Mai 4, 2020
Par Marseille Infos Autonomes
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Salut Gwenola ! Tu te retrouves à être confinée en Californie. Tu peux nous dire ce que tu fais là-bas ?

Salut ! J’ai déménagé à Chico il y a presque 3 ans quand j’ai accepté un emploi de professeure assistante en justice criminelle à l’université d’État de Californie. C’est une petite ville universitaire, dans une région rurale (et plus conservatrice que le reste de l’État), avec au sud, les grandes villes de Sacramento et de San Francisco, et au nord, des montagnes connues pour être le principal lieu de culture du cannabis aux États-Unis.

Comment se passe le confinement pour toi ?

L’État de Californie a pris des mesures de confinement le 19 mars, mais j’étais déjà de fait confinée depuis presque une semaine après que mon université ait décidé d’arrêter les cours en présentiel. Le semestre de printemps s’arrête dans quelques semaines, donc je suis encore pas mal occupée par l’enseignement, garder le contact avec mes étudiant.e.s, et puis aussi quelques réunions professionnelles. Comme beaucoup de personnes immigrées, je suis inquiète de ne pas pouvoir quitter les États-Unis avant longtemps – et, par chance, c’est, en ce qui me concerne, ma principale préoccupation.

Depuis longtemps tu milites autour de la question anticarcérale. Ton récent livre, Pour elles toutes, en est la preuve : tu reviens sur la situation particulière des femmes aux prises avec la justice ou la prison. On imagine que tu dois suivre ce qu’il se passe à ce sujet aux États-Unis. Peux-tu nous faire un petit topo sur la question à l’aune de la crise du coronavirus ?

Je passe effectivement beaucoup de temps à suivre ces questions et à partager des informations et des analyses : il y a quelques semaines, j’ai fait une synthèse des défis sanitaires que pose l’épidémie en prison et expliqué pourquoi il y a un large consensus sur le fait qu’« il faut vider les prisons » ; j’ai aussi raconté ici comment les prisons pourraient être « le prochain épicentre de l’épidémie aux États-Unis ».

Il faut savoir qu’aux États-Unis, certaines prisons dépendent du gouvernement fédéral, d’autres des États, d’autres encore des comtés. Donc la réalité des prisons est très contrastée. Pour ce qui est de la Covid-19, nous sommes dans une situation inédite, mais on peut néanmoins y réfléchir à partir de ce qu’on connaît du système carcéral : les prisonniers sont toujours aux premières loges des catastrophes dites « naturelles ». C’est un sujet sur lequel j’ai un peu travaillé avec mon collègue Joël Charbit car je suis très sensible à la question du racisme environnemental.

Il y a, avec la Covid-19 dans les prisons, rien de très nouveau en fait : les prisonniers ont peu accès au matériel de protection, ils ont un mauvais accès aux soins, ils sont davantage exposés que le reste de la population et on les met à contribution pour lutter contre la catastrophe – en leur faisant fabriquer des masques et des cercueils ou en leur faisant creuser des fosses communes. Et leurs proches sont laissé.e.s souvent sans nouvelles (il y a aux États-Unis 2,3 millions de personnes en prison, donc on parle de millions de familles et de proches qui vivent aujourd’hui dans l’angoisse…).

Alors, où en est l’épidémie dans les prisons ? Plusieurs sites permettent de suivre l’évolution de l’épidémie en prison : Covid-19 Behind Bars et la page dédiée de The Marshall. Il y a ce qu’on sait, et puis tout ce qu’on ne sait pas… Or on sait que, comme en témoigne Khabeer J. Brown, des prisonniers ont subi des représailles pour avoir raconté ce qui se passait en détention. Il y aurait déjà 10 000 prisonniers atteints du coronavirus – avec plusieurs États qui rapportent des cas de prisons où le taux de contamination est très élevé : Dans l’Ohio, deux prisons ont des taux de 77 et 81 %, dans l’Indiana, une prison a un taux de 97 % et dans le Michigan, plusieurs prisons ont des taux de contamination supérieurs à 87 %.

J’ai une pensée particulière pour les nombreux prisonnier.e.s politiques qui souvent ont été incarcéré.e.s dans les années 1970 et sont maintenant très âgé.e.s, avec parfois des maladies qui les mettent particulièrement en danger. Je pense, par exemple, à Mutulu Shakur, un ancien membre de la Black Liberation Army, et à Leonard Peltier, un leader important des luttes Amérindiennes. Et puis, bien sûr, pour Mumia Abu-Jamal, sur qui le département correctionnel de Pennsylvanie a fait sciemment courir la rumeur qu’il était atteint du coronavirus…

Et dans les prisons pour femmes ?

Hier, le 29 avril, on a appris le décès de Darlene « Lulu » Benson-Seay à la prison pour femmes de Bedford Hills (État de New York). Elle est la première prisonnière à être décédée du coronavirus aux États-Unis. Je suis choquée qu’on ait jusqu’à présent peu parlé des femmes incarcérées, et ce n’est pas propre aux États-Unis, mais je trouve vraiment révélateur le silence actuel des associations féministes… Heureusement, les choses sont en train de changer : il y a cette plateforme qui demande la libération des femmes enceintes et, suite au décès de Darlene « Lulu » Benson-Seay, le gouverneur a annoncé qu’il libérerait les femmes enceintes ayant moins de six mois à purger. C’est assez classique de ne parler des femmes en prison que pour les ramener à la maternité… Il y a en prison des femmes âgées, qui n’ont jamais eu de famille ou n’en ont plus… C’est bien que la California Coalition for Women Prisoners le rappelle en demandant la libération de prisonnières âgées et malades.

Y a-t-il eu des révoltes ou mutineries dans les taules comme on a pu l’observer à pas mal d’autres endroits comme l’Italie, l’Iran, la France, etc. ?

Oui, comme en Argentine, au Pérou où une émeute a fait neuf morts, en Colombie, où il y a eu 23 morts… Cette carte des mouvements de prisonniers, réalisée par Perilous Chronicle, aux États-Unis montre que des mouvements de prisonniers (émeutes, refus des repas, grèves de la faim, etc.) se sont produits dans de nombreuses États (Texas, Nouveau-Mexique, Californie, Louisiane, Caroline du Nord, Pennsylvanie, Connecticut, New Jersey, Oregon, État de Washington, etc.). Pour l’instant, les mouvements sont très circonscrits et il n’y a pas, à ma connaissance, d’appels à une coordination de ces mouvements. Peut-être cela se produira-t-il bientôt ? Il ne faut pas oublier que, ces dernières années, les prisonniers ont mené plusieurs grèves et que les principaux acquis de ces luttes sont la politisation de la question de la prison (et du travail carcéral en particulier) et la capacité d’organisation. En fait, il ne faut pas avoir une vision trop romantique des mutineries… Elles sont souvent l’occasion de violents règlements de compte, surtout aux États-Unis où les gangs peuvent être très puissants. Il s’agit parfois même d’une stratégie des surveillants de laisser se produire des mutineries – l’exemple le plus récent étant les sept prisonniers qui ont été tués dans une émeute à la prison de Lee (Caroline du Sud) en avril 2019.

Et dans les centres de rétention pour migrant.e.s, quelle est la situation ?

Je dois dire que je connais moins bien la question des centres de rétention que celle des prisons. Mais en ce moment, dans les centres de rétention, il y a beaucoup de grèves de la faim. Elles sont aussi répertoriées sur la carte de Perilous Chronicle.

Plus globalement sur les prisons actuellement, quelles solidarités avec les prisonniers se sont mises en place ? Y a-t-il des groupes et réseaux qui s’organisent là-dessus ?

Tout d’abord, il y a ce guide pour les prisonniers et leurs proches qui répond au contexte de l’épidémie. Il y a des initiatives locales pour envoyer de l’argent aux prisonnier.e.s pour leur permettre de cantiner (et donc de s’acheter du savon…). Il y a aussi des groupes qui envoient des livres aux prisonniere.s.

Mais il y a aussi un énorme besoin de solidarité avec les personnes qui ont été récemment libérées de prison : beaucoup sont dans des situations extrêmement difficiles car l’accès au logement, à l’emploi, aux soins est encore plus compliqué que d’ordinaire.

Et oui, il y a de nombreuses mobilisations en faveur d’une libération massive de prisonnier.e.s ou de tou.te.s les prisonnier.e.s. Cela s’inscrit dans la montée en puissance, depuis plusieurs années, du mouvement en faveur des grâces médicales et des libertés conditionnelles (car dans beaucoup d’États, les peines de perpétuité sont « réelles »). La mobilisation se fait sur les réseaux sociaux, avec notamment les hashtags #ClemencyCoast2Coast ou #FreeThemAll, il y a de nombreuses manifestations en voitures et aussi des phone zaps [1] – par exemple pour les personnes enfermées dans les prisons de l’État de New York où les cantines ne sont parfois plus distribuées (et dont les prix s’envolent) et où les prisonnier.e.s sont laissé.e.s sans matériel de protection et sans accès aux services de blanchisserie.

Tu évoques la demande les libérations de prisonnier.e.s. Qu’est-ce qu’il en est ?

Beaucoup d’États ou de comtés ont pris des mesures pour réduire leur nombre. C’est parfois cosmétique, mais par exemple, il y a eu une diminution de moitié du nombre des personnes détenues dans les maisons d’arrêt de l’État de Washington. Mais il ne faudrait pas se réjouir trop vite : une libération peut vouloir dire, en fait, un placement sous surveillance électronique (bracelet électronique) ou une mise en liberté provisoire. Les libérations de prisonnier.e.s ne sont pas forcement motivées par la volonté de leur épargner un risque accru de contamination au coronavirus : elles sont aussi vues comme un moyen d’éviter que les prisons deviennent des foyers infectieux et qu’elles mettent en danger les populations qui vivent autour des prisons (dont les personnels pénitentiaires).

Comme on le sait, la machine judiciaire sert avant tout à enfermer pauvres, indésirables et personnes racisées. Que se passe-t-il pour ces millions de personnes qui ont la chance, ce coup-ci, d’être dehors, de ne pas être en taule ? Ce qu’il nous arrive aux oreilles, ici en France, c’est que le taux de chômage aux États-Unis est en train d’exploser, que des dizaines de milliers de personnes font des queues interminables pour obtenir des colis alimentaires, ou encore que les personnes noires sont nettement plus touchées par le virus que les autres… Peux-tu dresser un tableau un peu général de la situation pour ces millions d’Américain.e.s ?

Le nombre de personnes qui ont perdu leur emploi dans les six dernières semaines est énorme : 30 millions. Dans certains États, le taux de chômage atteint des niveaux sans précédents : entre 18 et 22% dans le Michigan, le Vermont, le Connecticut et la Pennsylvanie. En raison de ce chômage de masse, davantage encore de personnes sont dans la misère et les photos (comme celles-ci) des foules qui se pressent aux distributions alimentaires sont effectivement impressionnantes.

Aux États-Unis, la perte d’emploi est généralement synonyme de perte d’assurance maladie. Avant l’épidémie, 8,5 % des gens n’avaient déjà pas d’assurance maladie… Malgré les annonces selon lesquelles le coût des hospitalisations lié au coronavirus (en moyenne 30 000 $) ne sera pas facturé aux patient.e.s, de nombreuses personnes ont des raisons de s’inquiéter d’avoir néanmoins un reste à charge important

Tu évoques les disparités raciales face au coronavirus… Elles sont effectivement importantes. En Louisiane, 70 % des personnes qui décèdent sont noires, en Alabama, 40 %. Mais les Latinos et les communautés amérindiennes, notamment la nation Navajo, sont aussi affectés de manière disproportionnée. Cela s’explique par une conjonction de facteurs : des mauvais indicateurs de santé et un risque accru d’être contaminé car ils ne peuvent pas se confiner.

La recommandation qui est désormais faite de porter des masques dans l’espace public va entraîner des inégalités : beaucoup d’hommes noirs (mais aussi d’autres minorités) ont fait part de leur crainte d’être masqués dans l’espace public. Ils savent que cela les expose à la violence policière et au risque d’être tués (l’an passé, la police a tué plus de 1 000 personnes, dont un quart de noirs). Aujourd’hui, on ne peut pas penser les disparités raciales sans parler du travail policier. C’est aussi pour cela qu’une initiative comme cette carte du travail policier au Canada (le projet est expliqué ici) est importante : c’est aussi dans les commissariats et les prisons qu’on verra les conséquences sociales de la catastrophe sanitaire.

En parlant de disparités raciales, il y a une autre que je souhaite évoquer car elle me tient à cœur : j’ai un peu vécu aux Philippines et j’ai travaillé sur les migrations des femmes philippines. Beaucoup d’infirmières philippines choisissent d’immigrer aux États-Unis. C’est le résultat d’une longue histoire, de la colonisation états-unienne et des formes de néo-colonialisme subi par le pays depuis son indépendance. Bref, beaucoup d’infirmières aux États-Unis viennent des Philippines. En Californie, c’est le cas de 20 % d’entre elles. Il est bon de souligner qu’elles sont aujourd’hui particulièrement exposées au coronavirus et travaillent souvent sans protection adéquate.

Je voulais évoquer cela car c’est une manière de rappeler l’extorsion que subissent les pays du Tiers Monde d’ordinaire et le profit qu’en tirent, collectivement, les habitant.e.s des pays du Premier Monde.

Peux-tu nous raconter ce que tu peux voir de cela dans la ville, la région où tu habites ?

La Californie, ce n’est pas que la Silicon Valley, Malibu et San Francisco… Comme je te le disais au début de cet entretien, j’habite dans une région rurale. Elle est dominée par l’industrie agricole (vergers, amandiers, etc.) où sont employés beaucoup de latino-américains, dans des conditions souvent précaires (logement dans des préfabriqués, etc.). Aujourd’hui, ces travailleurs font face à des pertes d’emploi et des conditions de vie qui se dégradent dramatiquement.

Mais Chico est une ville universitaire : en plus d’un community college (l’équivalent d’un IUT), nous avons un campus de l’université d’État de Californie, avec 17 000 étudiant.e.s. C’est là où je travaille. Or beaucoup de nos étudiant.e.s sont des « first gen » comme on dit : les premiers de leur famille à faire des études supérieures. Beaucoup sont issus des migrations latino-américaines, certain.e.s sont arrivé.e.s ici adolescent.e.s, d’autres n’ont pas de titres de séjour. Dans le cursus universitaire dans lequel j’enseigne, plus de la moitié des étudiant.e.s travaillent. Faire des études supérieures représente souvent un important investissement familial.

Avec l’épidémie, la plupart ont perdu leur boulot ou ils/elles ont dû l’abandonner car ils/elles sont rentré.e.s chez leurs parents car ils ne pouvaient plus payer leur loyer ; d’autres ont pris un nouveau boulot pour subvenir aux besoins de leur famille. J’ai beaucoup de cas différents parmi mes étudiant.e.s, beaucoup de formes de détresse.

Et puis, il y a de fortes raisons de craindre les répercussions de la crise dans l’enseignement supérieur. En plus d’un risque d’explosion de la « bulle de la dette étudiante » (les diplômé.e.s ne pouvant pas rembourser leurs dettes), beaucoup d’étudiant.e.s vont renoncer à poursuivre des études ; si les cours se poursuivent en ligne, les frais d’inscription vont être réduits et les universités ne percevront pas l’argent qu’elles se font habituellement sur le logement et la restauration étudiante. Donc les universités vont perdre de l’argent et vont réduire leurs activités. Ça a en fait déjà commencé, avec la suppression de programmes. Concrètement, cela veut dire des réductions d’effectifs : 67 % des président.e.s d’université envisageraient des licenciements… Les vacataires seront d’abord touché.e.s. Leur situation n’est déjà pas facile. Chose extrêmement rare, en février dernier, des dizaines de vacataires de l’Université de Californie, Santa Cruz se sont mis en grève pour demander une augmentation de salaire. 54 d’entre eux/elles ont été licencié.e.s.

Face à cette situation dramatique, les États lâchent-ils de l’argent ? Y a-t-il de quelconques fonds d’aide spéciaux mis en place par l’État fédéral ?

Fin mars, l’État fédéral a passé le CARES Act (Coronavirus Aid, Relief and Economic Security) : un plan de relance de 2 200 milliards de dollars, destiné à aider la population, les grandes entreprises, les PME, les États et les services publics. Sans entrer dans les détails, il y a beaucoup de critiques qu’on peut lui faire.

Le premier volet de ce plan consiste en l’envoi d’un chèque de 1 200 $ à tou.te.s les contribuables étasunien.ne.s dont les ressources annuelles sont inférieures à 75 000 $ (personne seule). Ce dispositif est donc loin de ne bénéficier qu’aux classes populaires et il ne prend évidemment pas en compte la diversité des situations : 1 200 $, ce n’est pas exactement la même chose quand on vit à la campagne dans le Kansas et dans une grande ville comme New York ou San Francisco. Et beaucoup d’immigré.e.s sont exclus de ce dispositif, soit parce qu’ils/elles n’ont pas de numéro de sécurité sociale, soit parce qu’ils/elles n’ont pas de titre de séjour valable.

Un autre volet du plan est destiné aux petites entreprises (le Paycheck Protection Program). En gros, il couvre le chômage technique. Or on a appris que certaines grandes entreprises avaient réussi a en profiter (alors qu’un autre volet du plan leur est destiné), mais aussi qu’il y a des mécanismes qui font, par exemple, que 90 % des petites entreprises possédées par des Noirs sont exclues du dispositif. Par ailleurs, beaucoup d’ancien.ne.s prisonnier.e.s et de personnes en contrôle judiciaire (pour qui les emplois dans les petites entreprises de plomberie, serrurerie, les garages, etc. sont souvent les seuls disponibles) ne peuvent pas bénéficier de ce dispositif.

En plus de l’État fédéral, il y a des aides qui sont dispensées par les États, les villes… Donc les situations sont très variées. Par exemple, l’État de Californie fournie une allocation aux immigré.e.s qui ne bénéficient pas des 1 200 $ attribués par l’État fédéral.

Quelles solidarités locales s’expriment ? Les communities américaines arrivent-t-elle à prendre le problème en charge ?

La philanthropie (notamment à travers l’activité des églises) et les ONG sont importantes aux États-Unis. Ce n’est pas mon monde… Pire, j’y suis assez hostile car elles s’inscrivent parfaitement dans le système capitaliste et ne proposent pas une vraie solidarité, mais perpétuent la relation d’aide, inégalitaire par définition. Je suis beaucoup plus intéressée par les groupes d’entraide (voici une liste, une autre encore). Souvent ils ont été mis en place bien avant l’épidémie, car c’est un mouvement (le Mutual Aid Disaster Relief) qui se développe depuis l’ouragan Katrina en 2005. Il y a aussi beaucoup d’appels à des dons qui circulent sur les réseaux sociaux, notamment pour payer les cautions de prisonnier.e.s afin de les faire sortir.

Pour répondre à la crise, une pratique massive aux États-Unis – mais quasi inexistante en France – est la grève des loyers. Des centaines de milliers de foyers américains ont semble-t-il décidé de ne plus payer les loyers aux propriétaires. Peux-tu nous donner plus d’infos là-dessus ? Les gens décident-ils de se mettre en grève de loyers de manière individuelle parce qu’ils n’ont pas le choix, ou bien existe-t-il des réseaux, une organisation assez puissante pour susciter un tel engouement à cette pratique ? Quels échos cette grève rencontre ? Et cela ne doit pas plaire à tout le monde…

Certaines villes et certains États ont mis en place des moratoires au sujet des expulsions ou des gels des loyers. Je ne connais pas la situation de l’immobilier ailleurs, mais en Californie, je sais que c’est un vrai problème, même pour la classe moyenne : 40 % des gens dépensent plus d’un tiers de leurs ressources dans leur logement. J’ai évoqué la grève des vacataires de l’Université de Californie, Santa Cruz : la plupart d’entre eux/elles dépensent entre 50 et 70 % de leur salaire dans leur logement. Mais il y a encore pire bien sûr : par exemple, à Los Angeles, des chercheurs ont estimé que 600 000 personnes dépensaient 90 % de leurs revenus pour leur logement (avant l’épidémie). Il y a beaucoup de personnes qui sont SDF (elles seraient 150 000 en Californie – sur une population de 40 millions d’habitant.e.s) et leur nombre augmente continuellement.

Début avril, un tiers des locataires aux États-Unis n’ont pas payé leur loyer ou n’en ont payé qu’une partie. Mais en cette dernière semaine d’avril, ils ne sont plus que 8 % dans ce cas. Il est incontestable que les milieux immobiliers sont très nerveux !

La plupart des gens qui n’ont pas payé leur loyer ne sont pas en grève. Néanmoins, on entend parler de la grève en dehors des cercles militants, il y a des textes qui circulent et il y a un gros travail militant qui est fait pour organiser la grève : je pense par exemple à ce guide pour les locataires en grève élaboré par le Los Angeles Tenants Union (Syndicat des Locataires de Los Angeles) ou à ce guide de constitution d’une association de locataires.

Connais-tu des personnes qui ont décidé d’arrêter de payer ? Quels sont les risques encourus par les grévistes ?

Dans la baie de San Francisco, par exemple à Oakland, certains groupes de grévistes sont organisés. Mais, il n’y a pas, à ma connaissance, de tels groupes là où j’habite. Il faut dire que Chico est dans une situation très particulière. Il y a un an et demi, nous étions une ville de 90 000 habitant.e.s. L’incendie de Camp Fire a rasé la ville voisine : 11 000 maisons. En l’espace d’une journée, 30000 personnes sont venues ici. Les prix de l’immobilier se sont envolés, à l’achat (jusqu’à plus 20 %), mais aussi les locations (par exemple, mon bail a été modifié unilatéralement et a été augmenté de 10 %) : c’est encore très difficile de trouver un logement… Mais il y a des chantiers partout. Autre chose sur la situation locale : l’habitat, c’est du pavillonnaire – et donc des petits propriétaires pour l’essentiel (les maisons à louer sont très rares) et de petits immeubles qui appartiennent à un tout petit nombre d’entreprises. Enfin, pour parler de la situation locale, il faut aussi dire qu’il y a beaucoup de SDF. Pour plusieurs raisons : à cause de l’incendie, mais surtout de nombreux SDF arrivent ici et en Californie du Nord car elles sont chassées de la Baie de San Francisco avec la gentrification.

Donc pour revenir à ta question sur les risques : il y a des gels des expulsions, mais globalement les locataires sont encore moins bien protégées ici qu’en France. Donc c’est bien pour ça que pour pouvoir déclencher une grève de loyers, il faut un collectif, pouvoir se défendre collectivement, mettre en commun des ressources…

Il est sans doute difficile de dire si cette grève des loyers aiguise la conscience de classe ou bien donne l’envie de lutter plus encore… Pourtant, de loin, on a l’impression qu’une certaine agitation sociale commence à voir le jour aux States. Un certain nombre de grèves plus ou moins sauvages, et dans différents secteurs de production, ont été lancées à la mi-mars (voir en français) : dans le secteur automobile, le secteur agricole, la restauration, les transports, le bâtiment, mais aussi chez Amazon ou McDonald’s… Par peur de choper le virus, pour des hausses de salaires ou parce que les travailleurs et travailleuses sont directement menacé.e.s de licenciement à cause de la crise. Cela a-t-il fait tâche d’huile ? Ou bien, au contraire, par peur de difficultés matérielles extrêmes, les prolos américains se sont-ils remis au travail ? Sais-tu où en sont ces mouvements de grève aujourd’hui ?

Demain, le 1er mai, il y a un appel à la grève chez Amazon, Whole Foods (une grande chaine de distribution de produits alimentaires biologiques), Instacart (une entreprise de livraison de produits alimentaires) et dans d’autres entreprises. Les grèves coordonnées dans plusieurs entreprises sont plutôt rares. Le droit de grève et le droit syndical sont bien plus limités qu’en France et les entreprises, y compris celles qui cultivent une image progressiste comme Whole Foods, ont des stratégies efficaces pour empêcher la syndicalisation de leurs employés. Récemment, il y a eu aussi le cas d’un employé d’Amazon qui a été licencié pour avoir protesté contre le manque de sécurité dans les entrepôts.

Donc ces grèves sont d’excellentes nouvelles, qui s’ajoutent à la victoire des ouvriers de General Motors en octobre dernier après six semaines de grève.

Mais je ne sais pas bien comment ces grèves pourront durer dans le secteur des livraisons étant donné le contexte actuel. Faut quand même savoir qu’Amazon a embauché 175 000 personnes depuis le début de l’épidémie.

Certain.e.s semblent avoir envie de bosser : ce sont les groupes d’extrême-droite appuyés par Trump qui manifestent – certains armés de fusils d’assaut – pour la fin du confinement et le retour au turbin. Ces groupes ont l’air d’être particulièrement dynamiques depuis l’arrivée de Trump au pouvoir. À l’été 2017, à Charlottesville (Virginie) une manifestante antiraciste se fait assassiner lors d’un gros rassemblement d’extrême-droite. L’été dernier encore semble avoir culminer les démonstrations de force des fachos par de nombreux rassemblements dans un certain nombre de villes – notamment estampillées « démocrates » comme Portland par exemple. Pourrais-tu nous dire quels profils sociaux ont les participants à ces manifestations ? Sont-ils issus de la classe moyenne, ou bien sont-ils d’origine plus populaire encore ? Cette agitation suprémaciste a l’air d’avoir susciter un renouveau de l’antifascisme aux États-Unis. Qu’en est-il réellement ? As-tu des éléments de réponse ? On a pu aussi voir ces derniers jours des clichés de personnels soignants s’opposer aux défilés des fachos, chose semble-t-il plutôt inédite…

Jusqu’à présent, ces rassemblements sont assez limités et ils réunissent rarement au-delà de plusieurs dizaines de personnes. Mais ça ne veut pas dire qu’ils sont insignifiants. Surtout que les participant.e.s composent, de ce que j’en comprends, la base électorale et sociale de Trump, qui a encouragé ces rassemblements. J’évoquais précédemment la crainte des hommes Noirs de porter un masque. Dans ces rassemblements, il y a des hommes blancs armés, pour certains masqués. Peut-on imaginer qu’on laisserait des Noirs manifester ainsi ? Cela nous dit beaucoup du racisme et des privilèges blancs aujourd’hui aux États-Unis.

Montée en puissance de l’extrême-droite, du suprématisme blanc d’un côté, renouveau de l’antifascisme de l’autre : c’est ce qui se dit.

Tu me poses la question de la composition sociale de ces rassemblements. Il me semble qu’il s’agit essentiellement de l’Amérique blanche qui se sent laissée pour compte, celle de la pauvreté, des petits boulots, de l’artisanat. On sait que l’une des caractéristiques de l’électorat de Trump, c’est le faible niveau de diplômes et aujourd’hui, l’Amérique qui demande le dé-confinement est aussi pleine de théories extravagantes et de croyances curieuses, qui sont souvent liés à son racisme. Je pense qu’il ne faut pas traiter cela avec mépris (j’observe beaucoup de mépris de la part de la classe moyenne éduquée). Car remettons les choses dans le contexte : 40 % des Américains sont créationnistes, donc beaucoup ne croient pas que la préhistoire ou les dinosaures aient existé ! Bref, des idées, ça se combat !

Les Américains qui manifestent, Trump a su leur parler. Il leur a dit qu’« il y aura plus de morts à cause de la crise que du virus lui-même ». Aujourd’hui, ces gens-là subissent déjà la crise économique. D’un autre côté, il y a les classes moyennes (notamment celles qui ont des emplois protégés dans les administrations, les professions intellectuelles) et supérieures pour lesquelles le confinement signifie renoncer à des besoins non-essentiels (les sorties, les restaurants, les voyages, etc.) tout en préservant son emploi. Je m’inclus bien évidemment dans cette catégorie. Mais je comprends la colère que peut faire naître la violence sociale des mesures qui sont prises.

Un petit bilan personnel de ces temps troublés aux États-Unis ? Comment vois-tu venir les choses dans les mois et années à venir ? Cannibalisme social ou renouveau de la lutte des classes ?

Je pense que personne ne se fait d’illusions : il va y avoir une aggravation des inégalités sociales. On sait déjà que les super-riches font des bénéfices records depuis le début de l’épidémie. J’ai bien peur que sur le plan politique, les termes du débat ne soient pas vraiment renouvelés et que, à gauche et même à l’extrême-gauche, l’élection présidentielle, qui se tiendra dans six mois, devienne la principale préoccupation. Personnellement, de quelle manière j’appréhende tout cela ? Je ne pourrais pas répondre mieux que par la formule de Gramsci : « Je suis pessimiste avec l’intelligence, mais optimiste par la volonté ».

Pour finir, où trouver des infos fraîches et pertinentes sur la crise sociale et politique aux States ? Peux-tu nous indiquer quelques sites internet et lectures ?

Il y a d’abord des journaux de gauche, d’investigation ou généralistes, comme Jacobin, The Nation, Mother Jones, The Atlantic, ou The Intercept. Pour suivre les luttes sociales, je vais essentiellement sur It’s going down, CrimethInc et le blog de la Black Rose Anarchist Federation. Concernant les luttes des prisonnier.e.s, j’utilise beaucoup les réseaux sociaux (en particulier Twitter), mais il y a aussi le site Perilous Chronicle qui recense tous les mouvements de prisonnier.e.s. On peut aussi consulter les sites des organisations comme l’Incarcerated Workers Organizing Committee (IWOC), Fight Toxic Prisons ou du Jericho Movement. Les sites The Appeal et Prison Policy Initiative publient également des articles intéressants.

Et pour des ressources plus académiques et en français sur l’épidémie dans les Amériques, il y a le blog Covidam : La Covid-19 dans les Amériques.

Merci à toi !




Source: Mars-infos.org