PRISONS SPECIALES EN ITALIE ET SITUATION DES MILITANTS ET MILITANTES REVOLUTIONNAIRES

La question des prisonnier(e)s politiques en Italie a connu un regain d’intérêt au printemps dernier, en 2019, suite à la lutte engagée par des nouvelles prisonnières anarchistes à la prison de L’Aquila. Une lutte qui s’est étalée sur deux mois, qui a réussi à regrouper assez amplement des mouvements d’expression politique divers, à engendrer une vague de résistance à l’intérieur de plusieurs sections spéciales dans les prisons et à percer quelque peu le black-out médiatique autour des régimes pénitentiaires spéciaux.

Aux prémices de l’action, est la vague répressive qui s’est abattue en février 2019. La première, la plus grave, a été menée contre un espace occupé par des groupes d’anarchistes radicaux, l’Asilo Occupato, bien enraciné depuis une vingtaine d’années dans un quartier prolétaire historique de Turin (Torino). Ce centre était dans le collimateur de l’État depuis longtemps, puisqu’il constituait un vrai pôle de rassemblement dans le quartier et plus amplement pour les milieux militants radicaux, à savoir tous ceux que prônent des pratiques de rupture, des formes de lutte illégales, actions de sabotage et d’attaques contre le pouvoir, le tout en lien avec certaines résistances populaires parmi lesquelles : celles des prolétaires immigré(e)s, celles contre les expulsions des logements et des quartiers populaires, celles des prisonnier(e)s et celles du mouvement No Tav.

La capacité de ces groupes et leur constance à faire ces liens étaient évidemment très dérangeants pour le pouvoir. Déjà précédemment, avaient eu lieu des vagues d’arrestations et avaient été prises des mesures d’interdiction du territoire et de surveillance spéciale (qui avaient touché environ une cinquantaine de camarades depuis 2014), mais l’État n’était parvenu à faire plier ce noyau de résistance et d’opposition.

C’est alors qu’ils sont passés à une véritable opération militaire : ainsi, le 7 février, tout le quartier et l’Asilo ont été occupés par quelques 200 flics et carabinieri qui ont procédé à l’arrestation de tout-e-s les présent(e)s ; s’en est suivie aussi et immédiatement la démolition interne du bâtiment pour le rendre inhabitable. La riposte du mouvement a été immédiate, permettant, pour une fois, l’unité de plusieurs composantes habituellement opposées, voire indifférentes. Jusqu’à la fin du mois de mars, s’est organisée une résistance remarquable, en transformant une place du quartier en espace occupé ouvert et en proposant, durant des semaines, un nombre important d’initiatives et d’actions, menant parfois à des affrontements et à des arrestations.

A noter cependant que ces arrestations ont été très différentes des premières incarcérations : ce point est essentiel car il met en exergue les évolutions du camp contre-révolutionnaire et du rapport de force fondamental qui se joue.

Ainsi, jusque-là, les arrestations ponctuelles, opérées à la suite de luttes menées dans les rues ou pour des épisodes mineurs, conduisaient le plus souvent à de très courtes périodes de détention – accompagnées certes du poids de procédures longues et de la menace d’une possible condamnation, véritable épée de Damoclès en suspens durant quelques années.

Mais dans le cas qui nous occupe, nous avons, désormais, à faire à des incarcérations lourdes, avec détention dans les sections de Haute Sécurité, et sous couvert de chefs d’inculpation graves : délits associatifs à finalité terroriste ; actions violentes et/ou armées, qualifiées de délits terroristes. C’est ainsi qu’ont été traités les premier(e)s 6 camarades de Turin. Mais aussi, 7 autres camarades de la ville de Trento, arrêtés peu de temps après, toujours en février, dans le cadre d’une opération lancée contre des groupes proches de ceux de l’Asilo.

Il faut bien comprendre cette différence entre les deux types de répression : d’une part, parce que cela informe beaucoup du degré de l’affrontement actuel ; d’autre part, parce qu’on saisit mieux pourquoi il y a eu cette expérience de lutte contre les régimes spéciaux, dont je vais vous parler maintenant.

En Italie, quand on est inculpé et/ou condamné (à tort ou à raison) pour des délits associatifs et des activités à “finalité terroriste”, on est assigné à suivre le circuit de détention de Haute Sécurité, au sommet duquel s’applique le régime défini par article 41bis du Code Pénitentiaire.

C’est un régime dur, avec bon nombre de restrictions et basé sur l’isolement maximal, sans plus aucun lien avec les autres sections carcérales ni avec le monde extérieur. La finalité fondamentale de ce régime de détention est l’isolement politique et social des militant(e)s révolutionnair(e)s ! Par ailleurs, ils cherchent aussi, par-là, à séparer les différentes organisations entre elles ou des mouvances de provenances diverses. C’est important de souligner aussi ce point : la répression suit une logique contre-révolutionnaire implacable, en frappant le plus durement possible les organisations révolutionnaires déclarées, armées : toutes celles qui, de quelques manières que ce soit, suivent le fil rouge des années 70, et notamment celui des Brigades Rouges. Cette répression s’abat aussi sur les anarchistes conséquents qui, tout en n’étant pas une “organisation”, développent un radicalisme armé dont la finalité est une stratégie insurrectionnelle.

C’est ainsi que les nouveaux militant(e)s anarchistes se retrouvent côte à côte, dans des sections de Haute Sécurité, avec les vieux prisonni(e)rs des B.R. La solidarité réciproque remonte à il y a bien longtemps et elle s’est toujours exprimée entre ceux qui se reconnaissent sur un même terrain de combat révolutionnaire conséquent.

Mais après février 2019, il y a aussi eu cette mobilisation commune, dans et en dehors des prisons, qui a permis de souder encore davantage cette généreuse solidarité. La lutte est partie de trois filles déportées de Turin et Trento pour être incarcérées à la prison de L’Aquila : cette prison est la cible fréquente de nos manifestations extérieures à la prison puisqu’elle est totalement régie par le régime 41bis et qu’une camarade emblématique des B.R., Nadia Lioce, y est enfermée depuis 15 ans.

Les nouvelles prisonnières protestaient contre le fait que, tout en étant assignées à une nouvelle section de Haute Sécurité, elles subissaient aussi les retombées du régime 41bis. La grève de la faim qu’elles ont menée avait pour objectif d’obtenir la fermeture de cette section, et plus généralement de lutter contre l’extension sournoise et progressive des régimes spéciaux à d’autres sections et pour d’autres types de prisonnier(e)s.

Autrement dit, la résistance contre les niveaux les plus élevés de la répression est alors mené dans l’intérêt de tout le mouvement de classe, quelques soient les tendances politiques ou organisationnelles, car ces armes de l’État pèsent lourdement en cascade sur tous les mouvements de lutte. Ce sont ces formes les plus élevées d’affrontement qui façonnent et régissent l’ensemble de la confrontation entre le pouvoir et le mouvement antagoniste de classe. C’est aussi ce que l’on voit avec les Gilets Jaunes et la grande grève d’hiver en France.

La mobilisation autour de cette grève de la faim, qui a duré un mois exact, a été importante et jusque dans les prisons, ça a marqué un tournant contre le 41bis. Finalement, la lutte a payé : les trois camarades ont été transférées dans de vraies sections de Haute Sécurité tandis que celle de L’Aquila a été vidée. Nadia Lioce et d’autres vieux prisonnier(e)s ont joué un rôle décisif dans le soutien et l’extension de la lutte à l’intérieur de certaines prisons.

Plus généralement il faut rappeler toute la valeur de ces militant(e)s prisonnier(e)s. Elles/ils sont une vingtaine encarceré(e)s depuis maintenant 38 ans, pour certains d’entre eux, et 32 ans pour d’autres. En refusant toute forme de capitulation et compromis, elles/ils continuent à affirmer leur identité interne à l’Organisation (même si, par période, elle n’a pas semblé visiblement exister, elle s’est maintenue de manière “sous-terraine”, underground), dans cette guerre de classe. Leur positionnement est dans la même cohérence et le même style que ceux de Georges Abdallah.

Elles/ils continuent (dans la mesure des possibilités restreintes qui sont les leurs) à contribuer au débat et aux réflexions politiques et surtout démontrent qu’on peut résister aux pires conditions si on se maintient dans une détermination révolutionnaire et pour sa propre dignité humaine. Des organisations de classe plus avancées, parmi lesquelles le Secours Rouge International, entretiennent un rapport constant avec ces prisonnier(e)s et ensemble, on cherche à redynamiser la tendance révolutionnaire et toute sa cohérence dans la lutte de classes actuelle.

Enfin, un dernier mot sur les révoltes de ces derniers jours. Elles ont été terribles et elles s’expriment sous la forme d’une explosion de rage accumulée durant toutes ces années de surpopulation carcérale (rappelons que le plus souvent, dans des circuits de détention normale, on partage à trois une cellule de 12m carré !) et de violence répressive systématique. La peur engendrée par cette épidémie a été la goutte qui a fait déborder le vase. 27 prisons (sur les 200 environ que compte le pays) ont pris feu et ont été parfois lourdement ravagées. Pour le moment, c’est un phénomène purement spontané ; mais il est important pour un début de riposte massive à une répression sociale qui, par l’émergence d’une militarisation actuelle croissante, marche vers son apothéose et fait craindre pour l’avenir proche.

La lutte et la solidarité avec les prolétaires en prison et notamment avec les militant(e)s révolutionnaires sont fondamentales pour construire un mouvement de classe conscient et déterminé. En apprenant à résister à la répression, on ouvre aussi des perspectives à la tendance révolutionnaire, à une praxis toujours plus mure et avancée. Que ce meeting puisse être aussi un pas en avant sur cette voie et à ce souhait, j’associe mes chaleureuses salutations rouges

Davanzo Alfredo

Roma 17 marzo 2020


Article publié le 24 Mar 2020 sur Paris-luttes.info