĂ©s et le rĂŽle des petits chefs. NĂ©anmoins, les gauchistes prĂ©fĂšrent glorifier la combativitĂ© de la classe ouvriĂšre plutĂŽt que d’analyser les mutations du monde du travail.

 

                        

 

Luttes des travailleurs immigrés

 

Le dĂ©veloppement de l’industrie française durant les Trente glorieuses repose sur la main d’Ɠuvre immigrĂ©e. Des vagues successives proviennent du sud de l’Europe, puis du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne. Les ouvriers immigrĂ©s travaillent comme OS Ă  l’usine de Flins et sont logĂ©s aux Mureaux. Les OS exĂ©cutent uniquement quelques gestes. Le fordisme dĂ©bouche vers une parcellisation du travail. Renault embauche des immigrĂ©s et leur extorque de l’argent. Le film On vous parle de Flins rĂ©alisĂ© en 1970, Ă©voque ce trafic des travailleurs immigrĂ©s. AprĂšs 1975, les nouvelles recrues proviennent de rĂ©gions rurales SĂ©nĂ©gal.

L’usine de Flins dĂ©veloppe une hiĂ©rarchie entre les ouvriers pour crĂ©er des divisions. Les travailleurs immigrĂ©s sont maintenus au poste d’OS sans possibilitĂ© de promotion professionnelle. Laure Pitti observe ces hiĂ©rarchies entre ouvriers imposĂ©es par la RĂ©gie Renault. « Cette grille des classifications qui vise Ă  crĂ©er la division et Ă  rendre la solidaritĂ© ouvriĂšre plus difficile est au cƓur des conflits sociaux Ă  venir, Ă  l’usine de Flins comme ailleurs Â», analyse Manon Ott.

La rĂ©volte des OS secouent l’industrie automobile. Les travailleurs immigrĂ©s deviennent majoritaires et lancent des luttes importantes. Des grĂšves dans un atelier ou un secteur entier sont appelĂ©es des « grĂšves bouchons Â». Elles bloquent la production et peuvent paralyser l’usine entiĂšre pour quelques heures ou plusieurs jours. Les grĂšves des OS remettent en cause les conditions de travail, les cadences, les rĂ©munĂ©rations, les divisions et le systĂšme des classifications, le bruit et la chaleur. En 1976, des ouvriers demandent huit semaines de congĂ© supplĂ©mentaires pour visiter leurs familles dans leurs pays d’origine.

« Ne pas rester OS toute sa vie Â», lancent les grĂ©vistes. Ils dĂ©noncent Ă©galement le systĂšme de classification Ă  travers le slogan « A travail Ă©gal, salaire Ă©gal Â». Ces grĂšves des travailleurs immigrĂ©s portent sur des revendications communes Ă  tous les ouvriers et non pas sur des revendications spĂ©cifiques. Les travailleurs immigrĂ©s expriment des revendications en tant qu’OS, et non comme Ă©trangers. Mais les sociologues et les politiciens prĂ©fĂšrent insister sur la dimension identitaire plutĂŽt que sociale. Ces grĂšves concernent pourtant la nature du travail et sa pĂ©nibilitĂ©.

Des luttes concernent Ă©galement le logement dans la citĂ© des Mureaux. Les foyers se dĂ©gradent et les conditions de vie deviennent difficiles. Des grĂšves de loyers se dĂ©veloppent. La lutte des foyers Sonacotra devient emblĂ©matique. « La rĂ©fĂ©rence ouvriĂšre continue d’y ĂȘtre centrale, comme dans les grĂšves Ă  l’usine, posant cette fois la question du logement des ouvriers Â», souligne Manon Ott. La population des logements sociaux aux Mureaux reste jeune et ouvriĂšre. La diversitĂ© de leurs origines est Ă  l’image de celles des OS immigrĂ©s de l’usine. Mais ces luttes de l’immigration semblent peu connues. La mĂ©moire de ces rĂ©voltes ne s’est pas transmise aux nouvelles gĂ©nĂ©rations.

Dans les annĂ©es 1970, le chĂŽmage de masse se dĂ©veloppe. L’industrie se restructure. Renault multiplie les licenciements. Les effectifs de l’usine diminuent avec le recours Ă  la robotisation et Ă  la sous-traitance. Des luttes dans les usines PSA Ă©clatent dans les annĂ©es 1980. Le conflit de Talbot-Poissy pendant l’hiver 1983 ne parvient pas Ă  s’opposer Ă  des licenciements. Les contremaĂźtres tiennent des discours racistes et la gauche au pouvoir ne soutient pas les grĂ©vistes. Le Premier ministre Pierre Mauroy fustige des « groupes religieux Â» pour dĂ©noncer une lutte ouvriĂšre. En Italie, des luttes ouvriĂšres sont vaincues dans les usines Fiat. Les ouvriers de l’automobile n’incarnent plus la force de la classe ouvriĂšre, mais le dĂ©clin du monde industriel.

Renault s’appuie sur le travail temporaire les intĂ©rimaires. Cette prĂ©caritĂ© et les nouvelles formes de management fragilisent les collectifs ouvriers. Les jeunes intĂ©rimaires peuvent difficilement faire grĂšve et risquent un non-renouvellement de leur contrat. Ils se rĂ©signent Ă  des mauvaises conditions de travail. « Les travailleurs sont ainsi de plus en plus prĂ©carisĂ©s, atomisĂ©s Â», observe Manon Ott.

 

 

Mutations des banlieues

 

Dans les annĂ©es 1980, la population des Mureaux reste jeune et ouvriĂšre. Mais les quartiers populaires subissent d’importantes transformations sociologiques. Le chĂŽmage et l’appauvrissement s’accompagnent de la dĂ©structuration du monde ouvrier local. Les ouvriers français puis maghrĂ©bins quittent les HLM des Mureaux pour s’installer dans des logements plus confortables. La diversitĂ© disparaĂźt. La citĂ© regroupe surtout des populations d’Afrique subsaharienne qui subissent le racisme et la misĂšre. Les habitations HLM ne sont plus perçues comme un quartier ouvrier mais comme des logements pour « familles pauvres et immigrĂ©es Â».

Depuis le dĂ©but des annĂ©es 1990, les mĂ©dias et les institutions comparent les banlieues françaises aux ghettos amĂ©ricains. Mais la sĂ©grĂ©gation, bien rĂ©elle, s’explique par des processus socio-historiques. Les quartiers populaires s’éloignent du monde ouvrier. Le tissu social et associatif se dĂ©sagrĂšge. Les syndicats perdent de leur influence. Si l’ancienne « banlieue rouge Â» continue de voter Ă  gauche, l’abstention se dĂ©veloppe fortement. Le chĂŽmage et la prĂ©caritĂ© frappent ces quartiers dont les reprĂ©sentations mĂ©diatiques Ă©voluent.

Dans les annĂ©es 1980, les mĂ©dias insistent sur le « problĂšme des banlieues Â». En 1981, des Ă©meutes Ă©clatent aux Minguettes. Les jeunes immigrĂ©s et sans travail sont associĂ©s Ă  la dĂ©linquance. « La figure du jeune rĂ©voltĂ© se substitue aux reprĂ©sentations traditionnelles du travailleur immigrĂ©, docile et discret Â», observe Julie Sedel. Mais la question sociale est remplacĂ©e par une lecture ethnique. Les mĂ©dias se concentrent sur les Ă©vĂ©nements spectaculaires, comme la dĂ©linquance ou les Ă©meutes, plutĂŽt que sur la vie ordinaire des habitants de ces quartiers. La crise Ă©conomique, les inĂ©galitĂ©s sociales et les mutations du travail sont occultĂ©es. Les Mureaux ne sont plus perçus comme une citĂ© ouvriĂšre mais comme une ville d’immigrĂ©s. Pourtant, les habitants sont toujours des ouvriers et des employĂ©s.

 

Sylvie Tissot observe le dĂ©veloppement des politiques de la ville. Les politiques publiques pour combattre le chĂŽmage et les inĂ©galitĂ©s sociales sont abandonnĂ©es. La rĂ©novation urbaine est alors censĂ©e rĂ©gler tous les problĂšmes. Sylvie Tissot observe Ă©galement l’évolution du regard sociologique. Alain Touraine et François Dubet insistent sur l’exclusion et « la galĂšre Â». Cette approche estime que l’exploitation et les conflits de classe ont disparu. Ce n’est plus le monde du travail mais la ville qui devient au centre des analyses. « Les jeunes qui grandissent dans ces espaces sont dĂ©crits indĂ©pendamment de toute position sociale Â», observe Manon Ott.

Les habitants ne sont pas majoritairement des chĂŽmeurs ou des dĂ©linquants. Les membres de l’association les CROMS sont des jeunes travailleurs. Leurs pĂšres ont Ă©tĂ© ouvriers chez Renault. Ils ont eux-mĂȘmes travaillĂ© briĂšvement Ă  l’usine comme intĂ©rimaires. Ils critiquent l’aliĂ©nation et l’abrutissement du travail Ă  la chaĂźne. « Leurs descriptions font Ă©cho aux rĂ©cits d’anciens O.S. Ă©voquĂ©s prĂ©cĂ©demment, sur les gestes rĂ©pĂ©titifs, le fait de devenir comme Ă©tranger Ă  son propre corps ou de se sentir dĂ©possĂ©dĂ© de soi-mĂȘme Â», dĂ©crit Manon Ott. Ces jeunes estiment que leurs pĂšres ont baissĂ© la tĂȘte. Ils ne veulent plus subir ce travail aliĂ©nant.

Mais ces jeunes ne connaissant pas les luttes des travailleurs immigrĂ©s. Les CROMS fuient l’usine et travaillent dans le secteur des services : Ă©lectricien, chauffeur de bus, gardien d’immeuble, livreur. Ils changent souvent de travail et sont employĂ©s Ă  travers des contrats courts. La sociabilitĂ© ne se crĂ©e plus sur le lieu de travail et la solidaritĂ© ouvriĂšre s’est dĂ©sagrĂ©gĂ©e. Les jeunes ne croient plus Ă  la possibilitĂ© d’instaurer des rapports de force sur les lieux de travail. En plus de l’exploitation, c’est le racisme et les violences policiĂšres qui frappent cette jeunesse qui vit dans ce territoire. Mais le quartier n’est pas uniquement perçu comme nĂ©gatif. C’est aussi un espace dans lequel se nouent des liens d’amitiĂ© durables et des solidaritĂ©s.

 

DE CENDRES ET DE BRAISES

 

Luttes des quartiers populaires

 

Les quartiers populaires ne sont pas des dĂ©serts politiques. Des associations et des luttes se dĂ©veloppent. Aux Mureaux, la figure de Mohamed Hocine reste incontournable. En 1989, il participe au rĂ©seau RĂ©sistance des banlieues. En 1990, il anime le ComitĂ© national contre la double peine (CNDP). A partir de 1995, il participe au Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB). Aux Mureaux, l’association Solact (SolidaritĂ© active) est crĂ©Ă©e en 1989. DĂšs le dĂ©but des annĂ©es 1980, des jeunes lancent le mouvement Rock against police (RAP). Des concerts de rock sont organisĂ©s au milieu des citĂ©s. Ce rĂ©seau permet de lutter contre les violences policiĂšres. En 1983, des jeunes pacifistes lancent la Marche pour l’égalitĂ© et contre le racisme. Mais ce mouvement est rapidement rĂ©cupĂ©rĂ© par SOS Racisme et le PS.

Mohamed Hocine crĂ©e Solact en 1990 aprĂšs un sĂ©jour en prison. Cette association repose sur l’entraide sociale mais aussi sur une dimension revendicative. Les jeunes veulent participer Ă  la politique de la ville et Ă  la programmation culturelle. Ils s’engagent surtout dans la lutte contre les violences policiĂšres. Ils organisent des manifestations. Mohamed Hocine rencontre des anciens marcheurs comme Nordine Iznasni et Tarek Kawtari. Ils luttent contre la double peine et fondent le MIB. Mohamed Hocine est lui-mĂȘme menacĂ© d’expulsion pour son passĂ© de dĂ©linquant. Le MIB se distingue des associations de gauche. Ce sont les jeunes quartiers et les anciens dĂ©tenus qui dĂ©cident de prendre la parole et de s’auto-organiser. Le MIB Ă©largit son champ d’action : « violences policiĂšres, double peine, chĂŽmage programmĂ©, Ă©ducation au rabais, justice raciste, citĂ©s Ă  l’abandon, islam radicalisĂ©, contrĂŽle au faciĂšs, drogue : victimes oubliĂ©es, prisons mortelles
 Â».

Le MIB s’apparente Ă  un mouvement autonome et Ă  un syndicat qui dĂ©fend les intĂ©rĂȘts des habitants des quartiers populaires. Mais des tensions opposent les jeunes prĂ©caires Ă  l’élite beur plus Ă©duquĂ©e et plus aisĂ©e. Les militants du MIB revendiquent leur autonomie et leur ancrage sur le terrain, dans les quartiers. Ils se mĂ©fient de toute rĂ©cupĂ©ration et valorisent une certaine radicalitĂ© dans leur discours comme dans leurs pratiques de lutte : manifestations, barrages pour empĂȘcher des expulsions, interventions dans des procĂšs. Le MIB s’oppose Ă  la gauche et Ă  SOS Racisme pour porter une lecture sociale des problĂšmes des banlieues.

« Les causes de leur rĂ©volte sont ainsi sociales et politiques, et leur dĂ©sir d’égalitĂ© est aussi un dĂ©sir de prendre part Ă  un monde commun Â», souligne Manon Ott. Mais l’histoire des marcheurs et du MIB reste aussi mal connue que celle des grĂšves des travailleurs immigrĂ©s. Les collectifs de lutte sont Ă©galement Ă©crasĂ©s par les mairies. Les politiques locales aux Mureaux alternent entre rĂ©pression et clientĂ©lisme. Les associations s’intĂšgrent Ă  la logique institutionnelle ou se retrouvent marginalisĂ©es. La jeunesse actuelle peut alors difficilement s’organiser et se politiser. Les nouvelles gĂ©nĂ©rations semblent Ă©loignĂ©es des formes traditionnelles de socialisation politique.

 

« De cendres et de braises Â», un documentaire sur les grands ensembles de la ville des Mureaux, dans les Yvelines.

 

Luttes sociales et quartiers ouvriers

 

Le livre de Manon Ott retrace l’histoire mĂ©connue des luttes de l’immigration et des quartiers populaires. Elle choisit d’ancrer cette histoire dans les citĂ©s des Mureaux. La dimension locale et la dimension nationale s’entremĂȘlent. Sa lecture sociale permet d’observer les mutations des quartiers populaires et du monde du travail. Surtout, elle dĂ©monte beaucoup de clichĂ©s mĂ©diatiques et politiques.

Les problĂšmes des quartiers populaires restent souvent observĂ©s Ă  travers une lecture ethno-raciale. Manon Ott montre comment cette vision s’est progressivement imposĂ©e. Les Mureaux sont d’abord considĂ©rĂ©s comme une citĂ© ouvriĂšre. L’usine de Flins, avec ses luttes et ses grĂšves, rythme la vie de la banlieue ouvriĂšre. Les habitants des Mureaux restent avant tout perçus comme des prolĂ©taires et des ouvriers. Mais le chĂŽmage de masse et la dĂ©sindustrialisation brisent la conscience de classe et les collectifs ouvriers.

Manon Ott observe Ă©galement que le regard sur les ouvriers se modifie. Les partis de gauche au pouvoir renoncent Ă  dĂ©fendre la classe ouvriĂšre. Les travailleurs en lutte qui s’opposent Ă  un Etat de gauche ne peuvent alors qu’ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des islamistes. Ensuite, le PS impose une lecture racialiste avec la rĂ©cupĂ©ration de la « Marche des beurs Â». La gauche refuse de dĂ©fendre les jeunes des quartiers en tant que prolĂ©taires pour mieux les soutenir en tant que « beurs Â» ou « français d’origine immigrĂ©e Â», et maintenant comme « musulmans Â».

Cette lecture ethno-raciale s’est dĂ©sormais imposĂ©e dans l’ensemble de la gauche, du PS jusqu’à certains militants autonomes. La lutte des classes n’est plus une lecture de la sociĂ©tĂ©. Les problĂšmes dans les quartiers populaires ne sont plus perçus comme des problĂšmes sociaux. La politique de la ville, la diversitĂ© et la mĂ©ritocratie doivent alors permettre d’intĂ©grer la jeunesse. Mais cette population refuse se faire intĂ©grer, de subir la prĂ©caritĂ© et l’exploitation au travail.

 

Manon Ott n’évoque pas les problĂšmes liĂ©s Ă  la religion et au communautarisme. Elle tente probablement de sortir des clichĂ©s mĂ©diatiques. Elle prĂ©fĂšre Ă©galement insister sur la dimension sociale plutĂŽt que sur l’emprise religieuse. NĂ©anmoins, ces problĂšmes ne doivent pas ĂȘtre Ă©ludĂ©s. Manon Ott Ă©voque les regroupements familiaux qui forment des quartiers avec une population qui provient de la mĂȘme rĂ©gion. Ce regroupement choisit par les habitants eux-mĂȘmes pour s’installer avec des proches n’est Ă©videmment pas un problĂšme. En revanche, l’attribution de logement HLM selon les origines ethno-raciales peut Ă©galement ĂȘtre imposĂ©e par les pouvoirs publics. Ce communautarisme institutionnel n’existe peut-ĂȘtre pas aux Mureaux. Mais il existe dans d’autres villes. De mĂȘme, le clientĂ©lisme et les subventions aux associations doivent permettre de maintenir un contrĂŽle sur la population.

La question de la religion, trĂšs prĂ©sente dans les mĂ©dias, n’est jamais Ă©voquĂ©e par Manon Ott. La population des Mureaux, qui vient d’Afrique subsaharienne, est probablement autant chrĂ©tienne que musulmane. Ce qui ne provoque aucun intĂ©rĂȘt mĂ©diatique. NĂ©anmoins, la destruction des solidaritĂ©s ouvriĂšres provoque un repli sur la sphĂšre privĂ©e voire sur la communautĂ© religieuse. Le chĂŽmage et la misĂšre dĂ©bouchent vers un repli sur soi. Plus banalement, c’est la solution individuelle de la dĂ©brouille qui doit rĂ©soudre les problĂšmes sociaux. La culture du chacun pour soi prime sur la solidaritĂ© de classe. Les Mureaux s’appuient sur une histoire et sur des associations de lutte. Mais certains quartiers peuvent au contraire sombrer dans la dĂ©shĂ©rence.

Mais Manon Ott a bien raison d’insister sur les luttes des quartiers populaires plutĂŽt que de se complaire dans une approche misĂ©rabiliste. Elle montre que la solution aux problĂšmes ne peut provenir que des habitants eux-mĂȘmes, Ă  travers la lutte collective. Mohamed Hocine a bien raison de s’énerver contre les discours de victimisation. Manon Ott ne se contente pas de dresser un constat sociologique, mais elle prĂ©sente aussi les luttes et leur histoire. NĂ©anmoins, les luttes dans les quartiers populaires restent limitĂ©es. Elles sont animĂ©es par quelques collectifs de militants dĂ©terminĂ©s mais trop peu nombreux. Ces luttes locales peuvent permettre de rĂ©pondre Ă  des urgences et de dĂ©noncer des situations. NĂ©anmoins, c’est un mouvement global portĂ© par une large majoritĂ© des exploitĂ©s qui peut renverser l’ordre capitaliste Ă  l’origine de tous les problĂšmes sociaux.

 

Source : Manon Ott, De cendres et de braises. Voix et histoires d’une banlieue populaire, Anamosa, 2019

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Racisme anti-musulman et logique identitaire

 

Pour aller plus loin :

VidĂ©o : Banlieue : une histoire populaire de la France ?, Ă©mission diffusĂ©e sur France Culture le 24 septembre 2019 

Radio : #13 Entretien avec Manon Ott & GrĂ©gory Cohen, chercheurs-cinĂ©astes, mis en ligne par le site NĂ©gatif le podast le 30 septembre 2019

Radio : La Matinale de 19H – De cendres et de braises, Ă©mission diffusĂ©e sur Radio Campus Paris le 30 septembre 2019

Radio : Ă©mission Midi magazine diffusĂ©e sur FrĂ©quence Protestante le 7 mai 2020

Radio : ROCK AGAINST POLICE. Des lascars s’organisent – Une sĂ©rie documentaire sonore en six Ă©pisodes

Revue de presse publié sur le site De cendres et de braises

Manon Ott, Aux Mureaux, rencontre avec une jeunesse engagée, publié sur le site The Conversation le 19 septembre 2019

Entretien avec Manon Ott et Grégory Cohen, publié sur le site Seul le cinéma le 20 novembre 2018

Entretien avec la réalisatrice Manon Ott, publié sur le site du Groupement National des Cinémas de Recherche

Éric Lafon, Les Mureaux, son usine, sa citĂ©, sa vie, publiĂ© sur le site de l’OURS le 27 dĂ©cembre 2019

Luc Chessel, « De cendres et de braises », déambulation intra Mureaux, publié sur le site du journal Libération le 24 septembre 2019


Article publié le 02 Juil 2020 sur Zones-subversives.com